VII
La dépouille fut déposée dans l'appartement des femmes. Guillaume y vint quand celles-ci l'entouraient et qu'Oriante, selon l'usage, lamentait le deuil du royaume. A son arrivée, elle s'interrompit. La joie et le désir couraient de l'un à l'autre, avec la vitesse des regards qu'échangent dans le ciel nocturne les étoiles. Elle l'entraîna dans la chambre du trésor, dont elle venait de saisir les clefs sur le mort, et là, tous deux seuls au milieu des richesses de Qalaat, dans cette pièce demi-obscure, son visage passionné luisait comme un vase d'albâtre éclairé intérieurement. Le jeune homme lui dit:
—Je l'ai servi loyalement pour l'amour de vous. Mais que sert de mentir? Je me réjouis de sa mort.
—Avant tout, dit-elle, en l'écartant d'un geste, il faut que tu commandes dans Qalaat.
Et sur l'heure, pressée de devancer toute intrigue, elle appela près d'elle les principaux dignitaires et chefs. Assise au milieu d'eux, et Guillaume debout à son côté, elle leur prodigua avec aisance, telle une fontaine d'éloges, les plus gracieuses hyperboles de l'amitié sur leur bravoure, leur haute raison et leur fidélité, et soudain pour conclure elle exposa crûment qu'ils avaient tous le même intérêt à ne pas se diviser, sinon ils périraient, les uns par les autres, et par l'ennemi:
—C'est sire Guillaume qui nous a donné le bon conseil de rassembler ici nos ressources, et c'est lui seul qui peut nous ménager l'appui des chrétiens de Tripoli, en même temps que nous appelons les musulmans de Damas. Je vous propose que nous constituions sous sa présidence un conseil de la défense.
Et puis, leur dit-elle en substance, de la voix la plus pure, avec un regard de vierge, j'attends de vous un grand service de bonté:
—Que peuvent devenir les femmes du sérail? C'est à vous de les protéger. Elles vous appellent. Je vous demande que vous vous les partagiez. Les sommes assez importantes, qui, chaque mois, étaient dépensées pour leur entretien dans le harem, légitimement doivent les suivre dans vos mains.
Ils acclamèrent la Sarrasine, la confirmèrent dans son titre de reine et firent leur affaire de persuader les officiers subalternes et les troupes.
Ainsi la transmission des pouvoirs s'opéra sans difficulté.
A la nuit, la savante vint prendre Guillaume par la main et le mena en secret dans la chambre dorée d'Oriante. Tandis qu'ils se glissaient à travers l'ombre des longs corridors, la jeune femme, en guise d'adieu à leurs plaisirs qu'elle sacrifiait à l'amour, lui récita les vers du poète:
«La tulipe fleurit promptement et s'en va légère et rapide, mais le rubis qui se forme avec lenteur ne craint rien du vent ni de la pluie et traverse toutes les saisons.»
Le jeune homme pleura d'enivrement en s'agenouillant devant la Sarrasine, qui lui disait:
—Comme je t'ai attendu, avant même que je te connusse! Que de fois, avec quelle ardeur, je me suis répété: Quand viendra-t-il dans ma chambre, celui dont mon espérance m'assure qu'avec lui et jusqu'à la mort je serai reine et heureuse. Au milieu du chaos de dangers qui nous pressent, hâte-toi, ami de mon cœur! Tout ici t'appartient.
Son visage brillant et pur, ses mains délicates teintées de henné, ses petits pieds fardés, tout son corps d'ambre et de jasmin répandaient la douce lueur d'une lampe de mosquée. Jusqu'à l'aube dans la citadelle, on entendit les hululements des femmes auprès du cadavre royal, et, tout autour de la ville, les tambours des chrétiens qui se réjouissaient. Eux, cependant, ils semblaient le repos d'un agneau dans les bras de son jeune berger, ou l'innocent enroulement d'une couleuvre sans venin qui s'est glissée, pour s'y réchauffer, sur le cœur d'un enfant qu'elle aime. Dans ces minutes, où il rassasiait les désirs de son corps et de son âme, Guillaume vivait hors du temps. Aussi quelle surprise, quand Oriante se soulevant sur son coude lui dit, au milieu de la nuit:
—Toi qui es du Christ, pourquoi en livrant la ville à tes frères chrétiens n'en serais-tu pas le premier roi et libre de choisir ta reine?
—Eh! Lumière de ma vie, Étoile du matin et Porte du ciel, il est bien sûr que tous, chrétiens ou païens, voudraient se ranger sous votre loi, mais ils auraient tôt fait de me trouver de trop, et si vous voulez j'aime autant ne pas tenter l'aventure, car après la tendre preuve que me donne cette nuit, je n'imagine plus pouvoir vivre et mourir qu'en votre amitié totale et sacrée.
—Oui, totale et sacrée, mais précisément une telle amitié, il faut qu'elle soit hors de pair, et comprends bien, je te le dis à cette heure de vérité où tu me tiens sur ton cœur, je ne pourrais pas me passer, que tu m'en blâmes ou m'en approuves, je ne pourrais pas me passer que l'on portât devant moi, non pas des fleurs ou des trésors, mais les étendards, et que les visages fussent non pas souriants et admiratifs, mais inclinés par le respect et l'obéissance. J'ai besoin que l'obéissance craintive courbe ceux qui m'entourent, et je ne pourrais pas plus respirer sans ma puissance que sans ton amour.
Il fut étonné qu'elle éprouvât du goût dans un tel moment pour ce genre de discussion, et sans trop l'écouter il l'embrassait avec un redoublement d'amitié et de gaieté. L'innocent ne trouvait dans cette irritation de l'orgueil de sa maîtresse qu'un excitant au plaisir.
L'aube de cette nuit se leva sur une suite de jours inimitables. Guillaume sortit de cette chambre et de leurs secrets, le cœur enthousiasmé. Tous les rosiers étaient morts et les rossignols partis, mais la Sarrasine remplissait de chants et de parfums l'univers. Sur Qalaat flottaient ces hymnes de gratitude qui surgissent du fond de l'être, après le plaisir, comme des fleurs mystérieuses épanouies en une nuit à la surface des eaux profondes. De ces caresses et de cette âme qui viennent de l'accueillir, Guillaume emporte un sentiment si fort qu'il les quitte presque avec joie pour mieux en jouir et pour vivre dans une imagination d'amour et de beauté, plus forte qu'une présence réelle. Ce n'est qu'après un délai qu'il aura besoin de revoir son amie et de repeupler auprès d'elle ses forces. Il s'agite, il chante, il se remémore et bénit le ciel. Mais dans quelques heures, après ce répit de quiétude, de large respiration et d'une sorte d'immunité, sous peine d'une angoisse bientôt intolérable, et comme si sa provision de vie s'était épuisée, il faudra qu'il rejoigne la Sarrasine et que de sa voix, de son regard, de tout ce qui émane de son corps et de son âme, elle le recharge de confiance.
Les deux jeunes gens craignaient à toutes les minutes une révolution intérieure ou l'assaut victorieux des chrétiens. Ce danger constant, cet encerclement de menaces développaient chez Oriante je ne sais quoi d'exalté dans la tendresse, chez le jeune chrétien un invincible élan du désir, et chez tous deux l'ardeur insensée des éphémères qui, voulant surmonter la brièveté du temps par l'intensité de la passion, s'écrient: «Si nos forces doivent être brisées par le destin, que ce soit l'amour plutôt qu'un coup sanglant qui nous désarme.»
Quelle contrariété, quand les femmes du sérail viennent familièrement soulever les tentures de la chambre dorée et interrompre leurs délices! Elles ont à raconter à Oriante les plaisirs et les déplaisirs de leurs nouvelles unions. Impossible de refuser d'entendre ces filles dévouées, qu'une offense pourrait rendre dangereuses. Oriante se contraignait à les recevoir, et bientôt, se livrant tout entière à l'impression du moment, elle faisait de ces colloques qu'elle avait redoutés la plus éblouissante dépense de fantaisie, avec l'insouciante furie du papillon de nuit qui ne sait plus rien dès que s'allume le flambeau.
Guillaume s'enflammait d'écouter les charmants emportements de cet esprit qui, par son mélange d'innocente ruse et de rêverie tendre et folle, lui semblait unique au monde, mais très vite: «Je ne veux ni vous voir ni vous entendre, ni vous respirer, songeait-il; je désire votre silence, mes yeux fermés, aucun trouble, afin que je puisse, par un sixième sens plus subtil, de cœur à cœur, vous connaître et nous lier.» Tant de grâce et d'invention et ce perpétuel bondissement le gênaient pour écouter, au plus profond d'Oriante, ce qu'il préférait à tous ces éclats, la note vraie de son âme.
Dans les jardins de l'Oronte, aux temps faciles, avant le siège, il eût imaginé certainement que sous un sabre levé, cette Oriante éclaterait en supplications, les genoux dans la poussière, les bras nus, la bouche entr'ouverte, et réduite par la terreur à consentir à toutes les exigences, mais à l'épreuve voici que cette âme se révélait royale, c'est-à-dire résolue à diriger le destin, et incapable de rien accepter qui la diminuât, et violente, excessive, démesurée, elle possédait dans son arrière-pensée la raison la plus lumineuse. Il l'estimait comme une vertu vivante. Préférer à soi-même une autre qui, elle-même, nous préfère à soi; désirer de mourir à deux, pour épanouir une seule vie plus belle; appeler la volupté avec la certitude d'y tuer nos humanités et d'en surgir créature céleste ... premières minutes sublimes d'un tel amour comblé. Tous les philtres de fierté, de décence ingénue et d'exaltation tendre, dont Oriante avait jusqu'alors composé son charme, recevaient de l'incessante présence de la mort un surcroît de force. Guillaume avait l'idée de tenir dans ses bras un jeune héros.
Les deux amants passaient leurs jours et leurs nuits dans un état, de vibration de leurs âmes, montées au plus haut point et pourtant accordées étroitement, «Puissions-nous, chantait Oriante, confondre nos minutes dernières, comme nous mêlons ici nos heures les plus vives, et sceller dans le repos sous une seule pierre notre inséparable accord; mais si la fortune adverse obtient de nous séparer, elle nous fera souffrir sans parvenir jamais à rompre notre unité, car mon ivresse s'est glissée en toi et la tienne en moi, et j'ai laissé ton cœur recevoir de mon cœur une empreinte immortelle. Va, fuis, je te garde aussi sûrement que tu m'emportes, l'un à l'autre mariés par mon choix!» Et Guillaume l'ayant dans ses bras continuait de la poursuivre, avec autant d'ardeur que s'il ne l'eût jamais atteinte. Attachés l'un à l'autre, ils s'appelaient comme si le fleuve Oronte les eût séparés.