VIII

Après six mois de siège et trois mois de ces délices, le Tout-Puissant voulut que dans l'aqueduc souterrain qui courait de la montagne à la forteresse, une pierre énorme se détachât et qu'elle obstruât toute arrivée d'eau.

Des deux ouvriers qui constatèrent ce désastre, l'un, par désespoir, passa immédiatement dans le camp chrétien et l'autre vint avertir Guillaume. Guillaume s'efforça par promesses et menaces d'empêcher que cette sinistre nouvelle ne se répandît parmi les défenseurs. Il n'avertit qu'Oriante.

—La citerne, lui dit-il, contient de l'eau pour huit jours. Après cela, c'est la mort. Ainsi l'heure est venue de nous décider. Fuyons ensemble à Damas, nous y serons heureux.

Il fut atterré par la physionomie de la jeune femme qui devint tout à coup sérieuse et presque sinistre:

—Le ciel m'est témoin que pour toi je suis prête à quitter toute richesse et toute domination. Mais est-il nécessaire, si nous ne pouvons pas résister, de nous accommoder du dénûment de Damas plutôt que du partage avec les chefs chrétiens?

—Dieu, répondit-il, veut que nous perdions ce qui est aujourd'hui dans nos mains; mais pourquoi sacrifierions-nous notre amour qu'il ne nous dispute pas et qui est le premier de nos biens?

—S'il te plaît de nous déposséder, je dis oui à tous tes caprices.

—N'accuse pas mes caprices, mais la nécessité.

—Qu'exige donc la nécessité? Où veulent en venir tes pensées secrètes?

—Je n'ai pour toi aucune pensée secrète. Si nous restons ici, le mieux qui puisse arriver est que tu entres dans le lit de quelqu'un des vainqueurs, et que moi je voie cela.

—Tu ne me verras jamais qu'avec un cœur fidèle.

—Fuyons donc à Damas. Le plus sûr est de hasarder cette fuite.

—Je ne pourrai pas parvenir jusqu'à Damas.

—Tu seras l'étoile du désir qui guide la caravane.

—Et là-bas je ne serai plus une reine.

—Partage ma fortune, embellis mon destin, sois l'arc-en-ciel de nos jours orageux, et je nous prophétise un avenir royal. De quel air absent tu m'écoutes! Je te prends dans mes bras; laisse-moi rencontrer ton regard, et accueille dans ton cœur défiant la chaleur de mon espérance. Ne te sens-tu pas pénétrée par la force, l'élan et la surabondance de ma certitude? Ton sourire, l'accent de ta voix suffiront pour écarter les mauvaises chances. Sois maintenant toute à moi, ne te laisse pas aller à d'autres pensées.

—Mais c'est près de toi, de toi seul que je suis en ce moment, et non ailleurs.

—Cependant des larmes s'échappent de tes yeux!

—Souviens-toi de moi dans ces minutes, où, pour la dernière fois peut-être, ici, nous nous étreignons.... Je m'arrête, car à te caresser, je sens mes yeux se mouiller de pleurs. Va, souviens-toi qu'en t'embrassant je pleurais.

Ce soir-là, comme ils faisaient souvent, ils montèrent sur le donjon de la forteresse. C'était une de ces nuits toutes bleues, si communes en Syrie. Oriante suivait la conversation de sire Guillaume avec un faux intérêt. Son regard et son accent avaient quelque chose de machinal; elle laissait sa main dans les mains du jeune homme, mais c'était une main inerte, et il semblait que son âme fût tournée ailleurs. Durant de longues semaines, tout en elle avait été tendresse, grâce, lumière de l'amour et parfois ardente passion; mais maintenant le visage pâle et serré, immobile, inébranlable dans une sorte de sérénité sombre, elle se livrait à un rêve nouveau qu'elle opposait à son ami. Était-elle inquiète, fâchée, terrifiée? C'était d'un autre ordre plus grave. On eût dit une âme décidée à faire son chemin toute seule, après avoir éprouvé le néant des amitiés et parentés dont jusqu'alors elle vivait. On eût dit un chef qui voyant l'impossibilité de faire rentrer des mutins dans l'obéissance ne s'abaisse pas en vains discours. C'était une Oriante qu'il n'avait jamais vue. Cet être d'une si prodigieuse vivacité était méconnaissable dans sa rêverie profonde. Mais s'il en souffrit, il ne s'en inquiéta pas. Avec naïveté, il mesurait combien ils s'aimaient, puisqu'elle était capable de se dérober sous ce masque glacial et qu'elle s'en couvrait devant lui pour la première fois.

Soudain une haute voix retentit dans les demi-ténèbres. Un des chefs chrétiens monté sur le rocher en face de la forteresse interpellait les défenseurs:

—Vous allez périr par la soif. Livrez la ville, partagez vos trésors avec nous et allez-vous-en librement. Nous voulons vos femmes seulement, et nous ne ferons aucun mal à celles qui voudront vivre avec nous, de leur bon plaisir, en chrétiennes.

Sire Guillaume fut blessé par cette insolence, mais bien plus encore quand il vit une toute nouvelle Oriante, non plus en proie comme tout à l'heure à de mornes rêves, mais hostile et comme démoniaque et peu sûre, qui s'était dressée et agitait au-dessus de sa tête une écharpe. Toute autre qu'elle, il l'eût précipitée au pied du donjon. Quoi! désirait-elle être remarquée par celui qu'elle n'avait qu'à détester et à craindre? Dans la soirée, elle nia avec une prodigieuse assurance ce qu'il était bien sûr d'avoir vu. Il la crut troublée jusqu'au délire. Pouvait-elle être si différente de la haute personne raisonnable qu'il admirait depuis le début du siège? Il fut détourné d'en faire trop de réflexions par la folie générale qui envahit la forteresse, maintenant qu'on savait l'extrême péril de la situation.

«Les gens de Qalaat, raconte la chronique, étaient comme ivres; ils ne comprenaient plus ce qui se disait. Leurs figures devinrent noires et ils perdirent complètement le gouvernement d'eux-mêmes, comme s'ils eussent été ballottés par les vagues de la mer.»

Sire Guillaume, fatigué des discours que cet insolent continuait de tenir sur le rocher, fit poster en secret un arbalétrier, et quand l'autre se présenta, un terrible «carreau» le jeta par terre, de sorte que les deux camps criaient: «Le prince d'Antioche est tué!» Hélas! le lendemain il se fit porter sur un autre rocher voisin du château, et de là, avant que pût s'avancer un nouveau tireur, il annonça aux Musulmans qu'il était encore plein de santé, et qu'avant peu il leur prendrait leurs femmes et, eux, les ferait pendre.

Cependant plusieurs Sarrasins sur le rempart priaient les chrétiens de leur donner un peu d'eau à boire, et le plus souvent ceux-ci répondaient: «Jette-nous quelque chose qui nous plaise.» Les Sarrasins jetaient des habits, des ornements ou de l'argent, et en même temps ils descendaient au bout d'une corde un panier où les Chrétiens mettaient une jarre d'eau. Par ce moyen, il y eut des correspondances. Guillaume crut savoir que de son entourage même des relations mystérieuses avaient été engagées avec les chefs chrétiens. Sous les peines les plus dures, il interdit ces prises de contact, et ne pensa plus qu'à s'évader d'une situation désespérée.

Depuis longtemps ses dispositions étaient arrêtées dans son esprit. Un matin, il entraîna Oriante et Isabelle dans la chambre du trésor, et là, toutes portes fermées:

—Qalaat est perdu, dit-il, mais je sauverai vos personnes et le plus précieux des richesses qui sont entassées ici.

—Quoi! s'écria Oriante, en sommes-nous là? Avons-nous épuisé toutes nos chances de lutte? Je ne veux pas partir, s'il reste au ciel une seule étoile. Je suis résolue d'aller jusqu'au bout de notre dernière espérance.

—Il n'y a plus d'espérance que dans la fuite. Ramassez ce que vous pouvez porter d'or. Couvrez-vous, l'une et l'autre, de perles et de pierreries. Nous vivrons, mais si vous deviez périr, que vous soyez les cadavres les plus étincelants que les anges aient jamais pleurés! Dans deux heures, je vous ferai donner le signal du départ.

Il développa son plan. Les assiégeants étaient trop peu nombreux pour occuper toutes les issues de Qalaat. En conséquence il allait esquisser une sortie vigoureuse sur le camp des Chrétiens, afin de les ramasser tous sur le devant de la ville, il serait repoussé, mais il tiendrait bon jusqu'aux ténèbres et rentrerait dans la forteresse, en laissant envahir une première entrée. Alors, toutes les forces ennemies s'étant engagées dans cette brèche de la résistance, il ferait sortir par une issue opposée la Sarrasine, Isabelle et une petite troupe de porteurs, puis une heure après, quasi seul, il les rejoindrait au troisième gué de l'Oronte.

Elle ne l'écoutait pas. Ses yeux, qu'il avait vus parfois remplis d'une exaltation si tendre, respiraient quelque chose de hagard et plutôt le délire que la colère.

Elle a raison, pensa-t-il, elle m'a fait une grâce en m'aimant, et je ne sais pas lui garder son royaume.

Mais en le pressant dans ses bras, elle lui dit:

—Merci de votre bonté, et sachez bien que jusqu'à ce que je vous revoie, je veux penser à vous sans que vous ayez nulle part, jamais, une meilleure amie.

Quand il fut sorti, ses sentiments éclatèrent. Le regard assombri et comme rendu aveugle par ses pupilles trop dilatées, les mains glacées dans les mains d'Isabelle qui la suppliait, saisie d'une sorte de vertige, toute émotion et vibration, hors d'elle-même, elle vaticinait:

—Vais-je cesser d'être Oriante? Il faut donc fuir en courbant la tête, accepter un destin plus humble et nous ranger à la décision d'une volonté qui doute de sa puissance? Nous laisserons tomber sans étreinte notre royauté. Je vais consentir à cet amoindrissement, moi qui rassasiée de bonheur m'indignais jusqu'à la souffrance qu'il pût y avoir sur l'horizon des gloires qui me fussent refusées. Je me glisserai dans les ténèbres, vers un humble refuge incertain, avec mon cœur tout enflammé d'ardeur pour la lumière et les sommets. Je serai l'un de ces cygnes salis qu'on voit piétiner loin de leur rivière natale. J'avouerai ma déchéance, j'appellerai sur mon nom la pitié au lieu de l'envie, je reconnaîtrai moi-même que je doute de ma séduction et n'ai plus foi en mes sortilèges.... Je le veux, mais le puis-je? Si mon amour me le commande, mon orgueil me le défend. Mon amour consent à dire «oui», mais d'un lieu plus profond que mon amour des «non», sourds, aveugles, obstinés, que je ne puis étouffer, veulent arrêter ma retraite et m'enchaîner à mon destin royal.... Qu'elles s'envolaient vite, les nuits que nous passions ensemble! Les deux crépuscules se touchaient, comme les perles d'un collier. Mais qu'ils seraient intolérables, les jours et les nuits de l'humiliation, dont les heures tomberaient goutte à goutte pour glacer nos cœurs!»

Du dehors, mêlés à ce chant passionné, les cris du combat montaient et se rapprochaient, à chaque minute, et dans la forteresse même les hurlements des femmes couraient.

—Hâtons-nous, Oriante, dit Isabelle. Écoute ta tendresse plus que ta dure volonté. Hâte-toi! nous allons périr.

Mais Oriante, les yeux fixes, tournés en dedans, lui répétait avec égarement:

—Tu n'as rien à craindre. Ne suis-je pas née pour désarmer l'univers?

Elle disparut dans le harem. Isabelle, sans l'entendre, avec une rapidité fébrile, puisait à pleines mains, dans les grands coffres, des sequins, des pierreries et des perles qu'elle nouait dans des châles de l'Inde et des foulards de Perse.

Au bout de quelques minutes, Oriante revint, coiffée d'un diadème, les cheveux sur les épaules, à la fois reine et suppliante, brûlante de désespoir et de fierté. La tendre fille ne put retenir un cri d'admiration et de douleur:

—Que tu es belle, Oriante!

—N'a-t-il pas dit que nous devions être des cadavres étincelants! Passe à ton col ces perles et à tes mains ces émeraudes, prends ce voile d'or.

—Pourquoi nous parer ainsi, ma reine?

—Pour mes fiançailles ou ma mort.

A ce moment on frappa à la porte. C'était un homme de sire Guillaume. Guillaume, poursuivant de point en point son programme, faisait donner à la Sarrasine l'ordre de sortir sur l'heure, du côté de Damas.

Lui-même, pour qu'elle ait le temps de s'éloigner, il prolonge encore d'une heure la résistance, et soudain par la route même qu'il lui a indiquée, il se glisse hors de la forteresse et se met à sa poursuite.

Un seul domestique l'accompagne. Anxieux de retrouver sa maîtresse, Isabelle et leur petite suite, il marche en hâte dans la nuit vers le lieu fixé au troisième gué de l'Oronte.

Il n'y trouve que l'eau qui bat les rochers, et l'effroyable silence du désert.

Personne! Que faire? Rentrer dans Qalaat, au milieu des envahisseurs? Oui, certes, si Oriante a été arrêtée dans sa fuite et retenue dans la forteresse. Mais peut-être en ce moment court-elle vers Damas, poussée par l'épouvante et préférant le risque d'une rencontre de hasard au risque d'une poursuite. Peut-être aussi s'est-elle égarée, et d'un instant à l'autre elle va rallier le point de rendez-vous.... Il crut devenir fou, et ne retrouva ses sens que pour s'accuser d'avoir perdu par son imprévoyance celle qui se fiait à lui et que des pressentiments avaient paru avertir. Il sentit le danger passer sur sa maîtresse, comme il eût senti le regard d'un des vainqueurs se poser sur son visage nu de captive.

Un clair de lune enchanteur se leva sur les sables. Il attendit durant des heures mortelles qu'elle parût de minute en minute. Vers l'aube enfin, il fallut prendre un parti.

«Souvenir de ma mère, dit-il, inspirez-moi mon droit chemin. Où trouverai-je la vérité?»

Il pensa qu'il devait aller sur Damas, et ne voulut pas douter qu'il y rejoindrait son amie, qui sûrement l'y avait précédé.