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Quand la caravane approcha de Qalaat, elle apprit que tous y pénétreraient sans difficulté, car (le Sultan était bien renseigné) les chrétiens, désireux de rétablir une prospérité qu'ils avaient ruinée, appelaient de toutes parts des travailleurs musulmans. Et pour le risque d'être reconnu, Guillaume était à peu près certain que personne, les anciens habitants n'eussent-ils pas été dispersés dans la tourmente, ne songerait au brillant favori de l'Émir, devant le malheureux que faisaient de lui sa prison et ses chagrins. Une seule difficulté subsistait, mais grave, celle-là: comment approcher de la Sarrasine et comment l'enlever?

Merveille de bon augure, à l'heure où Guillaume entre dans la ville toute transformée, des cloches chrétiennes, qu'il n'y a jamais connues, commencent à sonner comme pour bénir les images touchantes et les espérances qui se pressent en foule à son esprit. Tout un peuple nouveau de Francs et d'Arabes, en habits de fête, circule dans les rues, et Guillaume ayant interrogé un de leurs groupes apprend que dans deux heures va se dérouler une procession d'actions de grâces, pour la victoire, en l'honneur de la Vierge Marie. Les chevaliers la suivront avec les princesses converties. Pour l'instant, dames et chevaliers banquettent dans la forteresse.

Guillaume n'en demande pas plus et continue sa promenade. Il s'engage dans les jardins de l'Émir, maintenant livrés au public par des vainqueurs dédaigneux des anciens raffinements qu'ils ont pourtant à demi rétablis. Il passe devant les kiosques. Il revoit tous ces lieux qui lui donnèrent une image du ciel. Le mystérieux bonheur enveloppé de voiles n'est plus là pour distribuer ses lumières sur les choses. C'est un précieux baguier d'où le joyau a disparu. Il va tout droit vers la partie du jardin qu'Oriante avait remplie de ses chants, qui fut leur domaine propre et qui lui apparaît comme leur amour étalé. Il crut la revoir étendue sous ces arbres avec une grâce si touchante, quand elle occupait un étroit espace d'ombre au bas d'une pelouse inondée de soleil, et qu'atteint par cette joyeuse lumière un pan de sa robe de soie incarnadine brillait sur le vert du pré. Affaissée dans une langueur qui ressemblait à l'innocence et au plaisir, ses longs cils et ses douces paupières fermés, un de ses bras passé sous son cou, et sa main chargée de bagues retombant sur sa joue et dans ses cheveux, tout ce paradis ne servait qu'à la faire valoir et semblait un rivage autour d'un lac de divine volupté. Et maintenant....

Ce furent des minutes bien tristes que celles où sire Guillaume, circulant ainsi au milieu des jardins dévastés de Qalaat, se débattit avec ses enivrements du passé et ses inquiétudes du jour.

Qalaat est un petit endroit. Le jeune homme eut le temps de parcourir tous les lieux où il s'était trouvé avec l'amie du plus beau moment de son existence; il reprit un à un tous ses émerveillements, ses désirs, ses plaisirs et son angoisse; il suivit le sentier par où Oriante venait de son pavillon avec la gentille Isabelle; il s'en alla sous la forteresse jusqu'aux rochers où se tenait le chef chrétien qu'elle avait regardé si étrangement, et avant que les deux heures fussent passées, Guillaume se retrouva au milieu des badauds, devant le palais où sans doute Oriante, le festin terminé, s'occupait à se parer.

Il ressentait jusqu'à l'irritation une sèche et douloureuse impatience, dans l'attente de celle dont le sourire seul rendrait une âme à cette ville morte. Si elle me voit de l'une de ces fenêtres, songeait-il, ses deux bras se tendront vers moi, et dès le soir son ingéniosité romanesque aura trouvé quelque moyen pour favoriser mon escalade dans sa chambre. Mais il souffrait sans se l'avouer du bel ordre qui régnait dans Qalaat et qui impliquait le consentement et la soumission de tous.

Enfin les cloches qui redoublent annoncent que voici le cortège. Les musiciens débouchent de la forteresse, puis les prêtres, les chevaliers et les femmes, et tout s'engage sous les vergers au long de la rivière. Au milieu des Sarrasines du harem, devenues les épouses des chrétiens, brille d'un éclat royal la belle Oriante, comme un aiglon à l'aile brisée est maintenu dans une troupe plus rustique. Qu'elle émeut son amant, quand il la revoit parée à la manière des femmes de France! Elle porte une robe de soie tissée d'or, dont la traîne balaye le sol. Sur son front brille un diadème. La gêne légère qu'elle semble éprouver la rend encore plus rare et plus précieuse. Chargée de cette profusion de grâces, de qui aurait-elle besoin?

Une affreuse tristesse monte vers Guillaume de cette gloire charmante et de cette cérémonie dont il eût été si heureux de partager avec elle le sentiment! Ce n'est pas par lui que s'est faite cette transfiguration. Et rien qui permette de croire qu'alors qu'il la surprend à son insu elle ait aucune pensée pour lui. Toujours enchantée de paraître, et comme jadis enivrée de sa jeunesse et de sa beauté, elle regarde de tous côtés. Comment ne le distingue-t-elle pas? Sa barbe longue, ses cheveux emmêlés, son regard fiévreux le masquent, mais un cœur fidèle ne devrait-il pas pressentir et savoir?

Dans un premier moment de désespoir, il s'est laissé dépasser, mais bien vite il court les rejoindre et les accompagne, sans se rassasier de souffrir. Il marche à leur pas au milieu de la foule ravie. Toutes sont les mêmes et transfigurées. Elles ont échangé leurs larges pantalons de houris contre des robes de dames chrétiennes et même pris une expression de décence et de pudeur. Elles portent, comme jadis, enroulés au-dessus de leurs poignets, des chapelets de boules d'ambre, qu'une croix maintenant termine, et tiennent dans leurs mains des missels marquetés d'or et de bijoux. Mieux qu'autrefois elles semblent des anges; elles le doivent à ce cortège, à la présence des prêtres et des chants religieux, mais il est plus aisé de croire que les fleuves remontent vers leur source que de supposer que ces six mois ont diminué leur science de la vie.

Dans les jardins en ruines, au bord de la rivière, la procession circule, pareille à celle qu'enfant Guillaume a vue dans son village. C'est l'animation d'une paroisse française dans les ruines d'un verger syrien. Quel enchantement au bord de l'Oronte, les filles musulmanes chantant les cantiques de la Vierge! Il les suit en se jurant qu'il reconquerra son bonheur. Et tous arrivent ainsi sous le cèdre où, pour la première fois, il vit Oriante au milieu du harem. C'est là, sur le gazon où s'étendaient ses tapis, qu'est dressé l'autel sacré, et tout à son aise il peut la voir agenouillée dans l'étincellement de ses voiles auprès du chef des vainqueurs, devenu son époux.

A l'heure de la bénédiction, le prêtre se tourne vers la foule tenant entre ses mains l'hostie consacrée; il l'élève, et Guillaume prie pour l'ingrate, pour ses propres péchés et pour que ses vœux amoureux soient entendus au ciel.

La clochette de l'assistant a libéré tous les auditeurs. Ils se sont relevés. Lui, pas. C'est devant Oriante qu'il demeure à genoux, requérant du plus ardent de son âme qu'elle daigne le voir et se chagrinant qu'un invisible message ne la prévienne pas. Enfin, d'un trait de son bel œil, elle l'a rencontré, et subitement, sur sa pupille agrandie ses paupières se ferment. Elle reste ainsi quelques secondes, immobile, aveugle, sans qu'aucun indice n'affleure à la surface de son clair visage, et se détournant lentement, elle prend la main de son Seigneur, le prince d'Antioche, et la tient dans ses mains si douces,—geste dont le rude Seigneur s'étonne avec bienveillance,—comme si elle s'abritait, derrière un bouclier, contre quelque danger qu'il cherche et ne voit pas. S'est-elle évanouie? Ou bien lui a-t-elle murmuré une prière? Il l'enlève dans ses bras, comme celui qui vient d'acheter une brebis. Il l'emporte, sans qu'elle veuille jeter un seul regard sur son ami.

Pensez à ce que fut la douleur de Guillaume, quand il la vit ainsi installée dans son monde chrétien, qu'il avait perdu à cause d'elle, et qu'elle-même l'en chassa! Il demeura sur place, accablé par une stupeur farouche et tout occupé à regarder la douleur courir en lui. «Elle le choisit devant moi!» Il sentait physiquement cette phrase pénétrer en lui par ses yeux, par ses oreilles et descendre avec les ravages d'un éclair mortel à travers tout son être. Il s'aperçut avec dégoût qu'il eût préféré mille fois qu'elle fût morte. «Maintenant, se dit-il, j'ai cent années d'expérience, et je sais que les hommes n'ont d'amour sûr que l'amour de leur mère. Entre toutes les femmes, il n'y a de vrai que notre mère.»