XI

C'est dans l'amour heureux que notre âme respire. Elle s'y vient recharger d'allégresse et de chant. Préférer quelque autre à soi-même, s'élancer avec respect derrière un gibier divin pour lui faire son bonheur, lancer au ciel des louanges et des remerciements, quelle trêve dans nos misères, quelle brèche dans nos brouillards, quelle révélation peut-être sur l'après-vie!

A cette euphorie de l'amour, à cette plénitude que mettait dans son âme et son corps la confiance d'être aimé par celle qu'il aime, succède chez Guillaume un vide affreux. Toute la force physique et spirituelle que lui donnait son trésor secret s'écoule massivement, en une seconde, comme d'une outre crevée par un coup de poignard. Et d'épuisement le malheureux s'endort sur le gazon.

Agité par les rêves et le chagrin, il se retournait fiévreusement sur cette terre ingrate, quand sous la nuit qui commençait il crut entendre murmurer son nom, et peu à peu, le sentiment lui revenant, il distingua une figure penchée sur lui et la douce chaleur d'une jeune bouche qui lui parlait d'une voix basse, avec une tendre amitié. Il reconnut Isabelle. Et tout de suite, s'attachant à elle avec un furieux désespoir:

—Pourquoi vient-elle de me renier? Est-il possible? Est-ce là son accueil?

ISABELLE

Elle m'envoie près de vous.

GUILLAUME

Elle m'a fui.

ISABELLE

Elle a eu peur.

GUILLAUME

De moi! Qu'imagine-t-elle avoir à craindre de son ami?

ISABELLE

Elle a été surprise par un retour inattendu.

GUILLAUME

Inattendu! Mais n'était-ce donc pas pour la vie, notre amitié?

ISABELLE

Ma présence rapide est un gage que vous lui êtes toujours cher. Elle m'envoie à votre recherche en signe d'amitié éternelle.

GUILLAUME

Elle t'envoie! Sans doute qu'elle ne veut pas sacrifier une seule minute du temps qu'elle consacre au vainqueur. Depuis six mois, qu'ai-je eu d'elle? Je l'ai attendue sur l'Oronte, à Damas. Avec quelle ardeur confiante, j'accourais ici! Et tout à l'heure son visage d'effroi pour moi et d'amour pour cet homme! Plût au ciel que jamais je ne fusse venu dans Qalaat, que jamais cette voix menteuse n'eût exercé sur moi sa puissance magique! Elle me trompait donc, quand elle me prenait dans ses bras pour me dire: «Je t'appellerai à mon lit de mort ou bien je courrai au tien, et je t'adresserai de tendres adieux.» Tout cela pour qu'aujourd'hui j'arrive et que j'éprouve l'horreur de la gêner dans ses nouveaux plaisirs.

ISABELLE

Ne risque pas d'être injuste. Pourquoi suis-je ici? Il serait plus prudent pour elle et pour moi que je reste dans le palais. Mais me voici, contre toute sagesse, qui cours à tes injures et à bien d'autres dangers. Explique cela autrement que par notre amitié! Si tu savais de quelle manière touchante....

GUILLAUME

Je sais que je lui donnais asile avec ivresse dans mon cœur, qu'elle s'y est blottie pour me mordre avec plus de joyeuse sûreté et s'est glissée rapidement loin de moi en m'abandonnant à la pire souffrance. Et toi, femme méchante, tais-toi qui l'approuves dans sa prudence! Mais non, poursuis ton récit. Ou plutôt qu'elle vienne me le faire elle-même, si elle n'est, pas une esclave.

ISABELLE

Esclave! Peux-tu le lui reprocher? Tu lui en avais préparé la vie. Elle le redeviendrait sans doute, si elle obéissait sans précaution à tes exigences insensées. Avec ses seuls moyens, elle a su dépasser l'esclavage et reconquérir le diadème que tu avais laissé tomber. Cela ne va pas sans ménagements, ni habileté.

GUILLAUME

Je ne puis pas supporter cette contradiction qu'il y a dans son accueil et dans tes paroles. J'ai trop vu qu'elle s'accommodait d'une nouvelle vie.

ISABELLE

Elle n'est pas faite pour mener une vie inférieure à celle des rois. Est-il dans vos vœux d'amoindrir celle que vous mettez au-dessus de toutes les femmes?

GUILLAUME

C'est un coup inattendu qui me frappe.

ISABELLE

Tu pouvais bien le prévoir.

GUILLAUME

Je ne le croyais pas. Je croyais que, quoi qu'il fût arrivé, elle avait son visage tourné vers moi seul avec une indomptable liberté.

ISABELLE

Mais qu'une fille demeurât libre au milieu de tant de vainqueurs, c'eût été un miracle.

GUILLAUME

Je croyais qu'elle serait ce miracle.

ISABELLE

C'eût été la seule.

GUILLAUME

Eh bien! oui, la seule! N'est-elle pas unique? Sa figure était d'or, d'argent, d'azur, de jeunesse, de pudeur, de plaisir tendre et de fierté, et tout à l'heure un flot de honteuse tristesse m'a flétri le cœur quand je l'aperçus. Elle m'était le paradis vivant, quelque chose au-dessus de la terre, une musique d'enchantement, et voici que je reçois de son clair visage et de son regard toutes les misères humaines. Je voudrais qu'elle mourût, et pourtant je ne puis pas renoncer aux lambeaux de notre bonheur. Qu'elle périsse avec moi ou qu'ensemble nous soyons heureux!

En parlant ainsi, il serrait dans ses bras Isabelle et, les yeux fermés, couvrait sa figure de baisers qu'elle repoussait doucement, un peu épouvantée et disant:

—N'oubliez pas que je suis Isabelle, non Oriante.

—Je l'aime et la hais, je suis trop malheureux. Si elle veut m'assassiner, pourquoi n'est-ce pas de plaisir en m'embrassant?

Il disait d'elle les choses les plus tendres, puis la couvrait de reproches et d'imprécations, comme si elle eût été présente. Cependant, à sentir contre lui des formes charmantes, sa fureur devenait douceur, plainte et plaisir, toute son âme confusion, et ses menaces de plus en plus lointaines finissaient en remerciements pressants:

—Sur cette prairie de mon bonheur, dans cette ville où j'ai été deux fois heureux, une seule m'accueille! Isabelle, je vous remercie et vous aime.

ISABELLE

Nous vous aimons, toutes, d'amitié, mais c'est avec elle seule que vous êtes lié d'un amour égal des deux parts, d'un amour jusqu'à la mort, qui chez vous n'empêche pas l'injustice. Vous disiez qu'elle était un ange, maintenant vous la traitez de démon. Vous la mettez tantôt au-dessus d'elle et tantôt au-dessous. C'est une femme. Elle veut comme toutes les femmes que celui qu'elle aime soit le plus fort. Écoutez nos avis. Elle vous remercie d'être venu. Comme vous avez tardé! Je ne l'ai pas blâmée quand elle n'a pu vous rejoindre à Damas. Voulais-tu voir, loin du ciel de sa patrie, ton bel oiseau de paradis piétiner chétivement dans les ruelles de l'exil? Et c'est moi, aujourd'hui, qui viens de la dissuader de vous rejoindre sur cette pelouse. Si quelqu'un se doit perdre, que ce soit la pauvre Isabelle. Mais Oriante viendra. Tu la prendras dans tes bras. Et me voici pour en chercher avec toi le moyen, que nous trouverons sûrement.

GUILLAUME

Dois-je vous croire, toutes les deux, aujourd'hui! Jadis, pas une fois je n'ai mis en doute sa parole. Je n'avais aucune idée qu'elle pût me mentir, puisque je ne demandais qu'à lui obéir et que si elle m'avait prié de mourir volontairement au lendemain de quelqu'un de nos plaisirs, je l'aurais fait en me sachant encore son débiteur. Ce qui s'est passé depuis lors est trouble. C'est possible que je comprenne mal, car moi, je suis seul pour raisonner, tandis que vous étiez deux pour délibérer de moi, si toutefois vous en avez pris la peine. Je n'ai pas de confident pour m'aider à voir clair. Et cependant si j'ai souffert, ce n'est pas sans raison.

ISABELLE

Enfin, tu lui reproches d'être vivante, pleine de jeunesse et d'amour. Préférerais-tu qu'elle fût morte?

GUILLAUME

Soit, je ne reproche rien au passé. Il faut demander la mort ou bien accepter la vie. Je veux ramasser les morceaux de mon bonheur. Es-tu venue pour me laisser sans espérance? La meilleure part de mon être refuse de croire que deux beautés que j'aime puissent mentir, et je veux suivre, les yeux fermés, cette confiance, fût-elle une illusion. Que dois-je attendre exactement?

ISABELLE

Écoute-moi donc, maintenant que tu parais maître de ta raison. Et d'abord ne reste plus à rôder, tu nous perdrais tous. Nous avons près d'ici, sur l'Oronte, un musulman qui est notre obligé. Il te prendra à son service et te logera, et nous saurons t'y visiter.

GUILLAUME

Elle, avec toi! Venez toutes les deux. Tu me permets de te dire que tu ne me suffis pas, mais c'est également vrai qu'elle seule me ferait trop de mal.

ISABELLE

Nous deux, et c'est elle qui te dira et te prouvera son amour. Elle viendra te voir et glisser à ton doigt l'anneau du plaisir.

GUILLAUME

Dame sœur, je vous aime, vous m'avez été bonne et secourable, et ce que j'ai de plus beau dans la mémoire, je vous le dois. Jamais rien de ce que vous me demanderez, je ne pourrai vous le refuser. Et aujourd'hui encore, ma Savante, voici que vous venez de me réconforter. Votre amitié m'est plus douce que le ciel pur apparaissant après l'orage, quand nous naviguions de France en Syrie.

ISABELLE

Il n'était pas possible que le dernier mot d'un si grand amour fût pour souhaiter qu'elle mourût, celle qui vous donna sa foi.