XII

Au lever du jour, sire Guillaume s'en alla chez le pauvre musulman que lui avait indiqué Isabelle et se mit à son service comme un simple manœuvre.

Il défonce le sol, il y plante des légumes qu'il arrose avec l'eau de l'Oronte, et cet humble jardin d'un autre, il l'entoure soigneusement d'un mur de terre battue. C'est à ce prix qu'il achète sa subsistance quotidienne et le droit de se construire la cabane où il recevra ses deux amies. Peu lui coûte cette vie d'efforts grossiers, car il aspire à user ses forces, à dissiper en sueurs d'esclave ses trop douloureuses pensées. Au milieu des pierres et des ronces, sous le soleil implacable et dans ces travaux qui le brisent, il songe aux plaisirs qu'Oriante lui a donnés et qu'elle lui renouvellera. Il guette s'il voit un messager qui court lui annoncer la visite des deux femmes. Alors il se baignera dans l'Oronte, il cueillera des fleurs, et le soir elles se glisseront toutes deux dans sa cabane avec leur phosphorescence de tristesse et de volupté.

Ce soir arriva. Elles apparurent dans ce demi-désert de la rivière, toutes deux essoufflées, et Isabelle portant un panier à la manière des jeunes dames charitables qui visitent les malheureux. Le premier mot, le cri du jeune homme, en saisissant de ses deux mains les poignets de la Sarrasine, fut:

—Maintenant je te tiens! Quand partons-nous, tous les trois, vers Damas, vers Tripoli, n'importe où, ailleurs, loin d'ici? Ne perdons pas notre temps à discuter le détail. Dis-moi d'une phrase claire que tu veux venir avec moi.

—Me voici venue près de toi.

—Prête à me suivre?

—Plût au ciel que ces gens ne fussent pas surgis! Je jure que j'aurais voulu passer toute ma vie sous ta fidèle protection.

—Ah! menteuse, perfide, que j'ai attendue six heures d'une nuit de désespoir sur l'Oronte et six mois pires encore dans Damas, et qui, pour mon retour, s'est jetée sous mes yeux dans les bras de son nouveau maître.

C'est la fièvre et l'excès du chagrin, comme le montre sa figure ravagée, qui le font parler si durement. Mais Oriante, surmontant l'émoi de cet accueil violent, va droit à son agresseur, les yeux dans les yeux, la parole et l'âme tout en flammes:

—Sans me plaindre, sur ces cailloux, sans avoir peur de la mort qui ne me serait pas épargnée, brûlée du soleil, déchirée par les ronces, j'accours, je viens me jeter par amour sur cette misérable natte, et ce sont des reproches que je trouve dans ta bouche, et, plus encore, dans ton cœur. Cependant quel crime ai-je commis? J'ai cédé à la force, je suis entrée malgré moi dans le lit d'un nouveau maître. Faut-il me tuer pour ce crime involontaire, dont la cause est ta propre défaite? C'est toi qui m'as laissée à la honte d'un partage, comme un vil butin, et qui m'as livrée aux orgueilleux caprices de tes compatriotes chrétiens. C'est le sort qui a si cruellement disposé d'Isabelle comme de moi, mais tu n'as pas le droit de nous reprocher ce que, toi, qui es un homme, tu n'as pas su nous épargner.

—Tu t'enveloppes habilement d'obscurité et tu fuis loin de mes droites questions. Réponds cependant. Pourquoi ne m'avoir rejoint ni sur l'Oronte, ni à Damas?

—Eh! le pouvais-je, ingrat?

Ses yeux prirent un aspect noir et, tout remplis de leurs pupilles dilatées, transformèrent soudain sa figure harmonieuse:

«Quels accents, quelle plainte exhaler qui répondent à ma douleur! De quoi me plaindrai-je d'abord? D'avoir perdu mon ami ou d'être insultée dans mon malheur?...»

Mais il mit précipitamment sa main presque violente sur cette bouche trop charmante, pour étouffer une voix qui voulait lui faire mal:

—Ne viens pas ici pour me faire souffrir et user de ton sortilège, mais pour me guérir de mon amour en l'usant. Ne parle pas de ton malheur, quand à mon retour je vous trouve satisfaites, épanouies dans votre transfiguration.

—Tu nous préférerais malheureuses?

—Oui, s'il ne faut pas mentir, c'est malheureuse que j'espérais te retrouver. Mais tu m'as renié, par déplaisir de me revoir, et j'ai vu que tu l'aimais.

—Toi seul, homme injuste, j'ai aimé.

—Tu as confiance en lui, tu fais appel à son amitié.

—Il a été bon.... Laisse, Isabelle, il lui faut dire la vérité.

—Alors le chef t'a choisie?

—Personne jamais ne me choisira. C'est moi qui sais me faire supplier.

—Le soir même, quand je t'attendais et comptais sur la parole jurée....

—Non.

—Une nuit pourtant, je le sais, une révélation me l'a dit....

—Que pouvais-je? Il était bon pour moi. Que pouvais-je faire? Tu n'avais pas su me sauver. Pourquoi tes regards me fuient-ils? Pourquoi me regardes-tu avec cette douleur? Tu veux me faire mourir de chagrin. Je ne te cache rien. Il faut voir ce qu'étaient ces jardins pleins de cadavres, cette odeur de mort dans la forteresse, toutes les femmes folles du désir de vivre, suspendues à ceux qui voulaient bien d'elles et sollicitant avec terreur des furieux qui pouvaient devenir des sauveurs. Tu ne sais pas jusqu'à quel point personne ne se possédait plus. Mais lui ne m'a pas brusquée; il a fait tout au monde pour me plaire; il a su m'émouvoir. Je te croyais mort, j'étais tentée de mourir.

—Tentée de mourir! Que n'as-tu alors, en fuyant avec moi, accepté de courir cette chance de mort ou de salut?

—Mes pieds ne m'auraient pas portée vers la pauvreté et l'obscurité.

—Ils t'ont portée vers son lit.

—Où donc étais-tu, toi qui parles si durement? Sur l'Oronte! Eh bien! ce n'est pas là qu'il te fallait veiller, mais en travers de ma chambre dorée. Et lui, t'en souviens-tu? c'est toi qui m'as fait son éloge. Tu te rappelles nos soirs sur le haut de rempart? Tu me disais que les chrétiens, mieux que les Arabes, honorent les femmes. Nieras-tu que tu m'as déclaré: «Ce n'est pas mon rôle de massacrer les gens de mon pays.» Dans ce moment, j'ai compris que tu ne pensais pas que tes intérêts fussent confondus avec les miens. Quand je t'avais sacrifié mon Seigneur naturel, tu me préférais tes frères de naissance. C'est toi qui m'as infligé leur éloge; c'est toi qui m'as abandonnée, et pourtant c'est toi, sache-le donc, que je cherche à retrouver en eux. Je jure que s'ils me plaisaient si peu que ce fût, ce serait pour quelque ressemblance.

—Isabelle, Isabelle, appelait le jeune homme, avec épouvante et désespoir, vous l'entendez! Comment se fait-il qu'il y ait en elle quelque chose de vrai et qui passe en douceur toutes les images d'église que je garde dans mon esprit, et puis, soudain, par une métamorphose que je ne m'explique pas, alors que dans ses bras j'entends le battement de son cœur et reçois la chaleur de son corps, je la sens qui pense hostilement contre moi. Je joue avec une charmante couleuvre, innocente, subtile, mon amie, et soudain la tête s'aplatit, le dard apparaît, c'est une vipère, dont il faut bien que je souhaite la mort. Ou plutôt qu'elle vive et que moi, je cesse d'exister.

Oriante se taisait et sentait sa puissance.

Mais Isabelle:

—Ne sauriez-vous prendre un peu de bonheur! Rappelez-vous ce que dit le poète: «Entraînée par le blanc coursier du jour et par la cavale noire de la nuit, la vie galope à deux chevaux vers le néant.» Dans cette minute, sire Guillaume, tu tiens ton amie à ta discrétion. Elle est ici, nulle part ailleurs. Elle t'offre ses caresses. Ne vas-tu lui répondre que jalousie et méchanceté, et crois-tu qu'il soit raisonnable que tu repousses ce que tu désires au point d'en mourir?

Sur la pauvre natte de jonc, recouverte de fleurs, elle jetait leurs manteaux, et Oriante attirant contre elle son ami:

—Que je sois plus glacée que la brebis galeuse, quand privée de sa toison elle demeure exposée à la pluie et au froid de l'hiver, si ce n'est pas toi que j'aime. Mais que me reproches-tu? La lionne peut se défendre contre les attaques du chasseur; elle protège les abords de son antre contre toute une armée de cavaliers: que peut-elle, si les fourmis se dirigent contre sa caverne en longues files, envahissent ses membres et la couvrent comme d'un tapis de haute laine? Que pouvais-je, quand mon ami, mon défenseur et mon frère, m'avait abandonnée? Mes pensées se traînaient ici, l'aile brisée: comment auraient-elles franchi l'espace jusqu'à Damas? Après avoir essayé de tournoyer dans la nue, elles retombaient au fond de Qalaat. Ce qui naît de mon cœur, si je suis seule; ce qui court à mes lèvres quand Isabelle et moi, dans la solitude, nous causons; mes pensées vraies, mes paroles libres sont uniquement pour toi. Comment pourrais-je te rejeter? N'es-tu pas l'artère qui nourrit mon cœur? Comment pourrais-je, aussi complètement que je le voudrais, en caresses, en paroles, en effusions d'une joie qui ne peut tenir en place, t'exprimer ma tendresse? Quel vide tu m'as laissé! Je n'aurais pu supporter ton absence sans Isabelle. Lumière fidèle de ma vie! Une fatalité nous oppresse, c'est à nous de la surmonter. Prends-moi dans tes bras, appuie ta joue contre la mienne, et laisse glisser sur nos deux visages mes cheveux dénoués.

Et lui:

—Oriante, après tant de jours écoulés, je retrouve enfin ta voix, ton regard, et tout ce qui rayonne de toi m'enchante et me fait mal. Combien j'ai souffert, en revoyant notre palais, nos allées, notre prairie, ces lieux où tu as continué, moi parti, de subir la vie. Quelle douleur de t'y voir joyeuse! Est-ce un crime de maudire tes jours, si j'en suis absent? Le crime n'est-il pas plutôt de me saisir, malgré moi, des offrandes de ta présence?

Le charmant visage aux yeux pleins de feu, penché sur lui, l'empêcha de poursuivre plus avant une plainte devenue mensongère. Et tandis que les deux amants demandaient au plaisir d'apaiser et de confondre leurs âmes, Isabelle s'occupait à préparer les provisions qu'elle avait apportées dans sa corbeille, car elle savait que le chagrin et le bonheur n'empêchent pas deux jeunes amants d'avoir bon appétit, au sortir de leurs tourments et de leurs extases.

Vainement Guillaume, quand ils eurent repris leurs esprits, essaya-t-il de revenir à l'idée de leur départ vers Damas ou Tripoli, où leurs cœurs, disait-il, trouveraient le repos. Oriante sut esquiver toute réponse nette, et le quitta en lui faisant jurer qu'il était satisfait et qu'il ne voulait pas qu'elle fût malheureuse de le croire malheureux.

A travers les roseaux de sa cabane, il les regarda s'éloigner et souffrit de leur prudence, trop justifiée, qui les empêchait de se retourner pour lui faire aucun signe d'adieu. Il pensa même qu'Oriante était joyeuse, soit qu'elle le fût en effet d'avoir éprouvé sa force sur un furieux, soit que l'harmonie et la grâce aient toujours un air d'allégresse.