XIII
Exactement Oriante s'en allait malheureuse que son ami souffrît à cause d'elle, mais tout de même heureuse de cette souffrance qui lui prouvait combien il l'aimait et qui lui donnait une merveilleuse tranquillité de cœur, pour se livrer aux soins de sa gloire. Bien assurée qu'il était des deux, dans cette période, celui qui aimait le plus, elle pouvait penser à autre chose. Mais lui, il éprouvait cette lourde hantise qui vient de la plus vive épaisseur du sang et se dérobe au contrôle de la raison, et il y joignait les tourments d'une incessante dialectique intérieure.
Des mots qu'elle avait prononcés ou bien évités, des regards qu'elle avait lancés ou voilés, certains de ses silences même, autant d'indices qu'il rapprochait et déchiffrait avec une continuité douloureuse. C'était comme des fragments d'une construction dans la plaine, comme les débris d'une grande faïence à inscriptions ou plus vraiment, hélas! un alphabet de blessures. La phrase qu'elle avait jetée à Isabelle: «Il faut tout lui dire,» n'empêchait pas que tous les mystères subsistassent. Sur la tête de l'ardent jeune homme régnait l'éclatante lumière et dans son cœur le noir soupçon. Il lui semblait que l'implacable soleil de Syrie et la volonté d'Oriante collaboraient pour le corroder, le dissoudre, en sorte qu'il ne restait de son être que son amour qui lui faisait mal.
Le soir, il voyait à quelque cent mètres, par-dessus la rivière, la lune bleuir les jardins du harem, et de son cœur une longue prière montait vers le bel oiseau transformé dont ils demeuraient la cage. C'est par une nuit semblable qu'il a, pour la première fois, entendu la Sarrasine épanouir son âme en trilles harmonieux, et qu'il fut arrêté net dans sa libre marche à travers la vie. Parle ou tais-toi, magicienne, ton chant continue d'agir au fond d'un cœur empoisonné. Fréquemment, pour quelque fête, sous les espaces pleins d'étoiles, la cime des arbres de Qalaat balançait dans le ciel profond le reflet des torches qui groupaient les musiciens, et les musiques, après avoir réjoui les vainqueurs, venaient s'achever en vagues de tristesse sur sire Guillaume, étendu dans les ténèbres de sa cabane. Mais ce ciel, ces feux, cette musique le troublaient moins que les souvenirs enfermés dans son cœur. Il avait les nuits d'un homme piqué par un serpent. «Quand elle lève son bras, songeait-il, je vois au-dessus de son coude luire son anneau d'argent, mais je sais, sans l'avoir vu, qu'elle loge un aspic dans sa large manche.» Jusqu'à ce que le noir sommeil daignât l'accueillir, il restait en proie à ces images ennemies et préparait les questions auxquelles il la soumettrait à sa plus proche et toujours incertaine visite.
Parfois, à mesure que le charme de cette visite se dissipait, comme se dissipent un air de musique et sa douce puissance, il voyait se lever en lui un être de haine, et ce personnage nouveau, il l'accueillait avec un âpre plaisir; il le nourrissait avec soin, parce que dans ces éclipses momentanées de sa tendresse, il reprenait de la respiration et des forces. Mais comment se fût-il maintenu dans cet exil, comment son imagination de vaincu de l'amour ne fût-elle pas revenue rôder sur la rive du bonheur?
Il ne retrouvait son calme qu'au moment où il tenait, comme un noyé saisit la bouée de sauvetage, le corps même de son amie et se soumettait à sa voix éloquente. Cette parole, ces serments, ces indignations, cette force vitale le persuadaient, autant que duraient les serments, les pleurs, les rires et la parole. Puis Oriante partait, et de nouveau il l'attendait des semaines entières.
Il eût voulu prendre ces semaines d'entr'acte, ces semaines mortes et les jetant par-dessus son épaule, déblayer le passage. Mais que sert ce bouillonnement du sang contre le froid écoulement des minutes? Dans cette paralysie, tous ses soupçons et ses désirs le dévastaient, le brisaient par leur élan qu'il empêchait. Il désirait Oriante de toute la multitude de ses idées claires et de ses appétits obscurs. Il lui semblait être un vol d'oiseaux brutalement retenus dans un filet. Et quand soudain, après un temps, elle apparaissait, elle certainement et pas une autre, accompagnée d'Isabelle, sa soif, son plaisir, son ardeur prenaient une intensité de douleur.
—Tout devient clair, aisé, quand je t'ai près de moi; tout mon chagrin s'embrume des subtiles particules qui se lèvent de nos amours réunies, mais quelle effroyable limpidité sèche, peu après ton départ! Donne-moi donc une nouvelle âme, Messagère des étoiles; la mienne est inguérissable de sa méfiance et surtout du souvenir de ton excellence. Fais que j'oublie ce que je ne reçois plus. Je ne mentirai pas: toi présente, je cesse de souffrir; ta chevelure de lumière, tes yeux éblouissants, ta voix charmante me ressaisissent, m'empêchent de me soustraire à ton influence despotique et de creuser librement tes fautes. Ah! que tu me gênes! Sitôt qu'un souffle ride la surface tranquille et passe sur mes traits, dans mes yeux, sitôt que mon âme se détourne fugitivement, tu le sais: tu lis ce qui se passe au dedans de moi, tu pressens ce que je vais penser et tu m'empêches que je ne veuille le dire. Comme on tirerait sur le licol d'un animal domestique, tu tires sur mon amour et me remets dans le sentier d'où je voulais m'échapper. Pendant deux heures, tu m'obliges à être heureux, frivole, oublieux. Mais à peine es-tu partie, je reprends mon vagabondage de tristesse. Nul de mes griefs n'est mort, ils se redressent sitôt que j'échappe au feu de ton regard et à l'harmonie de ta voix. Sûrement quelque part, dans cette vie d'où je suis banni, de quelle manière, je l'ignore, avec quel sentiment, je m'épuise à le rechercher, tu me renies tout en me gardant. «Non,» dis-tu. Ah! tout mon cœur sait que tu es chargée d'intérêts et de soins que je ne connais pas et qui te protègent, te prémunissent contre l'obsession dont je meurs. Entre nous le jeu n'est pas égal. Que puis-je espérer de sûr et d'éternel? Pourtant je ne veux rien d'autre. Il fallait me rejoindre sur la route de Damas.
—Laisse la question de savoir comment nous devions agir dans la tempête, maintenant que le bleu a réapparu dans le ciel.
—Le bleu est sur Damas, sur Tripoli, sur l'Europe, sur le désert, sur toute l'Asie, mais non ici. Dans tes bras, où que ce soit, je trouverai le bonheur, je trouverai l'univers. Mais toi, tu préfères nos souffrances et ta chaîne à la liberté d'être tout l'un pour l'autre.
Elle se taisait. Et la sage Isabelle:
—Tous vos grands projets ne doivent pas empêcher celui pour lequel vous vouliez d'abord vous rejoindre, et je ne vois pas qu'il soit raisonnable de vous priver aujourd'hui de ce que vous cherchez le moyen d'avoir toute votre vie.
Mais bientôt sire Guillaume reprenait:
—Je veux cesser d'être un mort. Je rentrerai dans la vie. Je ne peux supporter que vous soyez aux mains de mes amis, de mes frères, sans que je leur dispute mon bien. Pourquoi ne voulez-vous pas que j'aille vous rejoindre?
—Plus tard, cela sera.
Et toujours ainsi, jusqu'à ce qu'Isabelle se rapprochant d'eux leur dit:
—C'est l'heure! Il faut partir. Nous reviendrons bientôt, et la prochaine fois vous vous accorderez.