XIV

Monotonie d'angoisse où alternent des surprises de douleur et de plaisir: douleur, quand il voyait des lacunes inexplicables dans les histoires claires d'Oriante, et plaisir plus profond que la mort quand elle se glissait jusqu'à son abri. Jamais un refus, parfaite envers lui. Mais ailleurs? Il frissonnait de douleur.

L'homme blessé ne dort pas et ne laisse pas dormir. Un jour enfin, à bout de forces, il prit sa résolution et lui dit:

—Tu ne veux pas quitter Qalaat. Eh bien! je ne peux pas demeurer dans cet abaissement. De semaine en semaine, tu m'ajournes, quand je te demande de décider notre destin; je n'accepte plus l'immobilité. Nous avons eu pour breuvage une eau pure. Comment pourrais-je pour toujours m'accommoder d'un amour mélangé et trouble? Qu'est-ce que ces plaisirs sans fidélité? Des plaisirs où j'appelle vainement le bonheur, les plaisirs du désespoir. Éclat des perles et de la jeunesse, étincellement de ta venue, j'ai peur de blasphémer de généreuses largesses, et de paraître ingrat envers les plus belles minutes du destin. Qu'elles restent bénies! Mais pour finir, elles m'ont jeté tout rompu dans la plus noire douleur. J'ai trop entendu ce qui se dit dans le silence du fond de votre âme et qui refuse de renier celui sur qui vous vous bornez à me donner la primauté, en gardant un opiniâtre orgueil de son amour qui m'offense.

—Pourquoi êtes-vous jaloux de ce chrétien? Vous ne l'étiez pas de mon seigneur musulman.

—Je ne l'étais pas.

—Pourtant j'ai dormi des années sur son cœur.

—Vous ne l'aviez pas choisi, moi existant. Il était antérieur à notre premier regard et pour ainsi dire à notre naissance. Ce n'était pas une injure à notre sentiment. Il ne me volait pas mon espérance. Je suis jaloux des rêves que vous faites avec ce nouveau maître. Pour supporter toutes les douleurs qui foisonnent dans un amour et toutes les révélations que nous donne la vie sur un objet aimé, il faut mettre nos forces et nos ivresses d'amant dans une action commune qui nous semble éternelle, les échauffer et les engager indissolublement dans quelque construction qui nous importe plus que notre vie bornée; pour qu'avec ses sombres écumes la passion ne nous corrode pas, il faut qu'elle ne stagne jamais, qu'elle soit un grand fleuve emportant nos espérances vers des rivages toujours neufs et non un étang que corrompent ses plus belles fleurs de la veille. Mais c'est avec un autre que tu jouis de cet amour constructeur. Et moi, quelle est ma part?

—Mes caresses, ingrat.

—D'assister à travers tes caresses à votre œuvre commune. Vous construisez quelque chose ensemble, et moi j'aurai le plaisir tout court, la minute qui ne peut être éternisée. Je refuse. Assez de ténèbres! Vous que j'aime, cessez de m'obliger à vous haïr. Partons, ou je vais aller au milieu des chevaliers, mes pairs, hardiment réclamer votre amour tout entier.

Il attendait un consentement, qu'immobile elle lui refusa.

Alors, après deux minutes de silence, solennellement il jura:

—Quand tu devrais mourir de male mort, toi que je préfère mille fois à moi-même, j'irai dans Qalaat, à visage découvert, et honteux de t'avoir trop longtemps cédée sans combat, je courrai à tout risque, tous deux dussions-nous y périr, les chances de notre destin. Que les saints nous protègent! C'est fini des ajournements. L'inévitable va se précipiter.

—Dieu! dit Isabelle.

—Je le savais, dit la musulmane, qu'il voudrait tout détruire de ce que nous avons construit.

—Je ne veux pas de constructions faites avec des mensonges.

—Insensé, tu veux que nous périssions, nous périrons ensemble. Avec toi, je veux mourir ou vivre, sans me diminuer. Je ne te cacherai rien de ce que je pense et que tu peux reconnaître, si la vérité dans son plein soleil ne t'aveugle pas. Je possède ici la divine puissance qui surpasse toutes les autres, la royauté, et c'est un bien que je ne veux pas céder. Et c'est également vrai que je ne peux pas vivre sans toi. Tu veux partir et que je te suive! Mes pieds, t'ai-je dit, ne me porteraient pas. Mais reste, et osons donc! J'aime mieux des risques de reine que d'exilée et de mendiante. J'étais au ciel de Qalaat une grande étoile fixe et brûlante, je ne voulus pas être une flamme errante, une comète vagabonde, une pierre déchue. Tu redoubles, tu exiges que nous soyons semblables aux débris emportés par le torrent? Soit! Je me tiendrai dans le danger hardiment à ton côté. Viens au milieu de nous, explique comment tu as fui à Damas, et que tu veux reprendre ta place parmi les chrétiens. Les musulmanes se tairont; je serai ta répondante, et souhaitons qu'une circonstance te hausse et me libère. Quant à moi, sache mon dernier mot, je ne puis ni te sacrifier, ni renoncer aux jardins de l'Oronte où je suis née pour être reine.

—Nous courrons toutes nos chances de vie céleste, et du moins je serai sorti de cette solitude infernale.

—Essayons donc cette folie, dit la sage Isabelle avec un sombre pressentiment, puisque aussi bien il est écrit: «Tandis que le sage reste sur la rive cherchant un gué, le fou aux pieds nus a traversé l'eau.»

Sans plus tarder, Oriante commença une savante intrigue. Sur ses indications, Guillaume changea de maître. Il alla chez un musulman auquel il dit qu'il arrivait tout droit de Damas et chez qui la Sarrasine ne le rejoignit jamais. Elle y envoya l'évêque d'Antioche, un saint prélat qui comptait sur elle en beaucoup de choses, pour diriger l'esprit du prince d'Antioche, et à qui elle s'était confiée sous le sceau d'une prudente confession. Sire Guillaume dit à ce vénérable messager:

—Je jure que j'ai été troublé par des prestiges. Au reste, j'étais venu dans Qalaat par ordre de mon seigneur de Tripoli, comme diplomate et garant de la paix, et jamais je n'ai combattu mes coreligionnaires ni desservi mon suzerain. Maintenant je voudrais revenir au milieu de mes pairs et mettre à leur service ma connaissance de la langue sarrasine.

Le saint homme vit l'utilité d'un jeune chevalier qui connaissait profondément la langue et les mœurs des païens, et décida de le servir.

Et déjà sire Guillaume est plus heureux. Voici des jours et des nuits qu'il se traîne dans des sapes obscures où le sable perpétuellement détaché des parois le submerge: quand il aperçoit un rais de lumière, comment n'y marcherait-il pas instinctivement, animalement, dût-il dans ce plein air trouver un pire péril! Si c'est le dénouement par la mort, eh bien! vive la mort et son repos béni!