PREMIÈRE PARTIE

Côte du Maroc, 22 août 1914.
A bord du Pamir.

Mon cher ami,

Tu dois te demander ce que je suis devenu dans toute cette bagarre. Il est plutôt loin, notre 14 juillet de la Nouvelle-Orléans où nous nous sommes dit au revoir au Dollar-Bar, après un cake-walk au son du gramophone. Je vais te raconter en bloc.

Le Pamir a chargé son coton — cinq mille balles — jusqu’au 25 juillet. Il faisait plutôt chaud et l’on avait hâte de partir pour Liverpool, trouver un peu de fraîcheur. Et puis les nouvelles sentaient le brûlé. Les journaux américains faisaient du tapage, avec de grosses manchettes, sur la Serbie et le reste. Mais on croyait que c’était un bluff de la presse germanophile et de la bande à Hearst. On était content tout de même d’aller voir ce qui se passait en France et de voir aussi la tête des compatriotes.

On est appareillé à deux heures du matin. A la sortie un grand patouillard a failli nous caramboler, mais le pacha a bien manœuvré. J’ai pris le quart à trois heures, à la place de Blangy qui avait un bon coup de fièvre et se bourrait de quinine depuis deux jours.

Quel coup de soleil au golfe du Mexique ! Trente-cinq sur la passerelle, quarante dans la cabine, pas ça de vent. Dans l’Atlantique, ça a un peu fraîchi et Blangy a repris le service.

La barque filait ses dix nœuds forts, mais au bout de trois jours, voilà la machine qui s’emballe à tout casser. C’était notre arbre de couche qui venait de se briser net, à un mètre du palier de butée. On avait dû rencontrer une épave entre deux eaux qui avait bloqué l’hélice ; je ne serais pas surpris qu’un morceau d’hélice soit tombé au fond de l’eau.

Pas moyen d’appeler au secours, puisqu’on n’a pas la télégraphie sans fil. Muriac, notre mécanicien, a été épatant. Il a trouvé moyen de faire forger, sur notre mauvaise enclume, deux colliers en fer qu’il a pincés sur les deux moignons d’arbre avec huit boulons. Ça a pris deux jours de travail. Ce que le pacha Fourgues a pu grogner de se voir stoppé comme un coffre au milieu de la baille ! Tu le vois d’ici avec ses yeux bridés et son bouc, criant toutes les cinq minutes par le panneau des machines :

— Eh ! en bas ! Muriac ! C’est-y pour les vendanges qu’il tournera votre tourne-broche ?

— Encore une heure, peut-être deux ! — hurlait Muriac. — Mais vous feriez mieux de nous fiche la paix !

On est reparti après avoir dérivé de cinquante milles à l’Ouest. Fourgues avait peur que la chignolle ne donne plus les dix nœuds, mais l’arbre était plus solide qu’avant.

Ça nous avait retardé. Le 7 août à la nuit, on entre dans le canal d’Irlande ; on cherche les feux ! Macache ! J’étais de quart ; pendant trois heures, Fourgues m’a bourré comme il sait faire, parce que je ne voyais ni phare ni rien.

— Qu’est-ce qui m’a fichu un aveugle de ce calibre ? Faut changer vos yeux. Allez vous fourrer sur la terre ! Mais allez-y donc ! Collez-vous dedans ! comme ça vous les trouverez peut-être les phares. Et puis, vous nous aurez fait perdre trois heures. Finira jamais, ce voyage !

Il n’en voyait pas plus que moi des phares, et c’est bien pour ça qu’il braillait. On s’est approché de terre à toucher ; on la voyait comme un quai : pas plus de feu que sur la main. Alors, tout à coup, un bateau arrive sur nous à toute vitesse, avec des lampions qui s’allumaient et s’éteignaient. Je ne bouge pas parce qu’on le voyait par bâbord, et je continue mon petit bonhomme de chemin. Pan ! pan ! Le bateau envoie deux coups de canon à blanc.

— Bougre, — dit Fourgues, — on est dans des exercices de contre-torpilleurs ! Il doit y en avoir d’autres. Ouvrez l’œil, petit.

J’ouvre l’œil. Pan ! un obus nous tombe à dix mètres devant ; le destroyer vient à toucher, et hurle par le porte-voix :

— Stop ! Stop ! or we shoot you down[1] !

[1] — Arrêtez ! ou nous vous coulons.

Tu parles qu’on a stoppé. Le destroyer s’étale tout près. On n’y voyait rien ; deux escarbilles de temps en temps.

— Who are you ?

— Pamir, French cargo boat with cotton from America to Liverpool. Why do you stop us ?

— Oh ! you are French, are you ?

— Yes !

— All right ! War is declared[2] !

[2] — Qui êtes-vous ?

— Le Pamir, cargo-boat français avec coton américain pour Liverpool. Pourquoi nous arrêtez-vous ?

— Oh ! vous êtes français, n’est-ce pas ?

— Oui !

— Très bien, la guerre est déclarée.

— N. de D., — crie Fourgues en même temps que moi. Et il me saute dessus en m’embrassant ! — Ça y est, petit, on s’étrille avec les Boches.

— What are you doing ? — crie le destroyer.

— Oh ! going back to France ! — répond Fourgues ; et puis aussitôt :

— Is England with us ?

— Yes of course.

— Hurrah ![3] — répond Fourgues. — A gauche, toute ! et en route pour H*** ! On va se mettre aux ordres de la Marine.

[3] — Qu’allez-vous faire ?

— Oh ! rentrer en France ? est-ce que l’Angleterre est avec nous ?

— Oui, naturellement !

— Hurrah !! !

Le torpilleur nous accompagne un bout de chemin et puis nous largue en criant :

— Good bye and good luck, fellows.

— Thank you and you the same[4].

[4] — Bonsoir et bonne chance, les copains.

— Merci, et vous de même.

Y a pas ! Fourgues est un brave type. Il n’a pas hésité pour retourner en France. Il me tapait dans le dos, m’offrait des cigares, et rigolait sur la passerelle.

— Tu parles, qu’y en avait pas, des phares ! plus souvent qu’on leur allumerait des rostauds, aux Boches ! Dégringole, petit ! va raconter ça à Muriac et Blangy. Secoue-les s’ils roupillent. Ils vont en faire une tête ! Envoie-les sur la passerelle, et monte avec une bouteille de champagne. C’est ma tournée !

Blangy et Muriac n’ont pas fait ouf ! le canon les avait réveillés, mais ils croyaient à des manœuvres.

— C’est pas un bateau que tu nous montes ! — ont-ils dit tous les deux.

— Blague dans le coin : le pacha vous le dira.

On s’est embrassé. Personne n’avait plus sommeil. Sur la passerelle, Fourgues a voulu verser le champagne ; dans le noir, il nous a tout fourré sur les mains, parce qu’il tremblait d’émotion ; on a bu ce qui restait.

— Avec tout ça, — dit Fourgues, — on ne sait pas depuis quand le boulot a commencé. Avons-nous l’air gourde, sans radio ni rien ! On pouvait aussi bien tomber sur les Boches ! Ça ne fait rien, ils sont un peu là, les Anglais aussi, de marcher avec nous ! Qu’est-ce qu’on prendrait s’ils nous avaient plaqués !

— Et les Russes ? — demanda Muriac.

— Pas peur ! — dit Fourgues. — On va ensemble.

— Et les Italiens ? — dit Blangy.

— Ça c’est plus chanceux. Faut tout de même savoir les tuyaux ! Pouvez-vous forcer un peu, Muriac ?

— On va essayer jusqu’à onze nœuds ; le charbon est bon, l’arbre tiendra.

— Eh bien ! allez-y. Faut arriver demain à H***.

On a poussé tant qu’on a pu. Je n’ai pas dormi, moi. Je comptais sur une permission en août, pendant qu’on nettoierait les chaudières, pour aller chez moi, à La Rochelle. Tu sais pourquoi, mon vieux. Je t’avais raconté à La Nouvelle-Orléans ; c’était pour cette année. Qu’est-ce qu’elle va dire, la pauvre petite ? Je suis reparti sans la voir !

Le Pamir est arrivé à H***, le 9 au matin. Fourgues est allé à la Préfecture maritime. Il est revenu à midi, avec les journaux et les nouvelles.

— On ne sait pas ce qu’on va faire du Pamir. Il faut attendre les ordres. J’ai télégraphié à l’armateur. J’ai demandé à l’amiral de vider le coton. On m’a dit de le garder jusqu’à nouvel ordre. Défense de toucher à rien. Aucune visite de machine ou chaudière. Muriac, on verra notre arbre plus tard. Cet après-midi, un officier de marine viendra à bord pour statuer sur la destination des officiers et de l’équipage !

Si l’on n’était pas en guerre, Fourgues aurait plutôt fumé ! Nous garder avec cinq mille balles de coton dans le ventre, laisser en pagaye les chaudières et l’arbre, et ne pas savoir ce qu’on fera demain ! Mais il a bien pris tout, même la défense d’aller à terre et l’ordre de se tenir sous les feux.

L’officier de marine, un à cinq ficelles, est arrivé vers trois heures. Il a fait réunir l’équipage, regardé les livrets, et en une demi-heure le compte a été réglé. Muriac a débarqué ; Blangy aussi ; la moitié des gens du pont et les trois quarts des mécaniciens ont fait leur sac et sont partis à terre. L’officier a dit que c’était pour armer les navires de guerre et les forts de la côte. Il nous a donné l’ordre de partir le soir même pour le port de …, au Maroc, où nous recevrions de nouveaux ordres.

Fourgues a un peu sauté.

— Alors ! vous voulez que je me trotte au Maroc, avec deux officiers et la moitié de l’équipage en moins ?

— Nous avons besoin des officiers. Les navires de guerre passent avant ; les inscrits maritimes prennent service dans la flotte, officiers ou marins. Quant aux hommes, on vous en enverra à cinq heures un contingent de réservistes, cinq matelots de pont, dix mécaniciens.

— Autant me laisser les miens qui connaissent le bateau. Mon arbre est cassé, mes chaudières sont pourries.

— Bah ! vous en sortirez bien.

— Et du charbon ? et des vivres ?

— Partez toujours, vous vous ravitaillerez en route si c’est nécessaire. On a besoin de vous au Maroc.

— Pourquoi faire ?

— Vous recevrez des ordres.

— Pouvez-vous me passer des cartes du Maroc ? Je n’ai que celles d’Amérique et d’Europe.

— On verra. Je ne crois pas qu’il en reste. On les a passées aux navires de guerre.

— Je n’ai pas de T. S. F.

— A quoi bon ? Avez-vous peur que les Allemands vous rencontrent ? On fait bonne garde !

— Et mes cinq mille balles de coton ?

— Nous n’en avons que faire. Bref, tenez-vous prêt à appareiller à six heures, après avoir reçu votre corvée de réservistes. C’est compris ?

— Dame !

— Faites passer votre personnel qui débarque dans ma chaloupe, j’ai encore trois bateaux à voir !

Muriac, Blangy, tous les marins ont fait leur sac, en cinq secs, je te prie de le croire. On n’a pas eu le temps de se serrer la main. Qu’est-ce qu’ils ont pu devenir les copains ?

— Ça va bien, — me dit Fourgues, quand on s’est retrouvé tout seul. — Tu vas te charger de la machine et nous ferons le quart à courir, tous les deux, à moins qu’ils nous envoient quelqu’un qui sache où est tribord et bâbord. Dépêche-toi. Va écrire au pays ; je vais en faire autant. Voilà deux ans que je n’ai pas vu la femme et les enfants, à Orange… et toi, pauvre pitchoun de fiancé ! Eh bien ! ça ne fait rien ! je suis content. On verra qu’il sait se débrouiller, le vieux Pamir.

Il m’a serré la main ; tous deux, on avait envie de pleurer : partir comme ça, avec une sacrée barque démantibulée. On s’est trotté dans les chambres. Il a écrit à Orange, moi à La Rochelle ; pas bien long, tu sais, juste pour dire qu’on était présent, et d’écrire au Ministère de la Marine, avec « faire suivre » en grosses lettres sur l’enveloppe. Et puis, les réservistes sont arrivés. Qu’est-ce qu’on nous a envoyé ! Je comprends qu’ils gardent les inscrits maritimes, dans la marine de guerre, les autres sont tout de même un peu trop éléphants. Pour le pont, il y a un croupier de Deauville, un contrôleur de tramway, un marchand de journaux, un garçon de magasin, un cocher ; pour la machine, un boy d’ascenseur de grand hôtel, un opérateur de cinéma, trois livreurs, un afficheur, un marchand de bestiaux et trois autres de la même cuvée ? Qu’est-ce qu’ils se rappellent de la marine, ceux-là ? Ils sont arrivés abrutis, gras, posant des tas de questions. Ça n’a pas traîné : l’ascenseur et le cinéma sont chefs de quart devant les feux, le contrôleur de tramway tiendra la barre, le cinéma fera aussi la dynamo. J’oubliais un chef de cuisine de l’hôtel Romantic à Monte-Carlo ; celui-là, nous nous le sommes annexés pour la table des officiers. S’il peut faire avec les fayots et le singe, c’est un malin. Quant à Fabrice, tu te rappelles, le petit Fafa qui faisait de si bons cocktails à Galveston, il est retourné au bossoir.

Le Pamir a quitté H*** à six heures tapant. Autant dire que Fourgues et moi n’avons pas fermé l’œil de la traversée. Douze heures de quart chacun sur vingt-quatre et un propre temps de cochon. Le reste du temps, je le passais dans la chafuste, en bleu de chauffe, pour parer aux échauffements et fuites. A l’école d’hydrographie, on n’apprend pas gros en mécanique. Je m’en suis aperçu, d’autant plus que j’avais tout oublié. Le premier jour, on a eu des condensations d’eau dans le cylindre de basse pression, et ça tapait sur le couvercle à croire que la boîte allait éclater. Il a fallu réduire de vitesse et vidanger. La chambre des machines s’est remplie de vapeur. Tous les réservistes se sont trottés, en criant comme des putois. Avec les anciens du Pamir, on a tout rafistolé. Le lendemain, ce sont les tubes de la chaudière 3 qui se sont mis à sauter. C’est la vieille qu’il fallait retuber d’urgence. Le marchand de bestiaux, qui était de service à l’alimentation, ne savait pas où étaient les robinets des caisses à eau ; quand il y en a eu une qui a été vidée, il l’a laissée marcher. Le niveau est tombé à zéro, et tu vois d’ici le coup de feu ! On a éteint la chaudière et on n’a plus fait que sept nœuds. Dans le golfe de Gascogne, on a pris un coup de tabac, pommé. Deux livreurs et l’afficheur sont sortis des soutes à moitié morts, crachant du sang et du charbon à pleines cuvettes. Plus moyen d’envoyer le charbon aux chaudières. Fourgues réduit à cinq nœuds. Les chauffeurs ne pouvaient plus charger. Ils en avaient plein les bras et se flanquaient par terre à chaque pelletée. Ils envoyaient le charbon partout, sauf dans le gueulard. C’était du propre !

Avec un équipage pareil, Fourgues a eu peur que le voyage dure un mois, qu’on n’ait plus ni vivres ni charbon. Il est allé mouiller au port de ***. Il a été plutôt mal reçu. D’abord, c’était un dimanche, et on lui a demandé pourquoi il venait déranger les gens, au lieu de venir en semaine. Il a dû leur envoyer quelque chose, mais je n’étais pas là pour entendre. On lui a permis de faire des vivres. Pour du charbon, barca !

— Comment ! — a-t-il dit, — vous en avez là des monceaux ! Vous ne pouvez pas m’en passer la moitié d’un tas ?

— Impossible. Ce que vous voyez, c’est le stock intangible de mobilisation.

— Eh bien ! on n’est peut-être pas mobilisé ! on est en guerre.

— Possible ! mais c’est le stock intangible. Ça veut dire qu’on ne doit pas y toucher.

Il n’a pas pu en sortir. A quoi ça leur sert-il, ce charbon qui est là pour la guerre, et qu’on ne donne pas en temps de guerre ? Le Pamir a appareillé après huit heures d’escale. On a pu avoir des vivres. Fourgues a télégraphié à la boîte pour qu’on lui envoie de l’argent au Maroc. On est à sec, et il faudra manger, là-bas, et payer du charbon, et faire de l’eau, et tout.

Le reste de la traversée s’est fait cahin-caha, entre cinq et six nœuds. Les paliers ont chauffé, le graissage a manqué, la pompe de cale s’est enrayée, et il y a un mètre d’eau sous les planchers de chauffe. Tu vois d’ici ce que ça sent. Muriac avait du bon. Il n’aimait pas qu’on mette le nez dans son fourbi, mais ça marchait. Moi j’y renonce. Passerelle et machines, le quart à courir, il y a de quoi claquer. Blangy a de la chance. Il doit être sur un bateau de l’État, avec état-major complet. Je me demande pourquoi c’est lui et pas moi qui est parti. Nous sommes de la même promotion ; seulement, c’est lui qui a donné le premier son livret à l’officier de H***, et il était déjà emballé quand j’ai donné le mien.

Ça promet, mon vieux. Il passera de l’eau sous le Pamir avant qu’on nous donne des officiers.

On est arrivé au Maroc avant-hier. Comment est-on arrivé sur la bonne rade ? Demande à Fourgues. On n’avait pas eu les cartes à H***, et nous n’avions que le routier de l’Atlantique, où la côte du Maroc occupe un centimètre. Les fonds sont mauvais. Les côtes sont plates. On est resté un jour et une nuit à rôdailler en vue de plages avec trois cactus et un palmier. Fourgues ne voulait pas se tromper de port et, à distance, ils se ressemblent tous. Pas moyen de faire le point, des nuages tout le temps ou de la brumaille. Heureusement on a rencontré un Américain qui nous a signalé notre position et la route à faire. C’est comme ça que le Pamir est arrivé.

Au port, tout le monde avait fichu le camp pour la France, par le dernier bateau. Un officier de terre, un premier-maître de marine, et rien de plus. Ils ont demandé ce que nous venions faire et si nous avions des munitions.

— Des munitions ? — crie Fourgues. — Cinq mille balles de coton, capitaine, des chaudières en bottes, plus rien à manger, des raclures de charbon et pas un sou en caisse !

— Que diantre venez-vous fabriquer au Maroc, alors ?

— On m’envoie de H***, et l’on m’a dit qu’il y aurait ici des ordres pour le Pamir.

— Première nouvelle ! attendez toujours. On trouvera bien quelque chose pour vous.

Voilà, mon vieux, pourquoi je t’écris du Maroc. Nous attendons des ordres qu’on a demandés à Paris, à Rabat et à Tanger. Rien n’arrive. Fourgues ne décolère plus. Notre coton commence à chauffer, car il fait tiède, ici. La moitié des réservistes est sur le flanc, diarrhée, embarras gastrique, claque générale. Il faut les entendre. Impossible de rien visiter ni démonter, car on nous a dit d’être prêts à partir en deux heures. Moi, j’ai dormi pendant près de trente-six heures. J’avais ma part. Fourgues est très gentil pour moi. Il se rattrape sur les réservistes. Qu’est-ce qu’il leur passe ! Au fond, il a raison. Tous ces gaillards croyaient se la couler douce, et il faut un peu leur remonter l’horloge.

Tu peux dire que tu as de la veine, que je t’écrive si long. Mais je m’ennuie, et je voudrais savoir ce que tu deviens avec les camarades. Un bateau venant du Sud va passer demain, je lui enverrai la lettre à tout hasard. Je mets l’adresse de ta famille et j’espère qu’on te la fera parvenir. Veux-tu qu’on s’écrive une fois par mois comme avant ? Moi, j’essayerai et je te la serre.

5 octobre 1914,
Port de K***, Méditerranée.

Mon cher ami,

Alors toi aussi tu as été extrait de ta barque, comme Blangy ? Entre parenthèses je n’ai rien reçu de lui, pas même une carte. Sa flemme l’aura repris. Tout de même, je voudrais bien te voir sur ton cuirassé, dans une tourelle double, au poste de veille pendant douze heures sur vingt-quatre. Ce que tu dois t’ennuyer, mon pauvre vieux, toi qui me racontais, à La Nouvelle-Orléans, que tu allais bientôt commander un voilier du Chili. « Et vire de bord par-ci, et largue les écoutes par-là ! » Je t’entends encore. Te voilà canonnier. Ils doivent avoir besoin de bons observateurs sur ton cuirassé ; et je me rappelle qu’avec le sextant et la table de logarithmes, tu nous faisais la pige à tous ; le point en douze minutes, à un demi-mille près, telle était ta devise… Et puis, ça doit te gêner de ne pas pouvoir fumer ta pipe. Bah ! faut pas te frapper. Comme hourque, le cuirassé Auvergne est un peu là ; c’est le dernier cri, je l’ai vu lancer : tu dois être plutôt bien logé. Et puis, un de ces quatre matins tu enverras quelques pruneaux bien soignés aux Austro-Boches, du côté de Pola ou de Cattaro. Vous n’allez pas les rater, hein ! comme le Gœben et le Breslau. Tout compte fait, je ne te plains pas.

Quant au Pamir, on l’a laissé tanguer sur sa bosse pendant dix jours au Maroc. Nous roulions bord sur bord, malgré nos cinq mille balles de coton. Je n’aurais pas cru qu’il y a tant de levée sur cette sacrée côte. Je te recommande ça pour embarquer du matériel. Faut avoir l’œil et le bon, sans quoi tu te démolis tes palans, ton mât de charge et tout le bazar, et tu reçois le ballot en pleine figure. Ce qu’il y a de plus bête, c’est quand il n’y a pas un nuage, ni un brin de brise, et qu’il t’arrive du large des rouleaux et des rouleaux comme des maisons. Les meubles, l’office, les livres, tout dégringolait par terre. Par calme plat, tu croirais faire la mousson d’Indo-Chine.

Ils ne savaient pas quoi faire de nous, là-bas. Fourgues ne voulait plus mettre le pied à terre tellement il en râlait d’être chez les bicots au diable vauvert, pendant que les autres travaillaient en France. Quel aria pour avoir du charbon ! Il y avait sur rade un bateau allemand, un grand patouillard de la Wœrmann qui était resté épinglé lors de la mobilisation, les cales pleines et le charbon plein les soutes. Il n’y avait qu’à prendre. Ah ! ouah ! Défense de toucher au boche, pas même d’y prendre une bosse ou un prélart. Il était sacré. Il portait des bananes, des arachides ; tout ça a pourri sur place, et ça se sentait à deux milles.

Tout de même, Fourgues a fait tellement de musique pour avoir du charbon, qu’on lui en a passé. Nous ne pouvions même pas aller jusqu’à Gibraltar ! Nous avons pris dans un tas destiné au corps expéditionnaire, sur le quai. Ce qu’il a fallu de papiers, tu vois ça d’ici. Et puis on nous a compté les sacs, juste pour arriver à destination. Si le Pamir avait mis un jour de plus, il restait en carafe comme un voilier sur l’Équateur.

Un jour, on nous a dit de filer dare-dare sur Oran, pour embarquer des troupes d’Algérie. Au dernier moment, contre-ordre ! Deux jours après, ordre de partir pour Dakar, et de nous mettre aux ordres de la marine là-bas. On appareille, l’ancre n’était pas à poste, qu’on nous signale de mouiller où nous sommes. Cinq jours passent. Pas de nouvelles. Pas de lettres du pays. Le cafard venait, Fourgues restait dans sa chambre, à faire des réussites en jurant comme un païen. Moi, je faisais des conférences aux réservistes sur les drains, les soupapes. Muriac se serait plutôt amusé de m’entendre expliquer la mécanique. Le reste du temps, je jouais de la mandoline, mais l’enthousiasme n’y était pas. Et puis, il faut de la bonne volonté pour faire du crin-crin en s’accrochant au mur toutes les dix mesures pour ne pas s’affaler au roulis. A la fin, je jouais couché ! Un beau matin, on nous ordonne d’appareiller au trot et de faire route pour T***, à vingt milles dans le Nord. C’était pour embarquer une tribu d’Allemands expulsés du Maroc. Sale besogne, mais tout de même on était content de se dégrouiller. Mais quel infect mouillage que celui de T***. La côte droite, rade foraine, pas de tenue, de la houle, et une barre pleine de cailloux. Ça va bien. On commençait à savoir ce que c’était de rouler bord sur bord.

Il y avait à terre une cinquantaine de Boches, avec toutes leurs cliques et leurs claques. Mobiliers, pianos, des malles haut comme ça, un déménagement, quoi ! Ils se conservent bien, les Allemands au Maroc. Tous avaient dépassé l’âge militaire ; c’était écrit sur leur état civil, le plus jeune avait cinquante ans. Toi qui es physionomiste, tu lui aurais tout de suite donné trente-cinq ans. Mais les autorités nous ont ordonné de les traiter avec égards, rapport à un article du droit international, et qu’il fallait les loger non comme des prisonniers, mais comme des passagers en surveillance. Fourgues, qui n’aime pas les micmacs, a dit qu’il n’allait pas déménager l’équipage pour des Boches, et qu’ils s’installeraient sur le pont. Alors on lui a répondu de construire des abris de bois sur le pont, pour faire des dortoirs et des cabines. Il a dit qu’il n’avait pas de bois pour ça. On lui a envoyé des planches, des madriers tout neufs, avec des charpentiers militaires, et en quarante-huit heures tout le pont, depuis la cheminée jusqu’au tableau arrière, a été recouvert d’une belle cabane. On aurait dit un bateau-lavoir.

Tout ça n’était rien. Il y avait les meubles de ces messieurs, de quoi remplir un train. Les Allemands ne voulaient pas qu’il y ait de casse. Fourgues voulait les mettre en vrac, sur l’avant, amarrés avec des ficelles au-dessus du grand panneau.

— Tu vois, petit, — me disait-il en tiraillant son bouc, — il n’en restera pas gras de leurs fringues, si on rencontre un bon coup de S.-O. dans le derrière. Ça sera toujours assez bon pour faire des allumettes.

Le malheur, c’est qu’à la première fournée de déménagement, il y avait un piano. On l’élingue et on le hisse au bout du palan. Malgré le roulis, il ne rentre pas trop mal, et le voilà au-dessus du panneau. Au moment de descendre, voilà que le câble s’emberlificote sur la poupée du treuil et s’arrête, mon piano restant en l’air. Trois bons coups de roulis arrivent, mais là, tout le monde se cramponne pour étaler la pelle. Le piano fait la balançoire un coup, puis deux, et bing ! sur le bastingage bâbord. Le couvercle, le tablier se décollent. Bing à tribord ! le clavier saute, les touches blanches et noires se cavalent sur le pont, les cordes pètent l’une après l’autre, comme une mitrailleuse, et toute la boutique dégringole. Tu aurais dit un sommier crevé. Fourgues avait son petit rire silencieux qui lui secoue le ventre et le rend rouge comme une tomate. Moi je ne tenais plus de rire et l’équipage braillait de joie. Mais le propriétaire, un Boche à lunettes, a fait un foin ! Il nous a envoyé une bordée d’injures ! heureusement qu’il parlait dans sa sale langue, parce que la moutarde montait à Fourgues, qui l’aurait envoyé par-dessus bord de pied ferme, s’il avait compris un seul mot. C’était juste avant la Marne, et les Boches se moquaient de nous, fallait voir. Celui-là est parti à terre en nous montrant le poing. Nous avons vidé à la mer les débris du piano et embarqué le reste du mobilier.

Mais le lendemain on a reçu l’ordre de ranger en soute tout le matériel des Boches. C’est un petit adjudant qui est venu annoncer ça à Fourgues. Il a été bien reçu :

— J’ai du coton jusqu’à l’écoutille et je n’enlèverai pas une balle. Même si vous me donnez l’ordre écrit, je défends à mes hommes d’y toucher sans ordre de mon patron. Je ne peux pas vous empêcher d’enlever du coton, mais vous enverrez du monde.

Alors une corvée est venue de terre et l’on a débarqué la moitié de la cale. Qu’est-ce qu’il voulait en fabriquer, je me le demande. Tant bien que mal nous avons arrimé le déménagement ; il y a bien eu quelques chaises et valises qui ont piqué une tête dans la flotte, mais on n’est pas allé les chercher. Les Boches ont demandé — pas à Fourgues — et obtenu qu’on leur donne quelques balles de coton comme matelas. Pendant toute la traversée ils ont dormi comme des coqs en pâte, pendant que nous on était sur la galette de la compagnie.

Dans l’ensemble, ça s’est bien passé avec les Boches. Le premier jour ils ont voulu le prendre de haut, au premier repas. L’un d’eux, un vrai vieux, a eu le toupet de monter sur la passerelle et de dire à Fourgues qu’il n’y avait rien à manger, que les Allemands voulaient de la bière et non de l’eau, et que tous ces messieurs de Hambourg, de Leipsik et d’ailleurs étaient des gens de la haute, qui avaient aidé la France à conquérir le Maroc, qui le colonisaient parce qu’elle n’en était pas capable, et qu’ils entendaient qu’on ait des égards. Ça valait la place, de voir la tête de Fourgues pendant le laïus. Il s’était mis les mains dans les poches, pour ne pas caramboler par-dessus la rambarde l’homme à la bière. Quand l’autre a eu fini, il lui a répondu de sa petite voix calme, tu sais, quand il rage tant qu’il n’a plus l’accent :

— Le premier qui réclame, vous ou un autre, je le fourre dans la cale avec les meubles. Si la nourriture de l’équipage ne vous va pas, rien ne vous oblige à manger. Que personne de vous ne m’adresse la parole. C’est monsieur qui s’occupe de vous… et puis, f…-moi le camp de la passerelle !

Les autres ont été matés. On ne les a plus entendus. Ils faisaient leurs petites affaires dans l’étable en bois et dormaient. En voilà des gens faciles à mener, quand on leur fait peur. Le vieux me demandait poliment, quand il avait besoin de quelque chose :

— Pourriez-vous ajouter un peu de sucre au café ? Pourriez-vous nous vendre des allumettes ?

Ça, c’était pour lier conversation. Toutes les fois, après, il me demandait si c’était bien sûr que le Pamir allait en France.

— Pourquoi voulez-vous le savoir ?

— C’est pour savoir ; vrai, vous n’allez pas dans un port neutre ?

— Non, on va en France.

— Où ça ?

— Si vous connaissez le pays, vous le reconnaîtrez.

— Alors, je puis dire à mes amis qu’on ne va pas en pays neutre ?

A la cinq ou sixième fois j’ai raconté ça à Fourgues.

— Parbleu, tous ces farceurs sont d’âge militaire. Si on les débarque en Espagne ou en Italie, faudra qu’ils filent là-bas pour tâter du 75. Ils préfèrent une saison en France, bien à l’abri. Ils savent que nous sommes bien trop gourdes pour leur faire bobo.

Fourgues avait raison. Quand j’ai dit ça au vieux Boche, il a souri sans répondre.

On les a débarqués à *** et ils ont été se faire pendre ailleurs. Quelle chiennerie dans leur écurie ! Il a fallu laver et briquer deux jours. Ça sentait encore.

Tu penses si le patron a rappliqué par le premier train. Il commençait à se demander ce que devenait le Pamir. Et il n’aime pas beaucoup à perdre de l’argent. Sa première entrevue avec Fourgues a été un peu orageuse. Il n’a pas trop osé lui reprocher d’avoir fait demi-tour avant Liverpool, parce que, tout de même, ç’aurait été un peu fort de café. Cependant il a tiqué.

— Vous auriez bien pu aller à destination, deux jours de plus ou de moins ce n’était pas une affaire.

— Tout cela ne serait pas arrivé, — dit Fourgues, — si l’arbre de couche ne m’avait pas claqué en plein Atlantique. Muriac s’est fameusement débrouillé. Mais, sauf votre respect, toute la machine est déclinchée.

— Bref, — dit l’autre, — vous avez toujours vos cinq mille balles de coton.

— Cinq mille ! moins quinze cents, qui sont au sec au Maroc.

Alors, mon vieux, ça a bardé. Le patron s’est mis dans une gamme ! Il a fallu lui expliquer dix fois, lui montrer l’ordre écrit de l’adjudant et tous les papelards.

— Quinze cents balles de coton perdues ! Quinze cents balles de coton perdues ! — qu’il répétait sans cesse.

Alors Fourgues, qui en avait plein le dos de cette affaire-là, depuis le Maroc, lui a mis le marché en main, et lui a dit en pleine figure que, s’il n’approuvait pas sa conduite, il pouvait bien passer à un autre la suite du Pamir, de la machine, du coton, et que sans officiers ni équipage c’était un peu vert de se faire attraper. Le patron a eu peur. Il a tapé sur l’épaule du pacha :

— Nous arrangerons ça, mon bon ami. Ne vous emballez pas. C’est très bien. Tout ce que j’en disais, c’est pour les actionnaires. Je vais voir l’amiral, et puis vous êtes en règle, l’État se chargera de tout. Et puis on verra à faire affréter le Pamir, ou bien une autre combinaison.

Il est parti tout miel. Je sais ce que ça veut dire. Ça coûtera chaud à la princesse. Il a dû remuer ciel et terre. Le lendemain un capitaine de vaisseau est venu à bord et demanda à Fourgues combien il peut prendre de charbon.

— Trois mille tonnes !

— L’État vous prend pour porter du charbon à l’armée navale. Les chalands de charbon accosteront à midi, et vous l’embarquerez séance tenante.

— Et où le mettrai-je ? J’ai une cale pleine, l’autre à moitié de coton.

Voilà l’autre qui se met à tempêter, qu’on le fait déranger pour rien, que personne n’avait dit que le bateau était chargé, et qu’il ne savait pas où fourrer le coton, et que Fourgues aurait bien pu tout débarquer au Maroc, et que ça n’avait pas le sens commun d’avoir à faire à un bateau, ni vide, ni plein. Ils ne mâchent pas leurs mots dans la marine de guerre, quand ils parlent à ceux du commerce. Mais Fourgues l’a pris à la bonne, parce qu’il avait l’idée de pousser jusqu’à Orange, et que le reste, il s’en moquait sur l’instant. D’ailleurs, il savait que le patron réglerait tout ça bien mieux que lui, avec les autorités. Ça n’a pas traîné. Il est revenu le lendemain et a dit, qu’après entente, on viderait la cale avant du Pamir, qu’on y mettrait quinze cents tonnes de charbon spécial pour torpilleurs, mais qu’on laisserait le coton derrière. Après avoir ravitaillé l’armée navale, le Pamir ira en Angleterre décharger son coton à Liverpool, afin que tout ne soit pas perdu, et puis fera du charbon à Cardiff et ira de nouveau en armée navale.

— Comme ça mes intérêts et ceux de l’État sont sauvegardés. Je vends la moitié du coton seulement, et vous prendrez, à bon compte, un chargement de charbon à Cardiff.

Je voudrais bien savoir combien il se fait payer pour la balade au Maroc, les quinze cents balles de coton perdus, et la location du Pamir. Il ne doit pas y perdre, car il est parti tout guilleret, après avoir autorisé Fourgues à aller à Orange. Alors, moi, je reste tout seul : bateau, machine, chargement et tout. Quant à La Rochelle, c’est couru. Le charbon arrive demain à quatre heures du matin.

Fourgues vient de partir. C’est moi qui fais marcher la barque. Il a fallu la guerre pour que je commande. Enfin, peut-être que là-bas je te verrai sur ton Auvergne. On se racontera les histoires. A bientôt, vieux frère.

Cardiff, 15 novembre 1914.

Mon cher ami,

Tu ne te doutes pas que j’ai presque vu ton cuirassé. C’est quand nous sommes entrés dans l’Adriatique, au sud de Leuca. Au petit jour, j’étais de quart ; dans le Nord, j’ai vu de la fumée comme il n’y a que les navires de guerre qui savent en faire. Après, j’ai vu les mâtures et les cheminées de trois grandes barques qui allaient l’une derrière l’autre. Fourgues a pensé que c’était une division des gros qui allait charbonner à Malte. Il a l’œil, Fourgues, puisque j’ai reçu à Liverpool ta lettre datée de Malte, cinq jours après la rencontre. Je t’en reparlerai de ta lettre, mais avant, je vais te raconter les affaires du Pamir.

J’ai cru qu’on n’en finirait point d’embarquer le charbon à K***. Quinze cents tonnes, ça n’est pourtant pas gros, il n’aurait pas fallu beaucoup plus d’une matinée en Angleterre ou en Amérique. On te colle à quai, les wagons arrivent, on les chavire dans la cale, et quand le train est vidé, un autre arrive.

A K***, nous avons mis trois jours pleins. Autant dire d’ailleurs qu’on l’embarquait à la cuiller. D’abord, on nous a laissés sur un coffre en pleine rade, et les chalands sont arrivés à la va-comme-je-te-pousse. Il y avait dedans des corvées d’hommes qui n’attraperont pas d’ampoules ; ils fourraient le charbon dans des sacs avec la pelle, et puis on les montait à bord au bout du treuil, dix par dix. Il y avait d’autres hommes dans la cale, qui décrochaient les sacs, les vidaient en les basculant, les raccrochaient au croc, les renvoyaient dehors. Pendant ce temps, le treuil travaillait à vide. Je comprends que le charbon lui coûte cher à la marine de guerre.

Ce n’est pas tout. Le port nous avait dit qu’on emporterait du charbon spécial en briquettes, pour torpilleurs. J’attendais les briquettes. Pas du tout, il arrive dix chalands chargés de charbon en roche. Quand je dis en roche, autant dire du poussier ; il devait être là depuis quelques années, à pourrir dans le parc. Je crie au patron du remorqueur qu’il y a maldonne, que j’attends des briquettes, et que sa poussière doit être pour un autre bateau.

Il me demande si je suis bien le Pamir. Oui, parbleu, que je dis, vous pouvez lire le nom. Alors il répond que c’est bien pour le Pamir qu’il a son papier. Il ajoute que les briquettes arriveront plus tard.

Du moment qu’il y a un papier, moi j’embarque : briquettes ou poussier, c’est toujours de la marchandise. Ça a duré deux jours pour mille tonnes. Le chef de la corvée trouvait que ça allait vite. Qu’est-ce qu’il aurait pris avec le patron, si le Pamir avait dû payer deux jours de droit d’ancrage pour quatre pelletées de charbon.

— Alors, — je lui demande, — ce n’est pas pour des torpilleurs, ce charbon, puisque les torpilleurs ne consomment que des briquettes ?

— Vous trouverez bien, là-bas, des croiseurs ou des cuirassés. Ils mangent n’importe quoi. Et puis, ces dix chalands-là étaient en dehors, et comme on devait vous envoyer mille tonnes aujourd’hui, on a pris au plus tôt paré.

Ils ne se font pas de bile, à K***, ça, tu peux le croire. Les briquettes sont arrivées le troisième jour. Seulement, il a fallu aplatir le charbon en roche qui faisait pain de sucre, pour que les briquettes ne dégringolent pas à fond de cale. « Il ne faut pas les casser, disait le chef de corvée, ça les abîme. » Seulement, le dessus des chalands de briquettes était bien arrimé, tout droit, bien propre, avec des briquettes entières. D’ailleurs, c’était du beau charbon, Grand-Combe, Lens, le dessus du panier. Mais après deux ou trois rangées, rien que des épluchures, des morceaux gros comme le poing ; dans le fond, de la vase, qu’il a fallu embarquer tout de même, parce que l’ordre est de renvoyer les chalands bien raclés. Si tout le monde les racle, pourquoi y a-t-il un fond de vase ? Ça fera du propre dans les chaudières de torpilleurs. Tu te rappelles les caisses d’oranges qu’on avait achetées à Carthagène : le dessus épatant, le dessous pourri ? C’était pareil pour leur charbon.

Fourgues est arrivé à sept heures du soir, et l’on est parti à huit. Maintenant, il s’en fiche. Il a vu son monde à Orange et trouve que tout va bien. Il a rapporté des calissons d’Aix, des confitures d’Apt, et un baril de marc. Pendant tout le voyage, il ne s’est presque pas mis en colère ; et puis, il m’a promis, parole d’honneur, que ce serait mon tour la prochaine fois. Avec ses défauts, ce n’est pas un menteur. Avant trois ou quatre mois, j’irai faire un tour au pays. J’aurai peut-être mis de côté de quoi me marier. Enfin, on verra.

Ça va mieux tout de même. A K***, la marine nous a passé un quartier-maître de timonerie réserviste. C’est un patron des bateaux de la Seine, et il s’est vite mis à la coule. Jusqu’à Liverpool, on a fait le quart à trois, et l’on a pu souffler. Pendant ce temps j’apprenais au contrôleur de tramway les règles de navigation, les feux, les sifflets.

De Liverpool à Cardiff, il a fait le quart sous la surveillance de Fourgues. Il est assez débrouillé. On va lui donner le quart en chef pour le retour et tu pourras dire que ton vieux copain commence à souffler.

A K***, il y a un ingénieur qui est venu voir notre arbre cassé et la réparation. Il a trouvé que c’était un peu rustique, c’est son mot, et nous a fait faire un beau collier bien poli, bien tourné, avec butoir et vis-frein. C’est bien trop fignolé pour être solide. Tout ça commence à jouer. Au premier coup de tabac, les deux morceaux d’arbre se remettront à tourner à part. Heureusement, j’ai gardé les manchons de Muriac.

Le Pamir avait ordre de faire route pour Anti-Paxo. Il a fait ses bons dix nœuds et l’on est arrivé sans trop de peine. Les réservistes commencent à s’y faire. J’ai oublié de te dire qu’on avait changé les tubes crevés de la chaudière 3. Elle n’est encore pas fameuse, mais si l’on ne tire pas trop sur la ficelle, elle pourra attendre le retubage. On est arrivé à deux heures du matin à Anti-Paxo. Pourquoi nous fait-on naviguer avec les feux clairs, pendant que les navires de guerre sont tous feux éteints ? Nous sommes du gibier aussi bien qu’eux, et puis on ne sait pas dans quoi on marche. Pendant la dernière nuit, un temps bouché à ne pas voir l’avant du navire, j’ai senti tout à coup de la fumée qui me venait en plein visage, par tribord devant. Eh bien ! mon vieux, c’était un de vos croiseurs à trente-six cheminées qui venait de me couper la route à cinquante mètres, et qui m’envoyait ses escarbilles dans l’œil. Je n’avais rien vu. Je suis resté aplati. Sans blaguer, ils pourraient bien allumer un quinquet quand ils font des coups pareils. Je sais bien que leurs officiers veillent, mais un de ces jours il y aura carambolage.

Devant Anti-Paxo, un contre-torpilleur nous a couru dessus, full speed. Nous avions hissé notre numéro. Il s’arrête à bâbord, à dix mètres. Son commandant avait l’air furieux.

— C’est vous le Pamir ? Vous deviez aller à Fano.

— A K***, — répond Fourgues, — on m’a dit Anti-Paxo !

— C’est la Marguerite qui doit venir à Anti-Paxo. On vous a appelé toute la nuit.

— Regardez, commandant, je n’ai pas de T. S. F.

— Eh ! je vois bien ! Tous les mêmes ces patouillards. Enfin, venez toujours, suivez-moi. Combien avez-vous de charbon ?

— Quinze cents tonnes.

— Bien ! vous allez charbonner le croiseur Lamartine, derrière la pointe.

— Attention ! c’est que le dessus de ma cale est en briquettes pour torpilleurs.

Ça n’a pas rasséréné le commandant du contre-torpilleur. Il a réfléchi et juré.

— Ah ! et puis tant pis. Le Lamartine attend depuis hier, et il faut qu’il reparte aujourd’hui pour le Nord. Il prendra vos briquettes. Demain vous passerez votre charbon en roche à un autre.

— All right ! — dit Fourgues.

Et l’on se met en route pour accoster le Lamartine qui attendait sous la pointe, en dérive, sans même avoir jeté un pied d’ancre.

A mille mètres, il nous oblige à stopper, parce qu’un officier du bord venait en vapeur sur le Pamir pour aider à la manœuvre. Ils auraient pu le garder. Nous n’avons qu’une hélice, nous, et pas trois comme les croiseurs ; le Pamir avec ses trois mille tonnes dans le ventre ne tourne pas comme un toton. L’officier a voulu s’en mêler. Fourgues a commencé par chanter, et puis il s’est dit qu’en temps de guerre la marine marchande doit se ramasser. Quand il a vu que ce ne serait pas grave, il a laissé faire l’autre.

— En avant ! en arrière ! à droite toute ! Mais il n’obéit pas votre bateau… Le voilà qui se met en travers… à gauche ! Encore ! En arrière ! en arrière ! Bon Dieu !

Baoum ! Tu parles qu’il s’est arrêté, le Pamir. Il a de la veine d’avoir une cuirasse, le Lamartine. On lui serait rentré dedans jusqu’à l’emplanture des mâts. Et puis ça s’est tassé ; on a cassé les deux premières aussières, des neuves en acier, on a raclé un peu. En ont-ils des histoires qui débordent, tes bateaux : tourelles, canons, bossoirs, passerelles !

Le Pamir a tout ramassé avec son canot de sauvetage, à tribord. Il est tombé entre nous et lui et il a éclaté comme une noix. Ça a amorti le choc, mais nos deux supports d’embarcation ont été tordus, et nous ne sommes pas près d’avoir un autre canot à cet endroit-là.

Le croiseur a commencé à embarquer son charbon à sept heures du matin, et à trois heures du soir il avait avalé ses mille tonnes, briquettes d’abord, roche ensuite, intervalle du repas compris. Comment ont-ils pu faire, les matelots de l’équipage, je me le demande encore. Tu peux dire que ce sont des merles. Dire qu’ils avaient trente jours de croisière dans les jambes et qu’ils ont arraché cela en sept heures ! S’ils sont comme cela sur l’Auvergne, tu peux te vanter d’avoir quelque chose de bien comme équipage. Ce que je voudrais savoir, c’est si sur ton bateau les ingénieurs ont passé leur temps à compliquer l’entrée du charbon. Ils n’ont pas dû en passer souvent des briquettes avec leurs mains, sans quoi ils se seraient arrangés pour faire autrement que si l’on voulait emménager des meubles par les tuyaux de cheminée.

J’ai voulu suivre un envoi de charbon depuis la cale du Pamir jusqu’aux soutes du Lamartine ; autant valait trouver la sortie dans le palais des glaces du Crystal-Palace. Seulement, là, c’était plus sale.

Et puis, est-ce que vous trimballez aussi le charbon sur l’Auvergne dans des couffins en vannerie, comme ceux où les nègres des Antilles portent des ananas ? Autant dire qu’on veut vider le Mississipi avec un chalumeau de cocktail. Les couffins crèvent, ça éreinte les hommes, et tu parles d’une poussière. Les Anglais et les Boches font mieux que cela, il faut le reconnaître. Avec leur temperly, le charbon monte comme un ascenseur, et puis les chemins de soute sont moins biscornus. Enfin, j’attends les détails que tu m’enverras ; peut-être que je me trompe.

Le Lamartine nous a envoyés mouiller pour la nuit sur un plateau de rochers, disant que demain un autre croiseur nous prendrait le reste. A peine le temps de dire ouf, il était parti dans la brume.

Fourgues est allé mouiller, et au trot, bien content de souffler un peu et de fumer une pipe tranquille.

On s’est débarbouillé, il a fait monter sur la passerelle un boujaron de marc qu’on a mis dans du café, pour se rincer le charbon de la bouche, et l’on a bavardé jusqu’au souper. La brume s’est levée pour le coucher du soleil et alors on est resté épaté tous deux. Tu as de la veine de voir ça tous les soirs. Fourgues a voulu faire le malin et dire que sur la vallée du Rhône et à Marseille, les jours de mistral, c’est mieux que ça au coucher du soleil. Il crânait. Moi, je sais que ça enfonce les Antilles et le golfe du Bengale ; il n’y a pas plus de lumière et pas autant de couleurs vives, mais on dirait du velours. D’ailleurs, je suis bien bon de te raconter ça, toi qui l’as vu depuis trois mois ; mais je serai bien content d’y retourner pour regarder ces soirs-là en pensant au pays.

Le lendemain matin nous attendions un croiseur pour le charbon en roche. Il est arrivé une escadrille de contre-torpilleurs, qui se sont accrochés tous ensemble au Pamir. Bien manœuvré : une amarre ici, une défense là, et les voilà tous, bien sages, collés devant et derrière. Le chef de l’escadrille monte à bord et demande Fourgues. Il n’avait pas dû ôter ses bottes depuis longtemps, ni se laver beaucoup ; il avait des escarbilles plein la barbe et les yeux tout rouges. Quand il a su que le Lamartine avait pris le charbon spécial et qu’il ne lui restait que du charbon en vrac, il a fait une tête :

— Voilà trois fois que ça recommence. Ça m’encrasse les grilles et ça fait une fumée d’enfer. Et l’on nous demandera de donner vingt-cinq nœuds avec cette saleté !

Mais il fallait qu’il reparte à midi pour prendre le barrage au soir, je ne sais plus où, et il a fait embarquer le charbon. Ceux-là, des contre-torpilleurs, je les plains encore plus que ceux des croiseurs. Ils n’ont même pas la place de remuer main ni patte, et qu’est-ce qu’ils doivent encaisser comme coups de chien !

Il nous restait cent tonnes de charbon, quand les six fiots ont fini le leur. Fourgues aurait bien voulu partir vide, car ça ne ressemble à rien de remporter du fret. Mais il paraît qu’aucun navire ne devait charbonner là avant cinq jours, et comme ce n’était pas la peine que le Pamir remonte au Nord avec si peu de charbon, le commandant en chef nous a transmis l’ordre, par T. S. F., reçu par le chef d’escadrille, de poursuivre pour notre destination.

— Tu vois, mon petit, — a dit Fourgues, — le croiseur a pris le charbon des torpilleurs, et les torpilleurs le charbon des croiseurs. C’est la vie.

Les contre-torpilleurs sont partis, nous avons rempli nos ballasts avant, car tu penses si nos deux mille cinq cents balles de coton nous enfonçaient derrière, et l’on a appareillé pour Liverpool. Ça a été une balade de pères peinards. Fourgues n’avait pas peur de manquer de charbon avec les cent tonnes qu’on promenait gratis, et nous étions trois pour faire le quart, en comprenant le bonhomme des bateaux parisiens qui, entre parenthèses, a un petit bagage d’histoires qui enfonce celles de Fourgues.

A Liverpool, le pilote nous a remis un télégramme du patron qui disait qu’après entente avec le consignataire, il fallait passer le coton au Karl-Kristian, un grand cargo norvégien amarré devant Birkenhead. Quand on a pu s’amarrer contre, sais-tu ce que le capitaine a dit à Fourgues ? Je te le donne en mille ! Que le Karl-Kristian allait emporter les deux mille cinq cents balles de coton et quatre mille avec à Copenhague : tu penses si ça va rester en Danemark ! C’est la première fois que Fourgues s’est mis en colère depuis K***, et il a dit que, s’il avait su, il aurait plutôt envoyé tout à l’eau au Maroc, quitte à prendre les meubles de cent mille Boches, plutôt que de leur avoir apporté sur un plat de quoi fournir d’obus un corps d’armée. Tu dois avoir lu la conférence de La Haye, toi mon vieux, sur ton cuirassé ; si tu peux me dire pourquoi c’est défendu de vendre du charbon aux Boches, et pourquoi le coton n’est pas contrebande de guerre, tu feras plaisir à moi et à Fourgues. Si les Allemands avaient notre place sur mer et nous la leur, je crois que ça n’aurait pas traîné l’embargo du coton.

Le Pamir n’a pas moisi devant Birkenhead. Dans la journée le Karl-Kristian a gratté nos deux mille cinq cents balles de coton. Mais Fourgues en a profité pour faire visiter par le scaphandrier des constructeurs — le Pamir a été fait là — l’hélice qui n’avait pas l’air de tourner bien rond. C’est là qu’on a su qu’un bon morceau de métal de l’hélice était resté dans l’Atlantique, sans compter trois écrous du moyeu décapités. Fourgues aurait bien voulu réparer ça sur place, mais le chantier lui a dit qu’on était débordé, à cause de l’amirauté qui active la construction, et que si le Pamir pouvait aller jusqu’à Cardiff, il y trouverait à la succursale une hélice de rechange et des monteurs. Comme la balade était courte, on est parti le soir même, sur lest, et ce matin on a fait piquer du nez le Pamir. Les monteurs ont installé un radeau sous l’hélice qui est juste au ras de l’eau, et ils auront fini demain. On chargera le charbon, et en route.

Comme il n’y avait rien à faire à bord pendant ce travail, Fourgues a donné campo à toute la clique, qui ne se l’est pas fait dire deux fois, et m’a invité à déjeuner au Welsh Lion ! Ça nous a ragaillardis de boire de la bière fraîche et de manger du pain du matin. Comme on était de bonne humeur, j’ai lu à Fourgues ta lettre partie de Malte, et que j’avais dans ma poche depuis Liverpool. J’espère que tu ne m’en veux pas. D’ailleurs il a dit :

— Ils ont de la veine sur l’Auvergne. Avec un petit bonhomme comme ça sur la passerelle, le commandant peut dormir sur ses deux oreilles.

Alors tu peux croire que ça l’a assis de savoir que tu faisais la veille dans une tourelle, et que, quand tu mettais le pied sur la passerelle, tu n’avais que le droit de te taire. Tout ce que tu as écrit l’a beaucoup intéressé. Fourgues a l’air un peu brusque, comme ça ; il ne parle pas beaucoup, sauf quand il jure ; mais quand il se déboutonne, il n’y a qu’à l’écouter, parce que je me suis aperçu que tôt ou tard on voit qu’il avait raison.

— Pas mal la lettre de votre ami, — a-t-il dit, quand j’ai eu fini. — Il s’intéresse à ce qu’il fait, et il n’y a que ça en dehors de la vie de famille. Seulement, il m’a l’air de croire que c’est arrivé sur son Auvergne. C’est le milieu qui veut ça. Il ne jure que par le canon. Il ne rêve que plaies et bosses. Très bien. Faudrait tout de même voir s’il n’y aura que le canon dans cette guerre sur l’eau. Au train dont vont les choses, j’ai comme une idée que les Boches ne l’entendent pas comme ça. Quant aux Autrichiens ! Enfin, on verra… Tiens, petit, viens faire une partie de billard à poches en buvant un whisky. Ça nous dégourdira les doigts et les jambes. Tu me diras ce que tu penses de cette lettre, et on verra si nous sommes du même avis.

Moi je joue au billard comme une mazette, surtout sur cet énorme billard anglais. Fourgues m’a rendu cent points sur cinq cents, et il a gagné en sept séries. Je le regardais faire. Jamais je ne l’ai vu si content. J’ai essayé de placer quelques mots sur ta lettre, mais il a parlé tout seul tout de suite. Je ne vais pas te raconter depuis a jusqu’à z. Ça a duré une heure. Il m’a posé des tas de colles, et, comme je ne savais pas quoi répondre :

— Demandez-lui donc ça et ça à votre canonnier de l’Auvergne, — disait-il en passant la craie sur le procédé.

Eh bien ! mon vieux, je m’exécute. Tu pourras répondre directement à Fourgues, si ça t’amuse… Je ne serai pas jaloux et ça lui fera plaisir.

« De deux choses l’une, — a-t-il dit : — ou bien l’armée navale veut se battre avec les Autrichiens, ou elle ne veut pas. Si elle veut, pourquoi fait-elle le blocus du canal d’Otrante ? Quand on veut tirer un lapin, on le laisse d’abord sortir de son trou, on se met entre le trou et le lapin, et on lui envoie un coup de fusil. Encore ne faut-il pas se mettre d’abord devant le trou. Le lapin ne sortira pas. Je ne sais pas où sont les Autrichiens, à Pola ou à Cattaro ou ailleurs, mais est-ce qu’ils vont sortir, quand ils savent que l’armée navale se balade devant chez eux, à quatre contre un ? Il vaudrait bien mieux rester au port par là dans les environs, avec un ou deux bateaux sur le canal qui n’est pas si large, les laisser sortir s’ils en ont envie, et leur tomber dessus.

« Le compte serait réglé en une heure, et le blocus serait fini. Au lieu de cela, on éreinte des bateaux, des hommes, pendant que les Autrichiens restent chez eux, à entretenir leurs machines et faire des exercices de tir, et être frais comme l’œil le jour où ils voudront.

« Et puis, à quoi est-ce que ça sert de remonter l’Adriatique en grand tralala. Tout le monde sait qu’aujourd’hui les bateaux de guerre ne peuvent pas approcher des côtes ennemies à cause des mines. Le commandant du Lamartine me disait l’autre jour qu’ils ne doivent pas dépasser les fonds de cent mètres. Les fonds de cent mètres, ça fait dix ou vingt ou trente milles au large. Ce n’est pas de là qu’ils bombarderont les arsenaux et envahiront l’Autriche. Tout ce qu’ils y attraperont, c’est un sous-marin qui leur enverra une torpille, ou une mine en dérive. Si encore il y avait un résultat, mais je n’en vois guère. Au fond, avec l’idée de se battre, ils m’ont tout l’air de faire ce qu’il faut pour ne pas y arriver. D’ailleurs, si tu as lu les journaux anglais, tu peux voir que c’est pareil de ce côté-là. Enfin, qui vivra verra. Écris toujours cela à ton ami, avec le bonjour de ma part, et demande-lui ce qu’ils en pensent sur l’Auvergne et les autres bateaux. C’est peut-être une idée de vieux dur-à-cuire, qui n’a pas fatigué les livres de tactique, mais ça ne doit pas être si loin que ça de la vérité ! »

Fourgues a dit bien d’autres choses, mais j’en ai assez pour aujourd’hui. Demain trois mille tonnes de charbon, et, à la nuit, en route ! Si l’on n’a pas reçu de nouvelles instructions, on retourne charbonner l’armée navale. Mais peut-être que le télégramme arrivera dans la journée. Au revoir, mon vieux. Je vais jouer un air de mandoline sur le pont, et tu peux être sûr que je ne penserai pas à toi.

Alexandrie, 12 février 1915.

Mon cher ami,

Je te demande pardon d’être resté si longtemps sans t’écrire, pas même la bonne année. Tu sais pourtant que j’ai pensé à toi, mais, vrai de vrai, on n’a pas eu le temps de moisir. Si je me rappelle, on était à Cardiff à ma dernière lettre, et l’on croyait repartir pour le canal d’Otrante. Mais on a reçu contre-ordre. La flotte anglaise a besoin d’un tas de charbonniers dans la mer du Nord, et elle en manque. Au début de la guerre, ils ont dit que leur devise serait : « Business as usual[5] », et les youms ont laissé les patouillards continuer le commerce pour ne rien déranger. Comme ça se tire en longueur, ils ne peuvent plus assurer le ravitaillement partout. Bref, le Pamir est parti pour le Sénégal, le Togo et le Cameroun, où il y a une escadre franco-anglaise qui avait besoin de charbon.

[5] Les affaires comme à l’ordinaire.

Ça s’est bien passé au départ, mais au cap Finisterre, on a pris un coup de tabac. Le Pamir était plein jusqu’à la gueule, et il rentrait dans la plume, fallait voir. On a été lavé pendant trente-six heures. Le malheur c’est que l’arbre s’est remis à faire des siennes, et qu’on a vu le moment où le manchon réparé à K*** allait nous fausser compagnie en pleine tempête. Fourgues a réduit tant qu’on a pu, juste pour ne pas tomber en travers à la lame, et il est allé à Cadix pour mettre en place les colliers faits par Muriac. Ça n’a pas marché sur des roulettes, la réparation, parce que mes hommes n’y entendent goutte, et moi guère plus. On a profité de l’escale pour faire de l’eau et des vivres. Vrai, ce n’est pas drôle d’être Français en Espagne. Partout, on nous lançait des yeux et on nous ricanait dans le dos. Les Boches sont bien installés ; leur gouvernement les soutient, tandis que Fourgues a plutôt été mal reçu. Et puis tous les Français ont été rappelés à la mobilisation ; il n’y a plus personne pour nous représenter. Toutes nos affaires sont à vau-l’eau. Les Boches en profitent ; ils préparent la fin de la guerre, et sérieusement. Il ne faut pas croire qu’ils restent tous là. Il y a des gros bateaux qui partent, de Barcelone ou d’ici, remplis d’Allemands qui vont en pays neutre, et de là, en Allemagne. Ça ferait une belle rafle si on leur courait après. J’espère que tu me diras si on en a pris. Tu dois le savoir ; moi je sais pas grand’chose. On a assez affaire à bord, et les journaux disent des bêtises. D’ailleurs, une fois parti d’un patelin, on pense à autre chose ; mais il n’y a qu’à se promener sur les quais pour voir les bateaux qui sortent avec les Boches. Avec un informateur, la France saurait l’heure et le jour du départ, et un navire de guerre les cueillerait au sortir des eaux espagnoles.

Puis le Pamir est descendu jusqu’à Dakar. Il a fait toute la côte, Gorée, Sierra-Leone, Porto-Novo, en laissant du charbon un peu partout, des fois à des canonnières, des fois à un croiseur ou à quai. Ça me rappelait les vieux voyages de commerce, où l’on fait des bouts de traversée de port à port, qu’on débarque trois tonnes et qu’on prend cent barriques. Seulement, là, rien à faire pour la marchandise. Partout il y avait des ballots, des régimes de bananes, de l’ivoire à prendre, est-ce que je sais ? Fourgues se rongeait les sangs de voir tout cela moisir, alors que le Pamir avait de la place de quoi ramasser toute la côte. Mais il avait beau demander, partout on a refusé, parce qu’il est au service de l’État. On est revenu à vide. Rien qu’avec les bananes on aurait payé le retour. Tout ça ira en port neutre, et de là je sais bien où. On a vu pas mal de monde là-bas qui demandait les nouvelles et les détails. Les confitures de Fourgues et le marc y ont passé, parce qu’il invitait les pauvres diables qui s’ennuyaient. Il y en a qui avaient trois ou quatre ans d’Afrique et c’était leur tour de rentrer au pays. Ils sont obligés d’y rester. D’ailleurs, il paraît que ça va bien, et que le Togo et le Cameroun ne feront pas long feu. Mais les Boches avaient préparé leur coup de longue main, car on a trouvé au fin fond de la brousse des canons et des mitrailleuses dernier modèle et des tas de munitions. Malgré ça, tout le monde dit que le pays sera bientôt purgé, et ça fera toujours deux belles colonies de moins pour eux. Les Anglais leur ont pris pas mal de bateaux, et les officiers de leur marine à qui on a causé disaient que ça ferait un beau magot de part de prise. Quand on leur a dit que chez nous, depuis la guerre, on avait supprimé les parts de prise, les gratifications et tout, ils ont cru qu’on leur racontait des histoires. Comme ils disent, toute peine mérite salaire, et on se grouille un peu mieux quand il y a une récompense au bout. Il y en a même un qui nous a dit que nous étions des jobards, et que nous serions obligés d’y revenir. Fourgues a voulu le ramasser, mais ce n’était pas de bon cœur, parce qu’il m’avait déjà dit qu’il pensait la même chose.

En repassant à Dakar, on nous a donné l’ordre de toucher à Casablanca pour y attendre des instructions ; nous avons cru que ça allait refaire comme en août. Pas du tout. Il y avait là deux mille tonnes de céréales destinées au Monténégro, qui claque du bec. On les a embarquées avec des barcasses comme les meubles des Boches, seulement c’était un peu plus calé. En plein décembre, il y a quelque chose comme levée. Je passais mon temps à me dire : « Ça y est, cette barcasse chavire dans la barre », et puis elle passait. Ils connaissaient le truc, les bicots. Fourgues était content d’avoir quelque chose dans le ventre du Pamir et de ne pas partir sur lest. Il avait peur qu’on ne nous envoie pas au Monténégro.

— Tu vas voir, petit, qu’on va nous faire débarquer tout ça et retourner au charbon.

Il n’aime pas le charbon, parce qu’il dit que quoique ça tienne les dents propres et soit bon pour l’estomac, on ne peut pas avoir de chemises et de mouchoirs propres. Mais on nous a envoyé à Oran, pour compléter le chargement avec des chaussures, des couvertures, et toutes sortes de matériel d’habillement. Il faut qu’ils soient rudement sur la paille, au Monténégro.

Enfin, le Pamir a passé quelques heures à Bizerte pour prendre de l’essence pour l’armée monténégrine. Tout ça nous a pris du temps, quoiqu’on n’ait pas moisi dans les ports, et dans la plus mauvaise saison de l’année. Je n’aurais jamais cru que la Méditerranée soit si mauvaise. C’est pire que l’Atlantique et les mers de Chine. Pluie ou vent, vent ou pluie, et une mer hachée tout le temps. Fourgues encaisse ça et se paye ma tête.

— Eh ! petit ! Tu vois qu’on a tort de chiner le Midi. La Méditerranée, vois-tu, c’est grand comme une tasse, mais il faut être malin pour la traverser en long, en large, sans recevoir quelque saleté. Tiens, regarde celle-ci, et celle-là !

Qu’il y ait des lames plus hautes que la cheminée là où elles ont le temps de prendre du champ, je comprends, mais trouver ça en Méditerranée, ça me passe. Toi, mon vieux, tu es tranquille dans ta tourelle, mais la passerelle du Pamir n’est pas souvent sèche.

Le rendez-vous était à l’ouest de Fano, à dix milles, et le Pamir y est arrivé vers midi. De loin, nous nous sommes demandé ce qui pouvait bien arriver. On pensait voir un contre-torpilleur, peut-être un croiseur, et vous étiez cinquante ou soixante bateaux. On voyait la fumée à trente milles, et il arrivait tout le temps d’autres bateaux. C’est la première fois que je voyais l’armée navale au grand complet, tous les cuirassés, croiseurs et torpilleurs. Il n’y a pas à faire le malin, ça a de l’œil. J’ai cherché ton Auvergne, mais elle n’était pas là. Qu’est-ce que tu faisais ? Ça m’intéressait tellement de voir les signaux à bras, les pavillons et tous les canots qui allaient d’un bateau à l’autre, que j’ai oublié de t’écrire un mot pendant la demi-heure qu’on est resté stoppés dans le tas. Je me demandais ce que vous faisiez tous là, arrêtés sans rien faire, et ce n’est qu’à la fin que j’ai vu le courrier, que me cachait un grand croiseur, et j’ai compris pourquoi il y avait tant d’embarcations à courir. Ça ne fait rien, il n’a pas peur, l’amiral, de rester là en plein jour, tous ensemble, sous le nez des Grecs.

Dès qu’on a été stoppé, un vapeur est venu prendre Fourgues et l’a conduit à bord de l’amiral, où il n’est pas resté quinze minutes. Quand il est revenu, il a grimpé l’échelle au galop.

— En route, petit, tout de suite, cap au Nord. Mets-toi derrière ce contre-torpilleur pendant que je vais ouvrir mes ordres.

Il est allé lire son enveloppe cachetée et je suis passé tout seul, fier comme un caban derrière mon contre-torpilleur, au milieu de tout votre acier. Tout de même c’était un peu vexant de n’avoir pas su qu’on tomberait sur le courrier. Toi, passe encore, mais ils auront cru que j’étais noyé au pays ; ils sont restés au moins un mois sans lettre.

Quand Fourgues est arrivé sur la passerelle, j’attendais qu’il me raconte, et je commence :

— Eh bien ! commandant ?…

— Marche toujours, petit !

Il va se coller près du taximètre en tapotant la rambarde, le sourcil froncé. Je voyais bien qu’il y avait un cheveu, mais c’était pas la peine de s’en mêler. C’est moi qui aurais écopé, tandis que comme il n’a plus que moi à qui parler, j’étais sûr que ça sortirait avant peu.

Il est redescendu et a donné des ordres pour doubler la veille, deux hommes devant, un derrière. Puis il a dit que tant qu’on remonterait et qu’on descendrait l’Adriatique, c’est lui et moi qui ferions le quart en chef, que les autres nous doubleraient, sauf pendant les repas qu’on continuerait à faire ensemble, mais dans la chambre de navigation. Après, il est resté à ruminer sans dire pipe jusqu’au dîner.

Moi je n’ai pas ouvert le bec. Je commençais à être épaté de voir cette tête à Fourgues au moment de faire quelque chose d’intéressant. Il est plutôt casse-cou. Enfin il a éclaté :

— Il faudrait tout de même qu’on s’entende. Sais-tu ce qu’ils m’ont demandé, petit, sur ce cuirassé-là ?

Pas de danger que j’ouvre la bouche.

— Eh bien ! ils m’ont demandé pourquoi je n’ai pas la T. S. F., et pourquoi je n’ai pas un tonneau de vigie à la pomme du mât, et si j’ai une colonne de signaux lumineux, et comment je communiquerai la nuit avec eux et avec le contre-torpilleur, et pourquoi par-ci, et pourquoi par-là. Ils n’ont qu’à donner des ordres, bon Dieu de bois ! Je ne demande pas mieux qu’on le grée de tout les apparaux de la création, le Pamir, avec des chaudières neuves et un arbre entier par-dessus le marché. Mais tu vois ça, toi, d’avoir l’air de m’attraper !… Je ne suis pas un cuirassé, moi… Alors, j’ai demandé à mon tour à celui qui me posait encore une colle, un frégaton : « Et vous, qu’est-ce que vous faites là stoppés ? Vous attendez une torpille ? » Il s’est fichu à rire. Il a appelé les autres et ils m’ont regardé comme une bête curieuse. Il y en a un qui a daigné m’expliquer. Les sous-marins c’est pour la défense des côtes. Jamais ils ne descendront jusqu’à Fano. Il ne faut pas se faire des épouvantails ; on peut naviguer tranquille. Là-haut, peut-être, il faudra ouvrir l’œil, mais au large, quelle bonne blague !… C’est tout de même un peu fort de croire que Fourgues a peur… Je ne sais pas ce que je leur aurais dit, mais l’amiral est arrivé :

«  — Ah ! c’est vous le commandant du Pamir qui allez au Monténégro ! Vous avez plus de veine que moi ; vous n’avez pas peur au moins ? »

« J’allais lui répondre, moi, mais il est parti sans même attendre, et dès qu’on m’a donné mon pli cacheté je suis rentré dare-dare. Ici je sais ce que je fais, et personne ne m’apprend ma leçon. Qu’il me la donne la T. S. F., voilà dix fois que je la demande à l’armateur et chaque fois il me regarde comme si je lui demandais la lune. Ah ! et puis, j’oubliais, à la coupée, il y avait un petit lieutenant de vaisseau. Je lui demande ce que j’ai à faire si je vois un sous-marin, et si c’est avec mes deux poings que je lui répondrai. Celui-là encore m’a regardé comme un phénomène, et puis il a haussé les épaules et s’en est allé rire avec les autres. Non ! mais vois-tu ça, petit ?

Ça lui faisait du bien à Fourgues de s’être soulagé. Il a allumé sa pipe et a avalé un verre de rhum, du bon des Antilles.

— Va te coucher, petit, et tâche de bien dormir jusqu’à minuit, parce que demain ce n’est pas la peine d’y compter. Nous allons à Antivari, on arrivera à la nuit. On repartira au jour, et il faudra que toute la camelote soit envoyée à terre. Heureusement, les nuits sont longues. Ils verront bien si le père Fourgues a du jus de navet dans les veines.

C’est pas très folichon de remonter la côte d’Albanie. Il y a autant de végétation que sur ma main, et quand le vent se met à dégringoler de là-haut, ce n’est pas pour rire. Nous avons attrapé un de ces coups de bora, à arracher les mâts de leurs emplantures… Je ne sais pas comment le contre-torpilleur a fait pour ne pas chavirer. Chaque fois qu’on pouvait le voir entre deux lames, il était couché à droite ou à gauche. Quant au Pamir, il en a tant vu que ça ne lui enlève même plus de peinture, il n’en reste plus.

En serrant la terre, on est arrivé au lendemain soir devant Antivari. Le torpilleur toujours devant montrait le chemin. Le vent était tombé, mais ce n’était pas fameux, et puis pas un lumignon. Fourgues est rentré là dedans comme en plein jour, et on ne voyait ni la côte, ni le wharf. Tu aurais cru qu’il entrait dans le bassin de l’Eure, au Havre, avec remorqueur devant et derrière.

Il y avait tout de même du monde sur le wharf, des Monténégrins qui ont reçu les amarres et ne les ont pas tournées trop bêtement. Le Pamir a pu se déhaler dessus, et l’on n’a rien cassé en accostant. Comme des diables, les indigènes ont sauté à bord. Dans leur charabia, ils ont dû demander à manger, car dès qu’on a sorti le premier maïs, ils se sont jetés dessus et en ont rempli leurs poches.

Comme travail de nuit, je te recommande ça. Défense d’allumer un lampion, défense de faire marcher les treuils, défense de crier. On jetait par-dessus bord sur le wharf sans savoir où ça tombait. Tant pis pour qui était dessous. Ceux qui étaient à terre crochaient dedans comme ils pouvaient, et tiraient ça dans les hangars ; essence, chaussures, couvertures, sacs de maïs, tout ça déballait. On n’a tué personne, je me demande comment on a fait, même pas les avions autrichiens qui sont venus à deux heures du matin et ont lâché quatre ou cinq bombes. Elles ont éclaté tout autour, sauf une qui est tombée dans le maïs sans sauter, et que Fourgues a jetée à l’eau comme si ç’avait été un bout de cigarette. Seulement, dès qu’ils ont entendu les avions, tous les indigènes se sont trottés comme des lapins, et il n’y a pas eu moyen de les faire revenir : en voilà qui aiment la nourriture toute servie. Le contre-torpilleur nous a envoyé du monde, et pourtant ils devaient avoir envie de dormir, après le métier de chien de ces derniers jours. Ils ont quand même arraché ça comme si c’était pour eux. C’est ce qu’on appelle tirer les marrons du feu. A cinq heures du matin, les cales étaient vidées, raclées, et le Pamir a filé sans demander son reste. Le contre-torpilleur est resté là, parce qu’il avait reçu un radio pendant la nuit, et il est parti pour rôdailler dans les environs. Nous avons redescendu l’Adriatique sans être convoyés ni rien ; si un mouille-ciel avec une carabine nous avait tiré dessus, on était bel et bien prisonniers, et ça aurait eu l’air fin. Fourgues grommelait, disant que tout de même un bateau de trois mille tonnes est bon à prendre et que la France n’en est pas si riche pour les larguer comme cela dans les eaux ennemies. Et puis on n’avait pas d’ordre, et Fourgues se demandait s’il fallait retourner à Cardiff, ou à Toulon, ou quoi. Bref, la vie n’était pas drôle sur la passerelle. Pour comble de bonheur, une tête de bielle se met à chauffer. Il a fallu réduire jusqu’à trois nœuds et arroser avec des seringues ; on aurait eu le temps d’être coulés dix fois. On a mis cinquante heures pour redescendre, avec du gros temps sur le nez. Fourgues voulait passer à l’intérieur de Corfou pour trouver du calme et mouiller si la bielle ne voulait pas refroidir ; mais comme on allait s’engager dans la passe Nord de Corfou, toute une escadrille de torpilleurs nous arrive dessus et nous fait signe de passer par le large. « Les bateaux français, a crié l’un des porte-voix, ne doivent pas aller en eaux grecques. » Pourtant le Pamir n’est pas un navire de guerre.

L’autre a continué à causer. Il paraît que toute l’armée navale a cru que le Pamir était coulé ou torpillé, et qu’on nous cherche partout depuis vingt-quatre heures. Le contre-torpilleur qui était avec nous à Antivari avait reçu l’ordre de redescendre et de tâcher de nous trouver pendant que d’autres remonteraient en rideau. Notre compagnon qui était parti en recherche à toute vitesse nous a dépassés, comme tu penses, sans nous voir, puisque nous avions longé la terre pour trouver de l’abri, et il a reçu le matin, par T. S. F., un savon de première du commandant en chef. Ça a un peu ennuyé Fourgues de savoir ça :

— Et puis, tant pis ! — a-t-il conclu, — s’ils nous mettaient la T. S. F., ça n’arriverait pas !

On nous cherchait aussi pour nous dire d’aller à Alexandrie, où nous sommes arrivés avant-hier. Nous ne savons pas encore pourquoi, mais je crois que c’est à cause d’une expédition du côté de Constantinople. Fourgues est assez content, parce qu’il dit que ce sera drôle de mouiller en vainqueur là où il a mouillé des milliasses de fois avec de la camelote. Pourvu que ça soit vrai ! Il passe son temps maintenant à me raconter le Bosphore, les détroits de la mer Noire, que je n’ai jamais faits.

Il dit qu’avec du cran, l’affaire est possible, qu’il faut surprendre et ne pas s’arrêter, et qu’en trois jours les Turcs sont cuits. « Seulement, ajoute-t-il, c’est pas tout de dire qu’on y va, il faut y aller. » En attendant, on se repose. Les Anglais sont très gentils et je t’assure qu’on ne se fait pas de bile à Alexandrie. L’équipage en profite. Il y a eu un peu de nez sales, mais Fourgues ferme les yeux puisqu’ils ont travaillé d’arrache depuis trois mois, et que c’est la première fois qu’on déboucle le ceinturon. Moi je me suis mis à faire du courrier, comme tu vois. Mais je voudrais avoir des livres. Depuis le mois d’août je réfléchis beaucoup, surtout que Fourgues me fait voir qu’il y a des tas de choses que je ne sais pas. Avant je ne lisais guère que le journal, mais il me faudrait quelque chose de plus sérieux, rien que pour tenir la conversation avec Fourgues. Envoie-moi une liste, vieux frère, sur la marine et l’histoire d’Europe, et puis des choses classiques. J’achèterai ça en France. Si tu ne m’en veux pas de t’avoir abandonné si longtemps, envoie-moi un paquet de livres que tu auras finis et dont tu n’as pas besoin.

A cause de la nouvelle année, je t’embrasse.