DEUXIÈME PARTIE

Newcastle (Angleterre), 8 avril 1915.

Eh bien ! mon vieux, nous venons de prendre quelque chose de bien comme mauvais temps, là-haut dans le Nord de l’Écosse. Tu dois te demander ce que nous sommes allés faire par là, alors que je t’avais écrit d’Égypte que le Pamir était pour prendre du monde aux Dardanelles. Comme tu vas voir, c’est simple.

On est resté à Alexandrie juste le temps de s’y trouver bien et de prendre quelques petites habitudes : cinéma, bars, etc. Fourgues et moi nous avons été ensemble au Caire et aux Pyramides. Tu n’as pas idée comme il m’a raconté des choses sur tout cela ; je ne sais pas où il a pu en apprendre autant, et pas des blagues, tu sais ! J’ai acheté un guide après, pour voir si c’était vrai : les Pharaons, les Turcs, Bonaparte, il m’avait tout raconté comme c’était dans le guide. A ce propos, je te remercie des bouquins que tu m’as envoyés. Tu es un frère. Je les ai reçus, ici, avant-hier, et j’ai commencé l’histoire maritime de la France. C’est très intéressant. Je n’ai pas honte de te l’avouer, je n’y connaissais pas grand’chose. Seulement, d’après ce que j’ai lu déjà, ça m’a tout l’air d’être toujours la même histoire : frégates ou cuirassés, voiles ou vapeur, on dirait que ça recommence. Enfin, je te raconterai à mesure ce que j’en pense.

A Alexandrie, notre équipage a dépensé ses économies en quatre jours, et il a plutôt fait de la musique dans les rues et les caboulots ; la police en a ramené quelques-uns, mais Fourgues n’a pas voulu sévir.

— Laisse-les, petit. Les marins ne sont pas des archanges ; ils n’ont qu’à venir un peu à bord du Pamir pendant seulement trois mois, les flics, et on verra un peu s’ils boiront de l’eau de seltz après ce bout de temps. Quand nos lascars n’auront plus le sou, eh bien ! ils resteront tranquilles et on leur fera donner un bon coup de souque.

Voilà comment il est, Fourgues. A la mer, il fait marcher son monde, à coups de poing si ça ne barde pas assez ; mais quand il n’y a rien à faire, il fiche une paix royale. Il faut croire que c’est la bonne manière, puisque tous les réservistes sont au pli, et qu’il n’y en a pas un qui voudrait laisser le Pamir où pourtant on travaille sec.

Après huit jours d’Alexandrie, on a reçu l’ordre d’aller à Port-Saïd. C’est à cause d’un cargo chargé de soldats des Indes qui arrivait de Bombay pour le front, et qui avait ses condenseurs dans le sac. Comme il fallait que les bonshommes partent et que le bateau en avait pour quinze jours de réparations, on a pris le vieux Pamir qui se trouvait libre et il a trimballé les six cents hommes. En fait de confortable, c’était un peu maigre. Pour transporter de la camelote, le Pamir n’a pas peur de trois mille tonnes, et même un peu plus si on bourre dans les coins ; mais des voyageurs ! il y a tout juste le pont et les cales, et puis débrouille-toi avec ça. Fourgues a mis deux officiers supérieurs dans chacune des chambres de Blangy et de Muriac, et je ne sais pas comment les quatre ont pu vivre. Tu connais les chambres du Pamir : comme tiroirs, on ne fait pas mieux. Les autres officiers, les « subs », comme disent les youms, on les a installés dans les planches qui avaient servi aux Boches l’an dernier, avec les sous-officiers. Quant aux autres, liberté de manœuvre pour se fourrer n’importe où, suivant les préférences : cale ou pont.

Fourgues et moi n’avons pas eu le temps de rien arranger pour les pauvres bougres. On nous a donné vingt-quatre heures pour les prendre, pour charbonner et faire des vivres. Tu vois ça : recevoir six cents hommes quand on en nourrit trente-cinq, et puis ne pas savoir si on les gardera dix ou vingt jours, parce qu’on n’a pas pu nous dire s’ils iraient à Marseille ou au Havre, ou en Angleterre. Les autorités de Port-Saïd, à terre, ont dit à Fourgues qu’il recevrait des ordres en mer par radio. Quand il a répondu qu’il n’avait pas la T. S. F., ç’a été la cérémonie habituelle et il s’est attrapé avec les autres. Enfin on lui a dit de toucher à Marseille et que là on lui dirait quoi faire. Fourgues en a profité pour télégraphier au patron et demander d’urgence qu’on lui installe la T. S. F., parce qu’il en a assez de se faire dire des choses comme si c’était sa faute à lui. Mais tout ça ce sont des histoires. Nous avons pris à bord du cargo qui venait des Indes toute la provision de riz des six cents hommes, ainsi que les provisions de whisky des officiers. Ceux-ci avaient aussi avec eux des caisses de porto et de divers alcools. C’est tant mieux pour eux, car tu sais que, sauf le vieux marc et le rhum, en petite quantité, Fourgues n’aime pas qu’on boive. Il a fallu leur donner Fafa pour les servir spécialement et leur faire des cocktails pendant toute la traversée.

Le soir que nous sommes restés à Port-Saïd, Fourgues et moi nous sommes allés acheter quelques victuailles, confitures, conserves, etc., pour nourrir tous ces officiers. Ça n’a pas été commode à trouver, et à des prix ! Ce qui mettait Fourgues le plus en colère, c’est qu’il fallait payer tout en or, et qu’on ne rendait jamais que de l’argent. Comme la même chose s’était passée à Alexandrie, au Caire et partout où l’on a été depuis le début de la guerre, Fourgues m’a affirmé que c’était encore un coup des Boches.

— Tu vois, mon petit, nous payons tout en or et pas moyen d’en revoir une pièce. N’aie pas peur. C’est pas perdu pour tout le monde. Ils ont des agents partout. Notre bonne galette s’en va par là-bas, par la Grèce ou l’Italie, et c’est avec ça qu’ils paieront aux neutres leur boustifaille.

Fourgues a ajouté d’autres choses, mais autant vaut ne pas te les dire, parce que tu t’imaginerais que je deviens trop rouspéteur, et tu sais pourtant si je n’aime pas ça. Le Pamir a fait route pour Marseille d’abord. On a eu assez beau temps, du roulis et du tangage de père de famille, parce qu’on était plutôt léger. Mais ça a suffi pour mettre sur le flanc cinq cents Hindous sur six cents. Presque tout le riz nous est resté. Ils n’ont guère mangé. Ça a mieux valu ainsi, parce que je ne sais pas comment aurait fait notre cuisinier, avec six cents bonshommes à nourrir. Il n’a pas perdu son temps, d’ailleurs. C’est facile à entretenir les Hindous : du riz et de l’eau. Il y en avait une dizaine qui avaient emporté une flûte ou un tambour. Ils n’ont arrêté de jouer depuis Port-Saïd jusqu’au Havre ; ils se relayaient deux par deux. Ils s’étaient installés juste au pied de la passerelle pour que tous ceux de la cale avant qui avaient le mal de mer puissent les entendre, et tout le temps, la nuit comme le jour, ils tapaient sur la peau et jouaient de la flûte. Tu n’as pas idée de ce que ce peut être cette musique orientale. On croirait qu’ils jouent toujours les mêmes notes, et puis pas du tout. Ça va et ça vient comme une pensée. Quand j’étais de quart la nuit, j’avais des fois des envies de dormir en les écoutant, et d’autres fois envie de pleurer. Par moments, je voulais leur dire de se taire parce que je trouvais que c’était trop stupide de se sentir comme cela le cœur gros. Mais cela me devenait nécessaire et j’écoutais tout de même. Je te raconte des bêtises, mon pauvre vieux.

A Marseille, on n’a fait qu’entrer et sortir. Un officier de la mission anglaise est venu nous dire d’aller au Havre avec les Hindous ; mais les officiers supérieurs qui en avaient assez d’être dans les tiroirs de Blangy et de Muriac, et qui avaient depuis un jour fini leur porto et leur whisky, ont demandé à partir tout de suite. Comme c’étaient des lords, ou bien des types à la hauteur, ils ont débarqué sans attendre et les « subs » ont pris leur place.

Le Pamir a fait tout le tour de l’Espagne et l’Atlantique avec les six cents Hindous qui ont été malades pour de bon, et sont arrivés comme des chiffes au Havre. Fourgues disait que c’est un peu barbare, d’autant plus qu’on n’économise rien sur le parcours, et qu’il faudra au moins un mois avant que tous les mal blanchis puissent aller au front.

Ils étaient trop fatigués. Beaucoup ont failli mourir, ils rendaient du sang. Et puis comme ils ont eu froid, les bronchites et les fluxions de poitrine ont commencé. Pour tout médecin il y avait Fourgues, un point c’est tout ! Il leur a donné du rhum dans de l’eau chaude comme remède, car notre coffre à médicaments a été vite vidé. Nous en avons eu trois qui sont morts, ce qui n’est pas beaucoup, disaient les officiers.

On les a débarqués dans l’Atlantique, avec un sac à charbon au pied pour les faire couler. Nous tous Français, ça nous a fait quelque chose. Mais les autres, ah ! là là ! On voit bien qu’aux Indes la vie humaine ne pèse pas lourd.

Tout le monde a été content de les laisser au Havre. Je me demande ce qu’ils vont faire sur le front. Pour se faire tuer, je crois qu’ils ne renâcleront pas ; mais quand on les a vus grelotter et se serrer ensemble sous la neige fondue de fin février, il est probable que dans les tranchées ils mourront comme des mouches. D’ailleurs on avait un peu peur qu’ils n’aient laissé le choléra dans le Pamir et Fourgues n’aime pas beaucoup ça, depuis qu’il en a vu une vraie épidémie en Chine ; aussi il a été très content quand on nous a envoyés faire du charbon à Sunderland, parce qu’il prétend que le charbon de terre, quoique sale, est encore le meilleur antiseptique connu contre la plupart des maladies.

A Sunderland, on a embarqué trois mille tonnes bien pesées, et l’on n’y a pas mis longtemps. Qu’est-ce que ça va coûter à la France, toutes ces centaines de mille tonnes de charbon qu’il faut acheter à l’étranger. Ça ne sera pas dans les prix doux. Je sais bien que les Boches nous ont raflé les bassins du Nord, mais il y en a d’autres en France ; ils ne suffiraient pas à tout, évidemment ; cependant si on les exploitait, en mettant une économie du quart dans les achats, ça ferait toujours autant qui ne sortirait pas, et notre change ne monterait pas comme il fait. C’est tout de même vexant pour un pays, riche comme le nôtre, de donner de cet argent français, et de voir qu’on vous rend la monnaie avec cinq ou dix pour cent de perte. Ça sera du propre si ça continue. J’ai demandé à Fourgues pourquoi on laissait en terre le charbon qui serait bien mieux en soute ou dans des cheminées ; il m’a répondu que c’est à cause d’une loi de salut public sous la Révolution faite pour empêcher les gains illicites, et que le salut public ne permet pas actuellement de se servir des richesses du sous-sol. « C’est comme à H***, a-t-il ajouté, le sous-sol de la France forme un stock intangible ; il paraît qu’il vaut mieux se ruiner que d’y toucher. »

Ce charbon qu’on a pris à Sunderland, ce n’est toujours pas les bateaux français qui l’auront eu, parce qu’on nous a envoyés à la grande flotte anglaise. Les youms préparaient des expéditions pour l’Afrique, la Mésopotamie et les Dardanelles ; il n’y avait plus de bateaux disponibles et comme la flotte de Jellicoë demandait du charbon à grands cris, nous avons été expédiés d’urgence. Je ne te dirai pas où le Pamir est allé pour trouver la grande flotte, parce que c’est archi-défendu. Les journaux anglais n’ont pas le droit d’en parler, et tu peux être sûr que ma lettre serait censurée ; on ne veut pas que les Allemands sachent où sont les bateaux anglais.

Le Pamir a fait deux fois le voyage de là-haut, à partir de Sunderland. Tu peux dire qu’il y en a, des cuirassés, des croiseurs et tout le reste. Qu’est-ce que c’est, ce que j’ai vu près de Fano à côté de ça ? Rien du tout, mon pauvre vieux. Si les youms n’ont pas encore démarré pour la guerre sur terre, je te prie de croire qu’ils ont quelques bateaux et des beaux.

Seulement, ils ne les éreintent pas. Les escadres restent bien tranquilles au mouillage, et, de temps en temps, quand on décide une sortie vers les Boches, ou que les Boches sortent, on leur saute dessus. Comme cela les machines et le personnel ne sont pas en loques, ainsi que dans l’armée navale française. Tu penses si les officiers anglais, qui s’ennuient ferme entre parenthèses, nous ont invités et questionnés, Fourgues et moi, pendant le charbonnage, parce que nous arrivions de l’autre bout de la guerre. Sans blague, ils ont cru qu’on se payait leur tête quand nous leur avons dit que vous vous baladiez la queue en trompette, les croiseurs et contre-torpilleurs surtout, pendant des quarante et cinquante jours de suite, histoire de boucher l’Adriatique. Ils nous ont demandé si c’était aussi l’habitude dans l’armée française, quand un régiment ne se battait pas, de le faire promener derrière les lignes des quatre ou cinq semaines de suite. Et puis des tas d’autres questions où l’on voyait bien qu’ils n’y comprenaient goutte.

Ça ne veut pas dire qu’elle ne fasse rien, la grande flotte. Les croiseurs et contre-torpilleurs surveillent les côtes d’Angleterre et tiennent la croisière jusqu’en Norvège. On a pitié de voir les tempêtes où ils marchent et l’état dans lequel ils reviennent. Dame, on les laisse reposer. On les envoie dans un port, avec des permissions pour tout le monde, et, tu sais, ça fait une riche différence de turbiner près du pays natal, de sentir qu’on le protège et que, quand la faction est finie, on va passer vingt-quatre ou quarante-huit heures en famille.

Ils sont tous gaillards, sauf que ça les fait un peu bisquer de n’avoir pas pu se donner la grande frottée avec les Allemands. A part ça ils trouvent que la flotte anglaise fait son devoir et ne peuvent pas comprendre qu’on nous fasse trimer comme nous leur avons dit. Ce n’est pas pour te chiner, mon vieux, maintenant que tu travailles dans la marine de guerre et que, comme me disait Fourgues, tu es infecté de son esprit, mais les marins anglais sont un peu plus frais que les tiens. Et puis il faut voir la différence d’âge. Quand tu vas d’un bateau anglais à l’autre avec ton charbon, et que tu causes avec l’un et avec l’autre, on dirait qu’on parle à des copains, même quand c’est un amiral. Sur les croiseurs français le commandant a toujours les cheveux et la barbe blanche, ça le fatigue de grimper les échelles, et il a toujours peur d’en dire trop. Fourgues affirme que les grands chefs c’est encore pire, mais je ne les ai pas vus. En tout cas, pour les contre-torpilleurs, ici on les donne à de tout jeunes de vingt-cinq à trente ans, tandis que là-bas tous ceux que j’ai vus avaient la bonne quarantaine, et le poil poivre et sel. C’est comme ça du haut en bas : dix ou quinze ans de différence. L’entrain est à proportion. Je ne sais pas comment je serai à quarante ans, mais il est certain que je la trouverais saumâtre, avec des rhumatismes ou une bonne maladie de foie, d’être planté sur un contre-torpilleur où l’on est rincé du 1er janvier à la Saint-Sylvestre et de commander pour tout potage à soixante-dix hommes. Tandis que, si on me le donnait maintenant, tu parles si je serais content, et si j’irais de l’avant, et je m’en moquerais d’être trempé jusqu’aux os, puisque je saurais qu’entre quarante et cinquante, si j’ai bien servi, je commanderais à une escadre, à des milliers d’hommes, à des tas de bateaux… J’ai peut-être tort et les Anglais aussi, mais je voudrais bien que tu m’expliques pourquoi ce n’est pas pareil chez nous et chez eux.

Je t’ai dit que le Pamir avait fait deux voyages entre Sunderland et la grande flotte. Au deuxième on nous a envoyés au diable vauvert tout à fait au Nord, au beau milieu des îles, où il y avait un temps de chien, et le Pamir a charbonné des flottilles de destroyers et d’éclaireurs. Ceux-là sont tout le temps en route (avec tout de même des repos en Angleterre) vers les eaux allemandes, et ils disent que les Boches ne sortiront jamais pour une vraie grande bataille, mais que ce n’est pas la peine d’essayer de les tirer de leurs trous, parce que leur côte est pourrie de mines et de sous-marins, et que le jeu n’en vaut pas la chandelle, puisqu’on sauterait avant d’avoir pu approcher. Quoique ce ne soit pas ce que disent les journaux anglais et français, je pense qu’on peut les croire ceux-là qui en viennent. « S’il y a une bataille sérieuse, disent-ils, ce sera une surprise et pas autre chose, mais pas parce que nous l’aurons voulu. » Les Boches, paraît-il, seraient renseignés d’Angleterre même, où il reste un tas de leurs compatriotes en liberté, et dès qu’un bateau anglais sort au large, Berlin est prévenu ; tandis que, quand les Allemands viennent bombarder les côtes anglaises, on le sait quand les obus tombent.

Ils disent aussi que l’Entente est trop bonne de respecter les eaux territoriales neutres, et que les Allemands ne se gênent pas, pour se faufiler de Kiel à Ostende ou à Bruges, à emprunter les eaux danoises ou hollandaises. Ça me rappelle ce que j’ai vu sur les côtes d’Italie, à notre premier charbonnage de l’armée navale française. Pendant que nos croiseurs et contre-torpilleurs arrêtaient les bateaux au large, le Pamir a croisé, à toucher la côte italienne, des flottes de bateaux qui remontaient à Trieste ou par là, et ils étaient bien chargés, tu peux m’en croire.

Si c’est ça le blocus qu’on fait contre les Boches, ils ne sont pas près de crier « Kamerad ». Je voudrais bien que tu me dises aussi combien de cargaisons de contrebande l’armée navale a saisies ? Je te pose des tas de questions, mais c’est parce que tu m’as écrit dans ta dernière lettre que cela t’intéressait de savoir ce qui se passe hors de ton Auvergne.

Comme tu as ajouté que mon esprit se forme avec la guerre, je m’adresse à mon ancien enseigne de vaisseau, s’il vous plaît, pour me former la jugeotte. Quant à moi, je te raconte tout ce qui me vient sous la plume, tout comme je faisais quand tu disais que je te parlais à la coche. C’est déjà bien joli que j’aie appris à écouter. Bon Dieu ! ce que je pouvais être stupide, il y a seulement deux ans. Mais Fourgues prétend aussi que je me forme.

Il m’a tout de même joué un sale tour ce farceur-là. Depuis qu’on est revenu à Newcastle, il m’a vissé à bord et est allé prendre l’air à Londres. Il faut te dire que nous avons reçu, en revenant d’Écosse, un de ces petits ouragans de printemps qui a mis deux chaudières en bottes, et desserré les manchons de notre arbre cassé, qu’on trimballe depuis le mois d’août. Alors, comme le Pamir n’avait pas dételé depuis Alexandrie, Fourgues a dit qu’il ne marchait plus, qu’il voulait qu’on fasse passer le bateau au bassin, qu’on visite sa coque, qu’on retube les chaudières et qu’on change l’arbre de couche. Les youms voulaient le renvoyer encore une fois là-haut, avec trois mille tonnes de charbon pour la flotte, mais Fourgues a répondu qu’un vieux renard comme lui savait quand un bateau en a sa claque, et qu’il ne tenait pas à ce que le Pamir reste en panne, comme un idiot, attendu que c’est lui Fourgues qu’on attraperait et pas les autres.

Pour qu’on lui fiche la paix, il a pris le train le soir même. Pendant qu’il faisait sa valise, il m’a appelé dans sa cabine :

— Tiens, petit, voilà un papier. Je te laisse le commandement du Pamir et de toute la boutique. Tu le feras rentrer au bassin et remettre à neuf. Je verrai si tu sais te débrouiller. On m’a fait le même coup à Melbourne sur mon bateau d’alors, quand j’en savais moins long que toi. Quand la coque sera repeinte, les chaudières retubées et l’arbre remplacé, tu me télégraphieras au Charing Cross Hotel, à Londres. Je te donne dix jours. Débrouille-toi.

— Mais, commandant, à qui faut-il que je m’adresse ?

— Tu as une langue et tu es commandant. Moi je vais faire du raffût à Londres pour avoir la T. S. F., et si l’armateur ne veut pas, j’irai à Paris. Mais tu m’entends, je ne veux pas entendre parler du Pamir avant de recevoir le télégramme : « Paré ». C’est compris !

— Bien sûr, commandant, mais…

— Tara-tutu ! Voilà les clefs, les papiers, les chèques et tout. Si tu es paré dans dix jours, je m’arrangerai pour te faire passer capitaine au long cours, parce qu’alors on pourra te donner une barque à toi tout seul. Sinon, mon petit, barca !

Il m’a serré la main et est parti. Alors, depuis quatre jours je me débrouille, mon vieux. C’est comme si l’on t’avait donné le commandement de l’Auvergne. Ce n’est tout de même pas la même chose d’être le maître ou bien d’obéir. Il y a des tas de trucs où il faut prendre des initiatives, au lieu d’écouter et d’exécuter. Avant, c’était moi qui disais que Fourgues avait parfois la main un peu dure, mais je crois bien que, pour que ça marche, il faut avoir l’œil partout et ne pas rater les gens. Je suis tout le temps en bleu de mécanicien à fouiner près des chaudières et dans le tunnel de l’hélice. Ça avance. Le Pamir a été gratté et l’on passe aujourd’hui la deuxième couche de peinture. Il y a déjà une chaudière et demie de retubée. Fourgues a bien calculé son affaire. Ça peut être fini en dix jours, en ne perdant pas une heure. On en met. L’équipage va bien. Tu sais ce que c’est un bateau qu’on a dans le sang. Et puis, quand on voit qu’on sert à quelque chose… Ah ! mon vieux copain ! Si l’on est paré en dix jours, le roi ne sera pas mon cousin.

Malte, 17 juin 1915.

Mon cher ami,

Je crois que le Pamir est enclenché pour de bon cette fois-ci dans l’affaire d’Orient. Nous y voilà depuis bientôt un mois et demi et ça n’a pas l’air de vouloir finir tout de suite. Je ne demande pas mieux, parce qu’en ce moment il n’y a guère que par ici qu’on fasse des choses intéressantes. Fourgues est content, lui aussi ; on remue, on transporte du matériel. Ce n’est pas nous qui faisons le grand travail, mais enfin la marine marchande fait tout ce qu’elle peut et le vieux Pamir ne perd pas son temps.

Il va tout seul maintenant, depuis qu’on lui a remis un arbre neuf et des tubes ; autant dire qu’il est tout à fait requinqué. A Newcastle, je n’ai pas été paré en dix jours, mais en onze. Comme c’était bien avancé tout de même le dixième jour, j’ai envoyé à Fourgues ce télégramme : « Paré ». Mais j’avais un peu la frousse qu’il arrive sans que ce soit tout à fait terminé, alors j’ai fait travailler nuit et jour le dernier jour, et l’équipage n’a pas flanché. Bref, quand Fourgues est arrivé, on mettait de l’eau dans le bassin et une heure après le Pamir était le long des quais. Fourgues a bien vu que j’avais un peu carotté, mais il n’a rien dit parce que son petit voyage l’avait mis de bonne humeur.

— C’est très bien, petit ; je vais envoyer un rapport au patron et dire qu’on peut te donner un bateau quand il y en aura un de disponible — ce qui n’est pas tout de suite, d’ailleurs.

J’ai plutôt fait la tête, car tu devines si j’aurais été content de commander un rafiot pendant la guerre. Mais Fourgues m’a expliqué. Il avait eu le temps de pousser à Paris et de rapporter des tas de renseignements. Il paraît qu’en France on a complètement suspendu toutes les constructions neuves, parce que la guerre sera finie avant la fin de l’année et qu’il ne faut penser qu’au travail de guerre et de munitions. Comme tous les bateaux marchands sont pris à l’heure présente, ce n’est pas tout de suite que je pourrai en commander un. Fourgues a vu l’armateur et l’affaire a été chaude, parce qu’il n’a pas voulu payer la T. S. F. Il dit que le Pamir a marché comme cela depuis bientôt dix mois et que ce n’est pas la peine de faire la dépense, et que la T. S. F., c’est bon pour les journaux illustrés qui racontent de belles histoires là-dessus, mais qu’au fond ça ne sert pas à grand’chose. Il n’y a rien à faire avec l’armateur et Fourgues est allé au Ministère de la Marine, où on lui a répondu à peu près la même chose. Il paraît qu’on est tout à fait tranquille sur mer, qu’on a la maîtrise, que les sous-marins allemands c’est du bluff, et que les Allemands n’en ont pas. Fourgues n’est pas tout à fait de cet avis. Il dit que les Allemands ne sont pas si bêtes que de nous laisser tranquilles sur mer et qu’ils nous préparent un chien de leur chienne. Mais tous les gens officiels ne veulent pas entendre parler de ça. En résumé, il n’y a rien à faire et le Pamir est parti comme avant. L’armateur avait dit de ne rien ajouter, pas même une barrique en tête du mât pour la vigie. Mais Fourgues l’a fait installer sous prétexte que cinquante francs de plus ou de moins, ça ne ruinerait pas l’armateur ni les actionnaires. Ils ne perdent pas leur temps, ces messieurs : le Pamir, qui a bientôt vingt ans d’âge, leur est payé aux environs de mille francs par jour de location, sans compter le charbon, les avaries, les assurances, le fret, et tout. Les actionnaires n’ont qu’à ouvrir les poches, ça tombe dedans. A ce train-là ils auront de quoi se payer en un an deux ou trois autres Pamirs, mais ça ne leur suffit pas pour allonger les quelques milliers de francs de la T. S. F. Ah ! j’oubliais une autre histoire. Tu te rappelles qu’on a tapé dans le croiseur Lamartine, à notre premier charbonnage en mer et que nous nous étions démoli une embarcation et ses bossoirs. Ce n’était pas la faute à Fourgues, tu t’en souviens, et il avait dit qu’on répare tout cela à Newcastle. Mais l’armateur a refusé net de rien payer, disant que ce genre d’avaries n’était pas compris dans le traité. La marine a refusé aussi sous prétexte qu’elle n’est pas responsable désormais sur un bateau où il y a un capitaine qui n’est pas de l’État. Elle a demandé un rapport à Fourgues et elle va en demander un au Lamartine. Tout ça va faire des tas de papiers et des histoires à n’en plus finir. On part tout de même avec les deux embarcations de sauvetage et Fourgues préfère payer la neuve de sa poche plutôt que de ne pas l’avoir fait mettre.

A Newcastle, le Pamir a chargé des canons de campagne pour le corps expéditionnaire anglais des Dardanelles, et des obus pour les gros canons de leurs cuirassés. Ce n’était pas le même calibre ; on a mis les canons dans la cale avant et les obus derrière. Il nous restait pas mal de place dans la cale arrière, parce que les obus de douze pouces sont plutôt lourds et n’encombrent pas. Alors on nous a dit de passer à Gibraltar où nous prendrions le matériel et le train d’une compagnie de soldats qui s’en allait à Gallipoli, et qui partirait en même temps que nous sur un autre bateau. Tout cela c’était un peu compliqué, mais on en a vu d’autres depuis la guerre. D’ailleurs les Anglais ne se frappent pas. Les officiers chargés de l’embarquement des munitions venaient cinq minutes par jour, regardaient et s’en allaient. C’est la première fois que le Pamir chargeait des obus, et des vrais, chargés en cordite, et tu penses si on avait peur que l’un d’eux ne tombe à fond de cale en faisant tout sauter. Fourgues en a profité pour faire changer tous les câbles des treuils et des ferrures des mâts de charge, en disant qu’ils étaient un peu vieux et qu’il ne garantissait pas leur solidité. Les Anglais n’ont pas fait tant d’histoires et nous ont passé du beau câble tout neuf, en bel acier. Nous avons même deux ou trois cents mètres de rabiot. Quand je te dis que le Pamir est parti complètement retapé !

On a mis dix jours pour arriver à Gibraltar, ce qui est plutôt long, mais comme on a rencontré pas mal de brume et qu’avec cette cargaison-là Fourgues ne tenait pas à attraper une collision, il avait fait diminuer de vitesse. Pense donc, nous avons le chargement de munitions de deux grands cuirassés anglais, et si le Pamir était allé par le fond, les deux cuirassés en auraient eu au moins pour deux mois avant de pouvoir lancer un seul obus sur les Turcs. Vraiment, Fourgues sait naviguer. Quand on transporte de la camelote quelconque, ça lui est égal de piquer dans la plume, et d’y aller comme un sourd, mais là il faisait tout le temps des rondes dans la cale pour voir si l’arrimage était solide et s’il n’y avait pas de caisses de gargousses crevées ou des obus en balade.

Les Anglais nous avaient arrimé ça proprement d’ailleurs, avec du beau chêne et du sapin tout neuf ; il n’y avait pas de danger que ça remue. Le Pamir est riche, tout ce bois-là n’est pas perdu, et Fourgues espère bien qu’on lui donnera encore à transporter des munitions, puisqu’il est arrangé pour en recevoir et parce qu’on a l’impression de mieux travailler pour la guerre.

A Gibraltar, la compagnie de soldats dont le Pamir devait prendre le matériel nous avait attendus jusqu’à la veille. Mais comme on a eu du retard à cause de la brume et que la compagnie était appelée d’urgence en Orient, elle était partie en empilant son matériel sur le pont de son bateau. Mais les Anglais n’ont pas voulu perdre les cent tonnes disponibles du Pamir et l’on y a vidé un grand tas de confitures, de conserves, de chocolat qui attendait sur les quais. Ils se nourrissent bien les soldats anglais et ça doit coûter chaud à l’Angleterre, cette guerre-là. Nous avons acheté à Gibraltar du tabac, des cartes et des vins d’Espagne. Ce n’est pas cher et c’est de bonne qualité. Seulement on s’ennuie ferme dans ce pays-là. Il paraît que c’est à cause de la guerre. Il n’y a que le paysage de bien, avec le rocher. Pour le reste on dirait une colonie.

Le Pamir est allé droit sur Moudros, où on lui avait dit de se rendre et de recevoir les ordres sur place. En Méditerranée le temps n’a pas été trop mauvais, mais tout de même Fourgues avait bien raison ; on ne sait jamais ce qui va arriver comme temps ; le vent change sans qu’on sache pourquoi et la mer grossit en une heure. Le Pamir a été ballotté pas mal, d’autant plus que Fourgues ne voulait pas aller trop vite, toujours à cause des explosifs qu’on avait dans le ventre. D’ailleurs, ce n’était pas la peine d’emporter ces obus, parce qu’arrivés à Moudros, on nous a dit que, sur les deux cuirassés qui devaient les prendre, l’un avait été coulé la semaine passée par un sous-marin devant les Dardanelles, et l’autre, après avoir failli y passer, était retourné à Malte pour se faire réparer. C’est tout de même un peu idiot de n’avoir rien su de tout cela à cause de la T. S. F. qu’on n’a pas. Nous avons eu l’air de tomber de la lune avec nos obus pour le … et le … et tout le monde s’est moqué de nous.

Si on avait été renseigné, Fourgues serait entré à Malte pour savoir quoi faire des munitions, parce qu’elles sont d’un modèle modifié et ne peuvent pas être employées sur les autres bateaux anglais qui sont là. Alors nous avons gardé les munitions et débarqué les confitures et conserves. Pour ça il n’y a pas eu de difficultés, car tout le monde voulait les prendre ; le débarquement n’a pas fait long feu. Quant aux canons de campagne, personne n’a voulu les débarquer, parce qu’il paraît qu’ils appartiennent à la guerre et que les billets de destination n’étaient pas assez clairs. Nous avons perdu deux jours à attendre des ordres d’Égypte et du quartier général anglais. On nous a dit alors d’aller à Alexandrie, où ces canons seraient attribués à une brigade en formation. Pendant ce temps les troupes de Gallipoli demandaient des canons à cor et à cri et nous n’avions qu’à les y porter puisque le Pamir était tout près. Mais notre ordre était impératif et nous sommes allés à Alexandrie. Arrivés là on nous a dit que la brigade anglaise était déjà partie et qu’il fallait la rejoindre dare-dare à Gallipoli, sans quoi elle aurait des munitions et pas de canons. Nous sommes repartis aussitôt et le Pamir est arrivé devant la côte où vont les troupes qu’ils appellent Anzac, et l’on a débarqué les canons comme on a pu. La brigade avait été plutôt canonnée depuis son arrivée, et sans pouvoir répondre puisqu’elle n’avait pas de canons, et l’on a un peu fait la tête au Pamir qui n’en pouvait mais. On est resté là pendant cinq jours, parce que les moyens de transport sont plutôt rares et la côte plutôt raide. Les Turcs ont tiré sur le Pamir des gros obus qui tombaient un peu partout tout autour, mais aucun ne nous a touchés. Fourgues était content comme un dieu. Il était avec sa jumelle appuyé sur le bastingage et regardait le départ des coups :

— Tiens, petit, celui-là trop court… Celui-là trop long… Ils n’auront pas le vieux Pamir.

Il y avait à côté le vapeur Terre-de-Feu, qui transportait du fourrage et près duquel on est resté pendant deux jours. C’est le père Plantat, un ami de Fourgues, qui le commande, et il est venu manger à bord. Plantat a fait la mer Égée depuis le début des Dardanelles et il nous a donné tous les tuyaux ; je crois que tu le connais, il m’a dit qu’il se rappelle de toi ; il est toujours aussi je-m’en-fichiste. Il a dit que toute cette affaire d’Orient est cuite, qu’on n’ira jamais à Constantinople parce qu’on n’a pas fait ce qu’il fallait au début et que c’est trop tard maintenant, que les Turcs ne se laisseront plus surprendre, et envoient tout le temps des mines et des sous-marins.

Il a dit aussi qu’au commencement, quand on a perdu le Bouvet et les autres bateaux, il n’y avait qu’à pousser dur sans regarder derrière soi, qu’on aurait passé dans un fauteuil et qu’alors en un jour Constantinople aurait été réduite par nos canons, mais qu’il y a eu des tas de retards diplomatiques avant et des tas d’indécisions pendant, et que ce n’est pas la peine de s’exciter là-dessus désormais. On y perdra du monde et de l’argent et des bateaux, et on sera obligé de s’en aller sans avoir rien fait.

Je te raconte tout cela comme Plantat l’a dit. Mais je passe toutes les raisons qu’il a données, et que tu dois connaître mieux que moi sur ton Auvergne, où tu reçois tous les T. S. F. C’est la première fois que Fourgues et moi entendions quelque chose de sérieux sur l’affaire d’Orient, parce qu’on n’a que les journaux ou bien des histoires de personnages officiels qui disent tous que c’est pour demain la prise de Constantinople. Depuis que j’ai commencé l’histoire maritime que tu m’as envoyée, je me disais tout le temps, en lisant les rapports des amiraux et des ambassadeurs de jadis, « quels tas de blagueurs ». Mais j’oubliais qu’on ne s’en est aperçu que cent ou deux cents ans après, quand on a fouillé les archives, et que sur le moment ils avaient l’air d’être des types épatants. Maintenant que je réfléchis et que j’écoute des gens comme Fourgues et Plantat, qui ne se laissent pas mettre le doigt dans l’œil, je vois bien que pendant cette guerre c’est la même cérémonie. Plus il y a de journaux, moins on sait la vérité. Ce n’est pas le Pamir qui fera gagner la guerre, bien sûr, mais je veux être pendu si nous savons jamais pourquoi ni comment on l’envoie ici ou là, et de là, ailleurs.

Quand il est dans un endroit, les chefs disent qu’évidemment il y a un peu de pagaye dans cet endroit-là, mais que ça va se tasser bientôt, et qu’en tout cas ça va bien partout ailleurs. On est content, et quand le Pamir arrive ailleurs — il se promène pas mal, comme tu as pu le constater — on entend la même antienne. Alors quoi ? Tout le monde ment. C’est les poilus et les marins qui trinquent.

D’ailleurs on ne peut pas penser que tout va pour le mieux quand on a eu une corvée comme la nôtre après Gallipoli. Je t’ai écrit à l’autre feuille que cette brigade sans canons avait été pas mal canonnée en deux jours ; la côte est dure comme du marbre, les canons turcs sont sur les hauteurs et il n’y a pas moyen de s’abriter contre eux. Quand ils ont réglé leur tir et que ça commence à tomber un peu trop près, il n’y a qu’à changer de place si on peut, ce n’est pas avec la main qu’on arrêtera les crapouillots. Bref il y avait pas mal de blessés, sans compter ceux qui avaient attrapé la fièvre ou la cliche en quarante-huit heures et étaient à moitié morts. Pas un bateau-hôpital sur rade. Comme le Pamir était en partance pour Malte à cause des obus qu’il devait porter à ce cuirassé en réparation, on nous a embarqué une centaine de bras et de jambes démolis et autant de malades. Heureusement qu’il nous restait les planches des Boches du Maroc et l’arrimage des canons de campagne. On a pu fabriquer toute une série de cadres sur le pont et dans la cale avant. L’équipage a travaillé, c’était splendide. Mécaniciens, soutiers et matelots de pont, tout le monde a cloué, vissé, tapé pendant quatre jours. On peut faire ce qu’on veut avec des gars pareils. Fourgues avait beau chanter et dire que ça n’allait pas assez vite, il avait tout de même la larme à l’œil, d’autant qu’à peine un cadre était fini, il arrivait un pauvre bougre qu’on fourrait vite dedans, avec une pauvre tête de moribond et un sourire aussitôt qu’il était tranquille. Des fois il en arrivait trois ou quatre à la fois, qu’on posait où on pouvait pendant qu’on clouait les dernières planches de leur lit ; les coups de marteau leur faisaient mal à la tête, mais ils attendaient en souriant. Enfin, le Pamir est parti avec ses explosifs dans la cale arrière et ses malades devant et un peu partout. On a pu nous passer un jeune médecin et deux infirmiers ; je ne sais pas comment ils ne sont pas morts de fatigue avec leurs deux cents malades et blessés. En fait de remèdes et d’antiseptiques, on avait une seule caisse qui a été vidée avant Matapan. Les fiévreux et les coliquards se sont remis assez vite, et comme il fallait les remettre d’aplomb, l’équipage du Pamir m’a demandé de leur passer son vin et sa viande si on n’en avait pas assez pour tout le monde. Comment veux-tu qu’on punisse des oiseaux pareils quand ils font du chahut à terre ? Pendant quatre jours les hommes du Pamir ont bu de l’eau et mangé des fayots ou du riz qui nous restait des Hindous, et rien de plus, car la cambuse était raclée. Fourgues a donné tout son rhum, son marc, ses cigarettes et ses cigares. Moi qui n’avais rien, j’ai passé des mouchoirs et des chemises pour les pansements. On a eu la veine que personne n’est mort dans la traversée, parce qu’il a fait beau tout le temps, et que Fourgues avait fait mettre à petite allure afin de ne pas secouer les blessés. C’étaient presque tous des gens d’Australie ou de Nouvelle-Zélande : des os, de la stature et pas beaucoup de graisse. Ceux qui allaient mieux nous ont raconté un peu leurs affaires. Ils croyaient partir des Antipodes pour défendre la vieille Angleterre sur le front de France, et ce n’est pas tout à fait ce qu’ils attendaient, de se battre contre les Turcs dans un pays où il n’y a rien à faire. On a beau les payer des cinq et six francs par jour et par simple soldat, ils trouvent que ce n’est pas chic de leur donner une besogne without any chance, comme ils disent. Mais tout ça se réglera plus tard ; pour le moment ils sont assez contents, parce qu’après Malte ils espèrent aller visiter Londres qu’ils ne connaissent pas.

A Malte, ils ont tous été rapidement débarqués à terre. On ne peut pas dire le contraire, les Anglais gaspillent l’argent et considèrent la guerre comme un sport, au lieu d’une question vitale ainsi que nous, mais ils ont des services d’arrière absolument princiers ; chez eux, à Gibraltar, à Malte, en Égypte, on est forcé de le reconnaître. A peine amarré, le Pamir a été envahi par des médecins et des nurses à la douzaine, et si nous n’avons pas pu les soigner beaucoup à bord, je suis bien tranquille sur leur compte à Malte. D’ailleurs je ne me suis guère amusé dans ce pays-là, et je ne comprends pas que tous les camarades s’excitent dessus. C’est peut-être qu’après cinquante ou soixante jours de mer on se trouverait bien en Patagonie ou à Tombouctou. Toute l’île est en pierre, pas de végétation, à peine deux promenades et le soir un sale bouibouis, où on est serré comme des harengs. Tu dois connaître cela mieux que moi, car tu es avantageusement connu par les garçons du beuglant à qui tu as cassé quelques soucoupes et qui ont ri quand je leur ai demandé si tu étais passé par là. Il est probable que je ne te rencontrerai jamais, car il y avait dans le port pas mal de gros bateaux français, mais pas plus d’Auvergne que sur la main.

On m’a dit que vous aviez hissé le pavillon amiral à cause que le cuirassé amiral est allé au bassin, et que vous vous promenez du côté de la Crète. A la prochaine fois, mon vieux.

Quant à nous, nous avons laissé nos obus, quoique le cuirassé anglais soit reparti pour Portsmouth où on va le désarmer, parce qu’il lui faudra bien six mois avant de pouvoir tirer un coup de canon : il a été bien touché. Les youms voulaient qu’on retourne avec les munitions en Angleterre, mais Fourgues n’a pas voulu marcher. Il a dit qu’avec la chaleur et sans rien pour ventiler les soutes, il ne voulait pas garder des obus sur le Pamir, parce qu’un de ces quatre matins ça sauterait sans crier gare. Les autorités ont regimbé parce qu’elles disent que ces munitions leur resteront sur les bras à Malte, puisqu’aucun autre bateau n’a des canons du modèle qu’il faut. Mais quand Fourgues a quelque chose dans la tête et qu’il est sûr d’avoir raison, il n’y a ni Dieu ni diable pour l’en faire démordre, et on a bien été obligé de vider les munitions. Maintenant, nous sommes à vide, mais il est probable qu’on va nous réexpédier dans le Levant où tout le monde prétend que des opérations décisives vont être faites, et qu’on arrachera le morceau cette fois-ci. Fourgues n’en est pas sûr, et pour te dire ce que je pense, moi non plus. Il faudrait qu’on sache mieux ce qu’on veut faire. Voilà le Pamir qui est là depuis huit jours à gagner mille francs par jour sans rien faire. Crois-tu que ce n’est pas un bel argent gaspillé ? Et puis il fait un de ces sirocos qui nous met tous sur le flanc. Fourgues et moi passons notre temps sur la passerelle à nous éventer en regardant les manœuvres des grands patouillards qui viennent et qui sortent. C’est du joli travail, il faut s’incliner. Fourgues est enthousiasmé et pourtant il manœuvre bien, lui. On dirait qu’on est à Paris devant la gare Saint-Lazare, tellement il y a de petits et de grands bateaux, jamais une collision.

Pour te parler de moi, j’ai reçu une lettre de La Rochelle où ma fiancée m’écrit que, puisque la guerre a l’air de se tirer en longueur, il n’y a pas de raison pour attendre la fin, et qu’on pourrait se marier à la première occasion. Moi, je veux bien, mais je te demande ton avis, si tu crois qu’il ne vaudrait pas mieux attendre la paix et ne pas se marier en coup de vent. J’ai mis de côté un millier de francs, quoique l’armateur ne nous donne pas un radis de plus qu’en temps de paix, et avec ça on pourra toujours s’installer. On tâcherait que tu sois en France pour être là au mariage. Écris-moi ce que tu en penses. Par moments, j’ai un peu de cafard d’être toujours en route et de ne jamais savoir quand ça finira. Je voudrais bien être comme Fourgues ; quand il broie du noir, il engueule tout le monde et ça passe. Mais moi ce n’est pas mon genre. Il est parti à terre tout à l’heure, parce que l’attaché français veut lui donner des ordres. Peut-être que ce soir on saura où on va. Mais le courrier de l’armée navale part tout de suite et je ne veux pas le manquer. Porte-toi bien, mon vieux, écris-moi.

Arkhangel, 15 septembre 1915.

Mon cher ami,

Si tu as bien reçu les trois ou quatre cartes postales que je t’ai envoyées depuis bientôt trois mois, tu as dû te demander où le Pamir allait s’arrêter : Gabès, Brest, Trondhjem, ce n’est pas tout à fait sur le même parallèle. Nous voici encore plus haut, mais il n’y a rien au-dessus et tu n’as pas à craindre que nous essayions de redécouvrir le pôle Nord. D’ailleurs, tout ça s’enchaîne très bien, comme tu verras. On a vu des choses intéressantes ; ici il ne fait pas trop chaud en été, le vieux Pamir et toute la bande sont très contents de leur balade.

Fourgues est revenu à Malte avec ordre de partir tout de suite pour Sfax en Tunisie. Il a voulu savoir pourquoi, mais on lui a répondu d’exécuter les ordres sans s’inquiéter du reste. Alors on a poussé les feux et on est sorti du barrage à la nuit. Les Anglais savent installer leur protection de rades et de ports. Partout où il y a des navires de guerre au mouillage ou des navires de commerce chargés, ils ne les obligent pas à veiller contre les sous-marins : des filets, des bouées, un bon réseau de chalutiers en surveillance, et les gens qui sont à l’intérieur n’ont qu’à dormir sur leurs deux oreilles. Ça ne veut pas dire que ça suffise pour écarter les sous-marins, mais tout de même on ne contraint pas les gens à une veille inutile. En tout cas, il vaut mieux s’assurer contre les sous-marins en reconnaissant qu’ils existent, plutôt que de dire publiquement qu’ils n’existent pas et de tenir en fait tous les marins sur le qui-vive.

Tout ça c’est des idées en l’air. Le Pamir a fait route pour Sfax. Au matin, il a croisé deux navires de guerre français qui devaient arriver de Bizerte. Fourgues a remarqué qu’ils allaient tout droit leur chemin, et que c’était le bon moyen pour se faire attraper par les sous-marins. Je lui ai rappelé que dans la flotte de guerre on ne croyait pas aux sous-marins et que ce n’était pas la peine de faire des embardées pour retarder la marche. Alors il m’a demandé pourquoi, si on ne croyait pas aux sous-marins, on laissait tout le monde au poste de veille, avec les canons braqués, et tout le tremblement ; qu’il fallait tout de même choisir ; s’il y en a, qu’on ne dise pas qu’il n’y en a pas, qu’on n’embête pas les gens de mer. Je te passe le problème… A Sfax, on a trouvé un bataillon de tirailleurs algériens, turcos et autres négrillons, qu’il fallait transporter dans le Sud tunisien, avec leurs chevaux et tout leur barda. Il paraît que, depuis que l’Italie est entrée en guerre, cela ne va pas très fort en Tripolitaine ; les Touaregs leur sont tombés dessus et les ont poussés jusqu’en Tunisie. Alors la France constitue là-bas, dans le Sud, un corps expéditionnaire pour apprendre à vivre aux arbis. Comme cela fait un endroit de plus où il faut du transport, on prend les bateaux qui passent à portée, et le Pamir a été appelé de Malte. On commence à s’y faire d’embarquer n’importe quoi, là où on se trouve et de ne rien trouver là où on nous envoie. Mais cette fois-là nous sommes partis pour de bon et arrivés de même. Les arbis ont été sages comme des images dans leurs gros uniformes jaune et bleu, et ils se fichaient de tout ça comme de l’an quarante. Leurs officiers sont des durs à cuire, qui boivent sec et fourrent tout le monde à la boîte dès qu’on a l’air de grogner. Ils auraient bien voulu aller en Champagne voir ce qui s’y passe, et ça ne les amuse pas trop d’aller dans le désert pour tirailler contre des chameaux.

Mais ceux-là aussi ne s’en font pas, et pourvu qu’on tape contre quelqu’un, ça leur est égal où ça se trouve. Les Touaregs trouveront à qui parler.

Gabès n’est pas le rêve comme rade, et il y avait là-haut une lune à faire suer les cailloux. Je me demande comment les arbis peuvent supporter ça avec leurs vêtements de laine et de poil de chameau. Mais ils prétendent que plus c’est lourd et moins on a chaud. J’aime mieux les croire sur parole et comme j’étais à moitié fondu, j’ai trouvé plutôt assommant de rester les quatre jours en attendant des ordres. Personne n’a mis les pieds à terre, pas même Fourgues, qui pourtant aime se dégourdir là où l’on va. Rien qu’à l’idée de se balader dans cette fournaise, chacun préférait rester à bord à moitié nu. Enfin on a reçu l’ordre de filer pour Brest. Fourgues a cru que c’était une blague et qu’on avait mal transmis le télégramme ; mais c’était bien Brest. Fourgues pense que le patron est derrière tout ça et qu’il essaye de faire faire au Pamir des tas de circuits compliqués parce que ça augmente l’argent qu’il touche. Je crois qu’il a raison.

En route pour Brest, et bien contents de quitter la Méditerranée au moment où l’on y cuit. Et puis il y avait un bout de temps qu’on n’avait pas vu le pays ni lu des journaux. Tout le monde croyait qu’on y resterait quelque temps, histoire de se remettre un peu à la coule et d’avoir des nouvelles. Tu ne peux pas t’imaginer comme ça pèse à la longue de ne jamais rien savoir. Sur ton Auvergne vous recevez tous les radios de France et d’ailleurs, et il y a des tas de télégrammes qui passent et qui expliquent les choses. Sur le Pamir on est comme des bourriques, puisque les journaux ne disent rien sur la marine. On voit bien la rubrique « marine », et puis un blanc. Les gens du pays croient qu’on ne fait rien. Déjà qu’ils ne la connaissent pas la marine, ce n’est pas pour lui faire comprendre ce qu’on peut turbiner sur les barques comme la tienne ou le Pamir. On parle de la marine de guerre, encore un petit peu. Mais nous, du commerce, tout ce que nous avons dans les feuilles, c’est quand un cargo se fiche au sec ou fait naufrage ou bien rentre dans un autre ; alors le public s’imagine que les bateaux de commerce passent le temps dans les ports ou bien à additionner les catastrophes ; pourtant nous sommes au moins aussi utiles que les postiers, les cheminots, les fabricants d’obus, dont les journaux et les ministres parlent tout le temps. Seulement, ceux-là sont sur place et se font entendre. Nous, on est bien certains de ne pas nous voir arriver avec nos bateaux sur la place de la Concorde, et l’on caviarde ce qui nous concerne. Tout de même c’est pas juste. Mais voilà que je fais de la politique. C’est Fourgues qui déteint sur moi, et aussi que je ne suis pas allé à La Rochelle.

A peine arrivés à Brest, on nous a bourré de fusils pour les Russes, qui se battent avec des morceaux de bois en Pologne, à ce qu’il paraît. Jamais je n’ai vu tant de fusils de ma vie, et il y en a des chargements entiers qui partent comme cela d’Angleterre et d’ailleurs. Le Pamir a pris aussi des revolvers, des mitrailleuses, toutes les petites armes, quoi ; les cartouches sont parties sur un autre bateau. Toutes les autorités nous pressaient et l’on venait d’heure en heure voir à bord si nous étions prêts à partir, parce que nous devions aller rapidement devant Trondhjem, en Norvège, pour y attendre des cargos arrivant d’Amérique et d’Angleterre et faire course avec eux jusqu’en Russie, sous la protection de croiseurs britanniques. Bref, c’était archi-pressé, les Russes attendaient leurs fusils et c’était une question de minutes. Tu penses si au milieu de tout cela on a eu le temps d’aller à terre, sauf Fourgues pour les affaires de service. Plus on embarquait, plus il en arrivait ; on a mis des caisses partout, sur le pont, sur le gaillard, dans les chambres disponibles, et il n’y avait plus moyen de circuler. Un incendie là dedans, et ça aurait été du propre, toutes ces caisses en bois et ces ustensiles bien graissés. Mais Fourgues dit qu’il a de la veine et qu’il faut reconnaître que c’est vrai.

Le Pamir est parti sans même que j’aie eu besoin d’acheter un indicateur des chemins de fer, et ça m’a fait cœur gros de passer le Goulet. Ma fiancée va croire que je ne veux pas, parce qu’elle est comme tous les civils qui s’imaginent qu’on fait ce qu’on veut… Et puis, tu sais ce que c’est, après deux ou trois jours, on est repris par le métier et on se dit que tout cela se tassera. Comme le Pas de Calais n’est pas sain, on nous a donné l’ordre d’aller à Trondhjem par le canal d’Irlande, et nous avons vu des contre-torpilleurs anglais qui croisaient à l’endroit où, il y a un an, ils nous avaient annoncé la guerre.

« C’est peut-être les mêmes ! a dit Fourgues. Hein ! petit, on a bouffé quelques milles depuis ce temps-là, et le Pamir est toujours solide au poste. » Ça, c’est vrai. Il ne fait jamais très beau vers la Norvège, mais le Pamir était tellement lourd que le cambouis lui passait dessus sans qu’il bronche. Il se traînait comme une tortue, par exemple, mais malgré ça on était en avance devant Trondhjem. Comme on continue à n’avoir pas de T. S. F., Fourgues n’a pas pu savoir si on était devant ou derrière le convoi, et, après avoir roulé tout un jour en vue de la côte, il est allé dans le fjord parce que ce n’était pas la peine de brûler du charbon, et de fatiguer la barque pour rien. Le sémaphore nous a signalé qu’il n’avait pas vu passer de convoi au large et qu’il nous préviendrait. Alors Fourgues a été plus tranquille et est allé mouiller dans le fond parmi d’autres bateaux qui attendaient aussi. On a attendu deux jours et on se serait plutôt ennuyé, malgré les nuits claires et le soleil de minuit et les eaux calmes et tout ce que racontent les terriens qui n’ont fait qu’une traversée dans leur vie et n’ont jamais reçu un vrai coup de tabac sur la figure, mais ce sacré Fourgues ne peut mettre l’ancre quelque part sans rencontrer une vieille connaissance. A Trondhjem c’était un vieil Américain avec qui il avait fait la bombe dans le temps sur les côtes du Chili, et qui depuis la guerre fait les États-Unis, la Norvège et la Russie. Ils se sont reconnus à la jumelle parce que les deux bateaux étaient mouillés l’un près de l’autre, et l’Américain, Flamigan ou Flannigan, a pris son canot pour venir à bord. Les deux compères se sont sauté au cou ; ça faisait dix ou douze ans qu’ils ne s’étaient pas vus, et pendant qu’on est resté dans le fjord, Fourgues, Flannigan et moi n’avons pas dévissé d’être ensemble. Il y avait aussi le second de Flannigan, mais celui-là fume sa pipe, boit du whisky et ne parle jamais. Mais si jamais tu rencontres Flannigan, tu peux y aller carrément ; il a la langue bien pendue, et n’a pas peur de dire ce qu’il pense. Fourgues lui a tout de suite demandé s’il était allé en Allemagne, mais l’autre a juré ses grands dieux que non, quoiqu’il transporte des marchandises pour là où sa compagnie lui donne l’ordre, sans avoir à demander chez qui ça va. Il a affirmé qu’il n’avait pas dépassé la Hollande, ni le Danemark ; mais ça n’est pas tout à fait sûr, et il a dû dire ça pour ne pas nous faire de peine. D’ailleurs, il aime bien la France et un peu moins l’Angleterre, étant de père irlandais, mais par-dessus tout il est Américain et il nous a raconté des tas de choses dont on ferait bien de faire son profit en France. C’est tout de même amusant d’avoir entendu celui-ci sur les affaires du Nord et Plantat dont je crois t’avoir parlé sur celles d’Orient, dans l’intervalle de quatre mois. On a comme ça des idées sur les à-côté de la guerre et sur ce qui se pense un peu partout. Tu ne m’en veux pas de te dire ce que j’entends ici et là, n’est-ce pas ? Tu n’es pas forcé de rien croire quoique je ne t’écrive que ce que je vois ou j’écoute. Et puis, que veux-tu, des types comme Plantat et Flannigan, c’est comme des journaux qui ne sont pas censurés, alors il y a plus de chances qu’ils disent la vérité. Flannigan assure que les Allemands ne naviguent plus beaucoup, parce qu’ils ne veulent pas risquer les navires de commerce sur l’eau où les bateaux de l’Entente finissaient par les crocher, mais tout ça c’est une astuce pour avoir après la guerre des bateaux qui ne seront pas fatigués et quasiment tout neufs pour reprendre le commerce universel, tandis que toutes nos marines marchandes seront sur le flanc. Et au fond, Flannigan ne doit pas avoir tort, car, si on fait trimer tous les bateaux comme le Pamir, ça durera ce que ça durera, mais les bateaux boches seront autrement en état que les nôtres. Fourgues ajoute que ce n’est pas la peine d’essayer de lutter contre cela, car les nations alliées ne fabriquent plus un seul bateau, et qu’un bateau ça ne se construit pas en cinq minutes, comme un régiment. Donc, de ce côté-là, si nous ne nous y prenons pas à l’avance, nous sommes sûrs d’être raclés à la première paix par les Boches, qui reprendront du coup tout leur trafic antérieur et même tout celui que nous aurons perdu. Les Allemands disent tout cela chez les neutres, et ce qu’il y a de mieux, d’après Flannigan, c’est que leurs grandes maisons de commerce et d’industrie, en Saxe ou en Westphalie, envoient dans le monde entier des catalogues de produits livrables pendant la guerre, à quatre ou six mois après la commande. Ça, c’est le bouquet ! Fourgues a dit à Flannigan que c’était un bluff des Allemands ; mais pas du tout : Flannigan est allé chercher à son bateau la copie des connaissements de marchandises prises à Rotterdam ou à Bergen ou ailleurs en pays neutre, et nous a prouvé, pièces en mains, qu’il avait transporté des cargaisons de produits faits en Allemagne depuis la guerre, et qu’il n’était pas le seul. Tout ça va au Brésil, aux États-Unis, et partout où il y a des acheteurs. Il a même affirmé qu’il y avait quelques centaines de mille tonnes qui étaient passées en France par les pays neutres, et que nous avions payées avec notre bel argent. Qu’est-ce qu’il faut croire, après, mon vieux de l’Auvergne, quand les journaux nous chantent, en même temps que les ministres et les autres, que l’Allemagne est ruinée économiquement et qu’elle meurt de faim ? Flannigan ne doit pas raconter des histoires, car il faut bien que les neutres trouvent leurs marchandises quelque part, puisque la France ne produit plus rien et que l’Angleterre commence à en avoir assez à elle toute seule. Quant à la nourriture, Flannigan dit que la famine en Allemagne est une bonne histoire, et qu’il faudra que nous nous mettions à faire un peu mieux le blocus si nous voulons qu’elle se serre le ventre. Tout cela n’est pas très amusant à entendre, mais quand c’est quelqu’un de sincère qui le dit, et quelqu’un qui a vu les choses, on n’a qu’à regretter que cela ne se sache pas au pays, et qu’en tout cas on ne fasse rien pour y remédier. Ce n’est pas tout de dire qu’on aura la victoire, il faut tout de même empêcher les Boches de se payer notre tête.

Ils ne s’en privent pas d’ailleurs, et nous l’avons bien vu dans les journaux allemands que Flannigan a cherchés sur son bateau et qu’il nous a traduits pendant des heures, vu que ni moi ni Fourgues ne savons cette langue. Tu dois savoir tout ce qu’il raconte, puisque l’Auvergne attrape leurs communiqués de T. S. F., et je ne te raconterai pas ça. Mais à des tas de petits détails, on voit qu’ils tirent les ficelles et que nous marchons après. Ça nous est défendu, par exemple, de dire où est la flotte anglaise ; eh bien ! les journaux illustrés à un sou donnent aux Allemands les photographies de la flotte anglaise, le nom des bateaux, des mouillages, le nombre des canons et tout… Personne ne sait, en France, le nom des généraux français qui commandent les armées, ni le numéro des secteurs, mais les journaux allemands servent ça tous les matins à leurs lecteurs. Quant à l’espionnage maritime, Flannigan a répété cent fois que les Allemands en savent plus que n’importe quel amiral de l’Entente, et qu’avant que la nouvelle d’un mouvement de cargo ou de cuirassé allié arrive à Paris ou à Londres, on le sait déjà à Berlin et l’on donne des ordres en conséquence.

Ça ne serait rien si on en restait là, mais Flannigan dit que les Allemands ont compris que l’affaire maritime se résoudrait pour eux avec les sous-marins. Il a donné des détails tellement précis qu’on a bien vu qu’il était allé là-bas et avait entendu parler les Allemands chez eux. Alors il s’est un peu ressaisi, mais ce qui est certain, c’est que les Allemands construisent un type sérieux de sous-marins avec canons, mines, etc., qu’il leur faut du temps pour en fabriquer une série, mais qu’ils nous préparent en temps voulu quelque chose de salé comme guerre sous-marine. Fourgues a répété à Flannigan comme on s’est moqué de lui en armée navale et à Paris quand il avait parlé de sous-marins, et l’autre a répondu que ça nous regardait si nous attendions que la fête commence, que les Allemands ne se gênaient guère pour l’annoncer, et que quand nous serions dans le pétrin, ça ne nous avancerait pas de dire que ce sont des pirates, pendant qu’ils nous couleraient des bateaux. Pour cette affaire de piraterie, Flannigan, qui est pourtant partisan de la liberté des mers, puisqu’il est neutre, dit que tout le monde se moque de nous, Alliés, avec nos scrupules de La Haye, et que les Allemands ne se gêneraient pas plus sur mer qu’ils ne se gênent sur terre, s’ils en avaient les moyens, vu que c’est le vainqueur qui fera les nouvelles lois internationales, et qu’avec les sous-marins les Allemands montreront bien que les anciennes ne comptent plus. Il a tenu un bon raisonnement, Flannigan :

— Vous avez établi une frontière avec l’Allemagne par le traité de Francfort, et vous l’avez fait connaître diplomatiquement au monde entier. Est-ce que cela a empêché l’Allemagne de vous envahir par où elle a pu, et vous d’entrer en Alsace que vous aviez reconnue comme possession allemande ? Donc, quand la guerre sévit, les traités ne comptent plus, puisque votre premier effort a été de les détruire. Alors qu’est-ce que vous venez chanter avec les traités internationaux ? L’Allemagne s’en moque et compte sur la victoire pour les changer à son avantage. Pourquoi n’en faites-vous pas autant ? Tout ce qui vous lie à l’Allemagne est déchiré. Sa signature ne vaut plus rien, mais vous continuez à vous empêtrer là dedans, et tout le monde trouve que c’est l’Allemagne qui fait la guerre, et vous qui suivez avec six mois ou un an de retard. C’est comme ces cartes de viande, de sucre, ces recensements et tout, dont vos journaux se moquent tant qu’ils peuvent en disant que l’Allemagne est à bout et que l’hiver prochain elle est morte, vous y viendrez aussi si la guerre dure. Mais l’Allemagne, qui a préparé la guerre pendant la paix, prépare la paix pendant la guerre. Elle fait tout de suite, avant d’avoir l’air d’y être forcée, ce que vous serez obligés de faire contraints et forcés par les circonstances. De même pour les gaz asphyxiants, les liquides enflammés et toutes les horreurs dont elle se sert : quand vos poilus en auront assez de crever comme des mouches, vous comprendrez qu’il est aussi naturel de tuer le monde avec du feu et du poison, qu’avec des obus et des balles. Bref, mes garçons, si vous voulez ne pas en avoir pour des années et avoir la victoire, remuez-vous un peu, parce que l’Allemagne ne ratera pas un seul moyen de vous embêter.

Je n’en finirai pas de te raconter tout ce qu’a dit Flannigan. D’ailleurs, tout ce qu’il a dit a été confirmé pendant une promenade qu’on a faite à terre avec lui ; on a causé à des Norvégiens qui étaient allés en Allemagne. Ils nous ont parlé des zeppelins qui parcourent tous les jours la mer du Nord et la Baltique, tandis qu’il n’y a pas un ballon autour de l’Angleterre ou de la France.

Alors, ce n’est pas la peine de raconter qu’on aura les Allemands sur mer.

Dès qu’un contre-torpilleur anglais arrive en mer du Nord, les zeppelins l’annoncent dans les ports, et il n’y a plus personne dehors que des sous-marins ou des mines. Sans blague, la guerre sur l’eau n’est plus ce qu’elle était avant, mon vieux, mais il n’y a que les Boches qui ont l’air de s’en être aperçu. Les Norvégiens et les Suédois qui étaient là n’ont pas dit grand’chose d’autre, parce que nous étions Français, par politesse, mais on comprend qu’ils croient que l’Allemagne a le bon bout, et qu’après avoir choisi de faire la guerre, elle la fait mieux que nous.

Fourgues et moi nous nous sommes rappelé tout ça quand on est parti et on en a parlé jusqu’à Arkhangel. Le Pamir a rattrapé le convoi allié à dix milles au large de Trondhjem et on a fait ensemble le tour de la Norvège. Il y avait deux croiseurs anglais, quatre destroyers pour accompagner quatorze bateaux de commerce. C’était du beau convoyage, et toutes ces barques ressemblaient à une escadre de guerre. Mais les gens qui décident la formation des convois feraient bien de ne pas mettre ensemble des bateaux filant quinze nœuds avec d’autres qui en font tout de suite sept ou huit en cassant tout. Après deux jours de navigation, le Pamir, qui tenait la bonne moyenne, commençait à ne plus voir ceux qui étaient le plus en avant, pas plus que ceux qui étaient à la traîne. Les convoyeurs couraient du Nord au Sud pour mettre de l’ordre dans tout ça. On s’est rassemblé tant bien que mal. Mais après le cap Nord, il y a eu une petite séance de clapotis bien tassée, avec roulis et tangage et pas plus de vue que dans un tunnel. Ça a duré une vingtaine d’heures. Quand le beau temps est revenu, nous n’étions plus que six sur quatorze. Les rapides s’étaient trottés, les culs-de-jatte avaient disparu on ne sait où. Naturellement, les absents n’avaient pas la T. S. F. et les convoyeurs ont passé trois jours à les chercher. Il y en avait un qui avait eu une avarie de gouvernail et s’était collé sur des cailloux pointus qu’il y a par là ; il s’est ouvert en deux ; les convoyeurs ont pu repêcher son monde, mais sa cargaison ne risque pas d’arriver au front russe.

Enfin, le convoi est arrivé à Arkhangel à la queue leuleu, par paquets de trois ou quatre. C’est le bon moment. Avant un mois et demi ou deux, tout sera gelé, au propre et au figuré. Ce n’est tout de même pas avec des quatorze cargos, ni des cinquante, ni des cent, qu’on pourra leur donner aux Russes tout ce qui leur manque ; la flotte du monde entier n’y suffirait pas. Mais enfin on fait bien de leur passer tout ce qu’on peut. Ça leur apprendra, à eux comme à nous, de laisser les Allemands s’introduire partout. A la déclaration de guerre, il paraît que les trois quarts de leurs usines ont été arrêtées, parce que c’étaient des Boches qui les conduisaient. La mécanique ne s’apprend pas en quarante-huit heures, j’en sais quelque chose avec le tourne-broche du Pamir, et si tu ajoutes que les Boches leur ont chipé toutes leurs usines de Pologne, tu vois d’ici pourquoi le Pamir et les autres copains rappliquent à Arkhangel avec du matériel de guerre.

On nous avait embarqués à Brest, sans même me donner quarante-huit heures pour aller à La Rochelle, sous prétexte que les Russes nous attendaient comme le Messie. Mais ici, ça ne presse pas. On a déjà mis vingt jours à débarquer une partie des quatorze barques, et ce n’est pas près de finir. Au moment où je t’écris, le Pamir a seulement sa cale avant de vidée et la cale arrière peut attendre. On nous a enlevés des quais, à cause d’un autre convoi qui est arrivé pendant ce temps, et qu’on a commencé à vider. Quand tous les bateaux sont à moitié déchargés, on est sûr qu’ils ne repartiront pas et on les laisse moisir dans un coin.

D’ailleurs, qu’on se presse ou non, c’est la même chose. Les affaires restent sur les quais, en pile, sous la pluie et au vent, et il arrive de temps en temps un train qui prend ses aises, qui charge un petit tas sans se presser et repart dans deux ou trois jours. Quand il arrivera aux Carpathes, c’est que le chemin de fer se sera mis en pente. Partout ici c’est la même chose. Ils disent que la Russie est grande et qu’elle est invincible, que cela durera dix ans, que les Boches arriveront à Moscou… Nitchvo ! Napoléon en est reparti, et l’affaire russo-japonaise n’a pas été une défaite. Voilà, mon vieux, le pays où je me trouve en ce moment. Fourgues ne tenait plus en place au début, de voir que le Pamir croupissait sans rien faire. Maintenant, il a trouvé des camarades, des officiers de marine et de guerre russes qui viennent à bord et avec qui il déjeune à terre. Quand je lui demande ce qu’on va rester de temps ici, il me répond : « Nitchvo », avec son accent du Midi, et les Russes se tordent. Ils boivent sec et essayent d’entraîner Fourgues, mais lui ne bronche pas sur l’alcool, et il en profite pour les empiler au poker ; puisqu’on s’empoisonne ici, il en profite pour se faire des rentes, le malin. Le matin, pendant la propreté, il me raconte ce qu’ils lui ont dit pendant qu’ils étaient à moitié pleins : il y en a pas mal qui sont germanophiles, dans la noblesse surtout. Il paraît qu’il y a eu des histoires formidables à la cour et dans les ministères. Quand j’essaye de pousser Fourgues, il me répond que ce n’est pas à dire, mais que tout de même on est plutôt content d’être Français, parce que chez nous, si on fait des bêtises à la pelle, personne n’y travaille pour le roi de Prusse. Comme Fourgues ne blague jamais sur ces affaires-là, je crois qu’il en a entendu des vertes, en particulier sur les chemins de fer. Les wagons se perdent en Russie, et même les trains entiers, sans qu’on sache jamais ce qu’ils sont devenus. Qu’est-ce qu’ils diront, ceux de Brest, quand on leur racontera qu’on est resté plus de vingt jours avec leurs fusils.

Enfin, hier, Fourgues a dit qu’il en avait plein le dos d’Arkhangel, de la vodka et du poker ; peut-être qu’il y avait perdu. Il a attrapé l’officier du port qui arrivait la bouche enfarinée, et on lui a promis que demain le Pamir serait vidé. Ça veut dire encore huit jours. A tout hasard, comme un des croiseurs anglais repart ce soir pour la Roumanie, je lui passerai cette lettre, où je vais avoir fini mes vingt pages. Tu n’as pas à te plaindre, hein, vieux ? D’ailleurs, tu es gentil, tu m’envoies des nouvelles tant que tu peux, et puis il y a tes livres. J’ai fini le premier volume de l’histoire maritime. Je t’en parlerai si j’y pense. A part la lecture, je m’ennuie ferme, car au train dont va le Pamir, je me demande où on va bien nous envoyer la prochaine fois, et pendant ce temps-là que devient La Rochelle ? Enfin, espérons que ce sera pour la fin de l’année, la paix ou le mariage. Ne te moque pas de moi, mon vieux, j’en ai ma claque.

Moudros, 18 décembre 1915.

Nous voilà tout de même revenus dans le Levant, mais ce n’est pas sans aventures, et l’on ne peut pas dire que ce soit très drôle d’avoir fait tout le tour de l’Europe, depuis Arkhangel jusqu’aux Dardanelles pour tomber dans le pétrin où nous sommes. J’ai reçu à Toulon ta longue lettre de fin septembre, en réponse à la mienne d’Arkhangel, et je te remercie beaucoup. Je t’en parlerai si j’en ai le temps, mais pour le moment je vais te raconter les aventures du vieux Pamir depuis trois mois. Nous voilà devenus comme qui dirait des Juifs errants. Plus ça va et plus on croche les bateaux marchands où ils se trouvent, et on leur met n’importe quoi sur le pont pourvu que ça parte, — et aïe donc !

Fourgues a fini par faire débarquer son matériel à Arkhangel et il a réussi à partir en dehors d’un convoi. Il dit que ce n’est pas la peine de perdre du temps avec des bateaux qui ne marchent pas et que, quand on est trop de patouillards et pas assez de convoyeurs, ça fait une trop belle cible pour les sous-marins. Tout de même partout où l’on a touché à terre, je me suis aperçu que Fourgues n’avait pas si tort de dire au début que les sous-marins finiraient par compter. Les officiels trouvent qu’ils commencent à être gênants. Qu’est-ce que ça serait si les ronds-de-cuir étaient obligés de circuler sur l’eau ; ils trouveraient peut-être autre chose à dire que : « Bah ! il ne faut pas croire tout ce qu’on raconte là-dessus, et puis on coule tellement de sous-marins que bientôt il n’en restera plus. » Après cela, il n’y a plus qu’à tirer l’échelle. Motus dans les journaux et ailleurs. Je te raconterai mes petites remarques au fur et à mesure.

Le Pamir avait ordre d’aller à Newcastle pour recevoir des ordres et, au cas qu’il n’en trouverait pas, pour charger du charbon. Nous avons été assez secoués parce qu’on avait le ventre vide. Pendant le retour, le Pamir a croisé pas mal de bateaux qui allaient à Arkhangel. Ils feront bien de se presser, parce que la glace va commencer bientôt. Si les Russes ne se sont pas mis au travail sérieusement, ce n’est pas avec ce qu’ils ont reçu cet été qu’ils pourront enfoncer les Boches. A quoi cela sert-il de ne pas dire la vérité au public, puisque tôt ou tard il doit la connaître ? On lui raconte que dans quinze jours, dans trois mois, tout va marcher d’une façon épatante ; et puis trois mois après, ça va pareil ou un peu plus mal. A qui est-ce que le public doit s’en prendre ? A ceux qui l’ont trompé. Ou bien on savait que ça n’irait pas bien et ce n’était pas la peine d’annoncer que ça irait bien, et le public est obligé de croire que c’est la faute des dirigeants qui n’ont pas su se débrouiller. Il n’y a pas moyen d’en sortir, mais ce sont les gouvernants qui font fausse route.

A Newcastle, on nous a dit d’aller à Southampton pour charger du matériel pour le corps expéditionnaire anglais en France. Nous avons juste pris du charbon pour cette traversée et le Pamir a descendu la mer du Nord et le Pas de Calais. Les journaux racontent partout que le Pas de Calais est complètement fermé aux sous-marins allemands avec des filets et une foule de systèmes perfectionnés, et que les sous-marins qui voudraient aller en Atlantique ou en Méditerranée seraient obligés de faire le grand tour par l’Écosse, et qu’ils n’ont pas assez de rayon d’action, et qu’il n’y a plus rien à craindre des sous-marins. Je ne connais pas grand’chose à la question, mais rien qu’à voir ce que font les Allemands ailleurs, on peut s’attendre à ce qu’ils trouvent le moyen de franchir les trucs perfectionnés et à construire des sous-marins pour aller au bout du monde. Ça crève les yeux et c’est faire l’autruche de raconter le contraire. Fourgues dit qu’on aura un réveil pénible, mais qu’on mettra tout sur le dos des Boches, au lieu de reconnaître qu’on n’a pas pris ses précautions. Il se met dans de belles colères ; mais moi, pourvu que j’aille à La Rochelle, c’est tout ce que je demande.

A Southampton, on a embarqué des automobiles et des tracteurs pour l’armée anglaise, et l’on est allé les porter au Havre. J’ai eu le temps d’aller faire un tour à terre, où c’est plein d’affiches pour prier les gens de s’enrôler. Les Anglais ont tout de même l’air de se remuer un peu plus que l’an dernier, quand ils regardaient tout cela comme une guerre coloniale. Ça ne veut pas dire qu’ils soient encore touchés comme nous. Il y a chez eux des tas de Boches en liberté ; les maisons de commerce continuent à expédier des cargaisons chez les neutres voisins de l’Allemagne, et puis ce n’est pas de suite qu’ils auront refait une armée prête à se battre. La plupart des officiers de carrière ont été tués déjà, et l’on est obligé de faire des capitaines, des commandants avec de bons joueurs de cricket ou de golf. Il leur faudra le temps de se former. Pour le matériel, c’est la même chose ; ils ont à peine commencé à mobiliser leurs usines pour la production de guerre, parce qu’ils ne voulaient pas arrêter les exportations britanniques. Mais là, il n’y a pas grand’chose à dire puisque nous avons fait pareil et qu’il y a à peine quelques semaines que la France commence à prendre des matières là où il y en a, c’est-à-dire en Angleterre, en Amérique et en Espagne. Les Allemands s’y étaient pris de meilleure heure et ça fait une bonne année de perdue.

Il y a un bel encombrement au Havre, et l’on raconte que c’est la même chose à Rouen. C’est tout de même étonnant que les gens responsables laissent s’empiler les wagons, les marchandises et tout, dans les ports. Cela provient sans doute de l’ignorance générale en France sur tout ce qui touche les questions maritimes, et aussi de ce que les grands chefs de la marine de guerre qui commandent dans les ports de commerce ne connaissent rien au trafic. Toujours est-il que Fourgues a dû se battre pour faire débarquer sa marchandise au Havre. On l’a fourrée en tas sur le quai, et nous étions déjà partis qu’elle était encore là, sous la pluie. Pendant notre séjour, on nous a donné ordre d’aller à Marseille pour chercher du matériel pour l’armée d’Orient. Le Pamir aurait pu prendre sur le quai du Havre quelques centaines de tonnes qui étaient destinées à Toulon ou Marseille, ça aurait coûté moins cher de trafic ; mais elles étaient prévues pour y aller par chemin de fer et nous sommes partis sans rien. On a encore fait à l’œil la tournée d’Espagne, et l’on est quand même arrivé en avance, parce que notre chargement n’était pas tout à fait arrivé à Marseille, — toujours à cause des trains qui ne marchent pas. Les journaux peuvent raconter monts et merveilles sur les dispositions qui sont prises, et tous les succès qu’on doit remporter sur tous les fronts au prochain printemps, nous qui faisons le travail de transporter le nécessaire, nous voyons bien que ce n’est pas en continuant comme cela qu’on gagnera les Allemands de vitesse.

Ce n’est pas moi qui pèche par admiration des Boches, et puis, même sans cela, je leur en voudrais encore davantage pour le métier de cheval qu’ils nous font faire depuis un an et demi, et parce qu’à cause d’eux je ne vois pas trop quand je pourrai aller au pays.

Mais tout de même il y a des choses qu’ils font mieux que nous et qu’on pourrait leur prendre si l’on ne veut pas perdre des mois et des années de temps. A quoi ça nous avance de ne pas les imiter dans ces choses, elles sont aussi bonnes pour nous que pour eux ; ce n’est pas devenir des sauvages que de prévoir l’avenir. Nous serons bien avancés quand nous serons forcés de les imiter. Dans le livre d’histoire maritime que tu m’as passé, j’ai lu récemment que les coalisés ont battu Napoléon lorsqu’à force d’être battus ils ont imité Napoléon. Ça leur a tout de même pris quinze ou vingt ans, et s’ils s’y étaient pris plus tôt, ils n’auraient pas attendu aussi longtemps. Pourquoi est-ce que nous conservons en France des trains rapides et des trains express comme j’en ai vu arriver au Havre et à Marseille ? Il y a longtemps qu’en Allemagne, comme nous ont dit les Norvégiens et les Suédois, tous les trains vont à la même vitesse, les voyageurs entre les marchandises. Comme cela le trafic va sans s’arrêter ; tandis qu’en France, avec l’idée de faire croire aux gens de l’arrière que la guerre se gagnera comme une partie de manille, on met des tas de trains rapides qui ne servent guère qu’aux embusqués et qui obligent les obus et le matériel de guerre de s’arrêter à toutes les stations. Alors, comment veux-tu que les choses arrivent ?

J’ai ruminé tout cela pendant que le Pamir avait été envoyé au mouillage de l’Estaque près de Marseille pendant cinq ou six jours, parce qu’il n’y avait pas un seul mètre de quai disponible dans les ports de Marseille et à cause de l’encombrement des chemins de fer. Un jour, nous avons été vingt-quatre bateaux à rouler et à tanguer sous le mistral ; un autre jour, on a été trente-deux vides ou pleins qui gagnaient des mille ou deux mille francs par jour à ne rien faire. Tu parles que, si un sous-marin boche était venu dans cette rade ouverte, et pas de protection, vers les une heure ou deux du matin, il aurait envoyé au fond une bonne demi-douzaine de bateaux comme le Pamir, et serait parti de même sans qu’on ait eu le temps de dire : Pipe ! Mais les reste-à-terre, avec ou sans galons, ont dit que c’était une bonne plaisanterie, et que les sous-marins n’oseront jamais approcher les côtes de France, ici ou dans l’Océan. Avec ça, il n’y a plus qu’à se ramasser et à attendre la torpille les bras croisés.

Enfin, on nous a remorqués de l’Estaque à Marseille, et alors que les autorités nous avaient fait poser pendant près d’une semaine sans rien faire, il a fallu que nous embarquions trois mille tonnes de marchandise dare dare, sans dételer ; la patrie était en danger si le Pamir ne fichait pas le camp dans les quarante-huit heures. On nous a fait dégouliner dans les cales la valeur d’une trentaine de trains ; ils arrivaient à la queue leuleu ; le jour, la nuit, on n’a pas débridé. Le Pamir était au diable vauvert dans le bassin d’Arenc, et toute la camelote était pour Moudros : des voitures, des vivres, des obus, des canons, des chaussures, de tout, je te répète.

Ça tombait comme ça arrivait, et il fallait que j’arrime tout. Tu vois comme c’était facile. Fourgues n’a pas cessé d’écumer, disant que, si on trouvait du mauvais temps, toute la cargaison se mettrait à danser. Mais on l’a prié de se taire, et proprement ! Il y a eu un train qui est arrivé avec des caisses pour Milo. On avait dû se tromper et ce n’était pas pour le Pamir, mais pour un autre bateau. Ça est arrivé vers minuit, la deuxième nuit, et j’ai dit au contrôleur militaire qu’il devait y avoir erreur. Qu’est-ce que j’ai pris ! Il m’a attrapé comme une morue, disant que : Moudros, Milo, et toute la boutique, c’était l’Orient, qu’il avait ordre de mettre dans le Pamir tous les trains qui arrivaient et que je n’allais pas faire retourner celui-là, alors qu’on était déjà en retard. En voilà un qui ne doit pas trop savoir ce que c’est que la géographie. Moi, j’ai embarqué les affaires pour Milo, puisque le bonhomme de la guerre m’en donnait l’ordre. J’ai raconté ça à Fourgues le matin, et il l’a dit au type de la marine qui est venu pour nous donner les ordres de route. Alors le type de la marine s’est mis en colère, et a dit que nous étions trop andouilles d’embarquer des affaires pour Milo quand tout le fourbi était pour Moudros. L’autre de la guerre était parti pour prendre son café. Celui de la marine l’a cherché, et ils se sont dit des gentillesses. Enfin, il a été entendu que le Pamir s’arrêterait en route à Milo et y débarquerait ses caisses pour Milo et puis qu’il irait après à Moudros. On boucle les cales, on met en place les panneaux et l’on était prêt à démarrer du quai, quand arrive un autre train avec douze caisses d’avions, qui s’arrête devant nous. Le sous-officier convoyeur saute à bord et demande le commandant :

— C’est vous le Pamir ?

— Un peu, dit Fourgues.

— Eh bien ! voilà douze avions que vous devez prendre.

— Ça, mon vieux, vous les mettrez à la remorque si vous voulez, mais quant à prendre douze avions à bord c’est midi passé, nos cales sont pleines.

— Pas du tout. Voilà deux jours que j’attends à Miramas et j’ai reçu cette nuit l’ordre d’embarquer les douze avions sur le Pamir. C’est de première extrême urgence.

— Ah ! oui, et depuis quand est-elle partie de Paris votre première extrême urgence ?

— Depuis vingt-trois jours !

Qu’est-ce que tu veux, mon vieux, ça vous désarme des coups pareils ! Quand Fourgues a entendu que ce pauvre bougre était depuis vingt-trois jours avec douze avions sur les bras sur les grands chemins de France, il a dit qu’il allait essayer de prendre ce qu’on pourrait. Nous avons pu en caser six, trois devant, trois derrière. Ce sont des petits monuments de caisses et quand ça se trimballe au bout du treuil, il faut veiller à ne pas recevoir un coin dans la mâchoire ! Et puis, pour arrimer ça ! Il y avait juste la largeur, et on a fourré des ficelles par-dessus pour les amarrer à bâbord et à tribord. Elles montaient jusqu’à la passerelle, les caisses. Mais le bonhomme de la guerre est revenu à la charge et a dit que, puisque le Pamir avait ordre de prendre douze caisses, il fallait embarquer les six qui restaient, quitte à faire une deuxième rangée au-dessus de la première. Alors Fourgues a lâché la grande bordée ; il a sorti des jurons que je ne connaissais pas encore, mais qui sont bien, je te le garantis. Il a dit que son bateau était plein comme un œuf, que ce n’était pas l’habitude d’empiler de la cargaison jusqu’au haut des mâts ; qu’il avait besoin d’y voir pour naviguer ; qu’il n’était déjà pas sûr que les six premières caisses ne ficheraient pas le camp à l’eau au premier coup de tabac, et que les six autres iraient peut-être là-bas par la voie des airs, mais sûrement pas par le Pamir. Là-dessus il a donné l’ordre d’appareillage et l’on s’est cavalé, pendant que les trois citoyens, le convoyeur, le militaire et le marin, s’attrapaient comme des putois sur le quai.

Heureusement qu’on n’a pas eu le gros mauvais temps de Marseille à Milo. Rien que du roulis et du tangage ordinaires, juste assez pour nous donner la frousse sur l’arrimage de la cargaison. On entendait des bruits sourds de colis qui se promenaient dans la cale, et il doit y avoir de la camelote dans un bel état. On n’a pas encore ouvert…, mais ce sera du propre, et c’est nous qui serons empoignés. Mais Fourgues fera de la musique, car il n’aime pas encaisser quand c’est la faute des autres. Je ne sais pas trop comment seront les avions emballés dans les caisses. Comme elles étaient sur le pont, elles avaient de grands mouvements, et nous avons eu beau raidir les ficelles d’amarrage, les caisses se promenaient un peu et ça faisait « boum » à chaque coup de roulis.

A Milo, personne n’a voulu débarquer nos colis qu’on avait pris sur le mauvais train, parce que le chef de l’unité militaire à qui ils étaient destinés et qui devait se trouver là était parti depuis plusieurs jours. Nous n’avons pas encore pu savoir où il faudra le trouver. Dire que c’est tout le temps la même chose ; il y a de quoi rager. Sur cette rade de Milo, il y avait un tas de navires de guerre, français, anglais, russes et italiens, parce qu’il paraît qu’on est prêt à bondir sur les Grecs s’ils continuent à continuer. Les Anglais, qui sont arrivés les premiers, n’ont pas fait long feu pour installer les filets et un barrage contre les sous-marins. C’est très gentil de dire, dans les journaux et à la tribune, que les sous-marins n’existent pas… mais il vaut mieux prendre des précautions, parce qu’ils commencent à caramboler des bateaux un peu partout. Fourgues dit qu’il aurait préféré avoir eu tort, mais que tout ce qu’il pensait commence à se réaliser sur mer, et que c’est fichant d’avoir été Cassandre à ce point-là. Pendant ce temps, le Pamir continue à ne pas avoir la T. S. F. ni des canons, ni rien pour se protéger contre les sous-marins. Il n’est pas seul. A Milo et à Moudros, où nous sommes maintenant, il y a sept ou huit bateaux sur dix qui n’ont pas la T. S. F., et je te prie de croire qu’il faut entendre les commandants et les officiers de ces cargos-là. Mais qu’est-ce que ça peut faire tout ce qu’ils disent et qu’ils pensent ? On sait bien qu’ils marcheront toujours. S’ils sont culbutés par un sous-marin, on mettra dans le journal : « La piraterie boche. — Tel bateau a été coulé. Il ne transportait pas de personnel militaire. »

Tiens ! c’est trop idiot la manière dont on conduit les affaires de mer.

Le Pamir est allé tout droit sur Moudros. Il n’a rien débarqué du tout. Tu ne peux pas avoir une idée du déballage qu’il y a dans tout le pays. On évacue partout. Adieu Constantinople et la fin de la Turquie ! Adieu Gallipoli, les Dardanelles, la côte d’Asie ! Adieu tout ! Tout ça s’en va à Salonique, le matériel et le personnel qui n’a pas claqué ! On va sauver la Serbie s’il n’est pas trop tard. Suvla est vidé. Les Anglais y ont laissé des millions de matériel auquel ils ont fichu le feu. Seddul-Bahr, Kum-Kalé, on emballe tout pour former une armée d’Orient, et ce n’est pas trop tôt qu’on ait pensé à mettre du monde à Salonique, sans quoi je me demande où les Boches se seraient arrêtés. Il paraît que c’est une idée de notre Président du Conseil. C’est rudement chic qu’il ait mis le doigt là-dessus, car il y a plusieurs mois que l’affaire des Dardanelles était cuite. Avec une armée à Salonique et une armée franco-anglaise, on empêchera les Boches de descendre. Qu’est-ce qu’ils pourraient nous embêter en Méditerranée s’ils avaient la Grèce et le Péloponnèse, je me le demande. Mais tout ça c’est encore de la politique.

Le Pamir attend à Moudros. On prend tous les bateaux vides pour évacuer à tour de bras. Nous, nous sommes pleins comme une huître, et on nous laisse ici parce que toute la place est prise à Salonique. Où est-ce que nous pourrons bien débarquer notre marchandise, nos avions, notre boustifaille ? Je n’en sais pas plus long que toi. Ce qu’il y a de certain, c’est que rien de ce que nous avons pris à Marseille n’arrivera à destination. Oh ! cela pourra toujours servir à l’un ou à l’autre, mais tout est chambardé dans ce pays-ci et tout ce que le Pamir pourra faire, c’est de débarquer nos cales sur le quai où on lui dira, sans s’occuper de ce que ça deviendra. Tout ça, mon pauvre vieux, n’est pas très gai.

Combien de temps va-t-on rester ici ? Fourgues se démène, mais cela n’avance à rien. Les autres bateaux vont et viennent, le Pamir ne reçoit pas d’ordres. Je souhaite qu’il aille à Salonique, histoire de voir ce qui se passe de ce côté-là. Mais depuis le début de la guerre rien n’est arrivé de ce qu’on attendait. Alors, je m’en contrefiche, aussi longtemps que je ne vais pas à La Rochelle.

Au revoir, vieux, j’ai reçu ta dernière de Bizerte où l’Auvergne était au bassin. Tu me racontes pas mal d’histoires de l’armée navale. Je voudrais bien te dire ce que j’en pense, mais un bateau va partir pour Malte et je vais lui passer cette lettre-ci. Tout ce que je peux dire, c’est qu’il me semble que cela ne va pas plus fort sur les navires de guerre que sur les patouillards genre Pamir. Dieu veuille que sur terre, et dans la politique, et dans la diplomatie ils soient plus malins que nos chefs de mer ! Ce qui me console, c’est que les Allemands sont encore plus courges que nous ; sans quoi étant donnés leur préparation et nos ratés du début, il y a longtemps qu’ils auraient dû nous boulotter. Ne l’ayant pas fait, ils n’y réussiront plus. Sur cette pensée consolante je te souhaite la bonne année et j’espère que nous nous verrons en 1916. Je t’embrasse.