TROISIÈME PARTIE

Algérie, 30 janvier 1916.

Mon cher ami,

Devine qui j’ai rencontré hier. Je te le donne en mille. C’est Blangy ! Tu te demandais comme moi ce qu’était devenu ce farceur-là, qui ne nous avait pas donné signe de vie. Je suis tombé sur lui sous les arcades et j’ai commencé à l’attraper salement. Il m’a répondu que c’était toi et moi qui étions de grandes flemmes, attendu que nous avions des loisirs et que lui n’en avait pas eu. Enfin, j’ai vu qu’il n’a pas changé, et qu’il a toujours son poil dans la main pour écrire. Comme il avait sa soirée libre, on pris l’apéritif ensemble et il a invité Fourgues à dîner. Il n’a plus peur, Blangy, depuis qu’il commande un chalutier ; il traite Fourgues d’égal à égal. Pendant le dîner il nous a raconté ses aventures, et il y a de quoi remplir un almanach.

Il commande depuis six semaines un chalutier grand comme un piano, à moitié pourri, avec un canon gros comme une sarbacane, et qui ne serait pas capable de courir après un sous-marin boiteux. Ils sont pas mal comme cela en Méditerranée, dit Blangy, surtout ceux qu’on a mis sur les côtes d’Afrique et de Tunisie. La moitié du temps, il y a quelque chose qui ne va pas : gouvernail, drosses, servo-moteur, condenseur, pistons ou chaudières, et on répare tout ça comme on peut. Le reste du temps on rencontre des tempêtes dont les sous-marins se contrefichent, mais qui empêchent de naviguer ces pauvres mouilleculs de chalutiers. Alors tu vois ce que ça peut être la surveillance contre les sous-marins. Heureusement que les journaux disent que dans trois mois il ne restera plus un sous-marin boche, tellement on leur en a coulé. Blangy n’est pas de cet avis. Fourgues non plus, moi non plus. Nous pouvons bien t’écrire ça, mon vieux de l’Auvergne, car j’ai comme une idée que tu en penses autant ; nous ne sommes pas des officiers nous quatre. Blangy m’a dit de t’envoyer bien le bonjour, et il a bien ri quand je lui ai dit qu’à toi, le navigateur, on avait joué le même tour qu’à lui, de te mettre derrière un canon au lieu de t’envoyer sur la passerelle. Il te souhaite d’avoir aussi un chalutier ou autre chose qui te fasse naviguer. Il est très content, malgré ses avatars sur son rafiot pourri. Il se sent vivre. La fièvre et les rhumatismes sont partis ; et il n’attend que l’occasion de seringuer un sous-marin, à moins que ce ne soit lui qui le soit.

Je t’ai assez rasé avec Blangy, et je reviens aux aventures du Pamir, depuis Moudros jusqu’à Alger, c’est-à-dire depuis un mois et demi. Tu dois être étonné de me voir t’écrire si vite : je vais te dire pourquoi tout de suite. On a cueilli en mer des embarcations du cargo Mer-Morte, de la même compagnie que nous, qui avait été torpillé la veille. Dans cette embarcation il y avait Villiers, le mécanicien de la Mer-Morte, et le patron a autorisé Fourgues à le garder à bord. Comme ça je lui ai passé la moitié de mon travail, c’est-à-dire la machine, et j’ai un peu plus de temps devant moi. Je pourrais t’écrire davantage à moins que cela ne t’ennuie, auquel cas tu n’as qu’à me prévenir.

Tu te souviens que, quand je t’ai écrit, le Pamir était en carafe à Moudros avec du chargement pour un lot d’unités militaires variées. Je te garantis que le chargement n’est pas arrivé à destination parce que nous sommes tombés en plein remue-ménage. Tout le monde fichait le camp de là où il était, Gallipoli ou Asie. Les uns rentraient en France, d’autres en Égypte, la plupart à Salonique pour l’armée d’Orient, et personne ne pouvait nous dire quoi faire de nos trois mille tonnes et de nos six caisses d’avions. Fourgues est allé voir l’amiral français, puis l’amiral anglais, puis le chef de base française et puis le chef de base anglaise, et toutes les autorités. Tout le monde lui disait : « Le Pamir ? le Pamir ? Trois milles tonnes ? Matériel de guerre ? six avions ? Quoi faire de vous ? Vous demandez des ordres ? »

« A quoi cela sert, alors, disait Fourgues, d’avoir des amiraux et des chefs de base dans le pays où ça chauffe, s’ils ne sont pas capables de prendre une initiative et demandent des ordres à Paris pour une pauvre barque de trois mille tonnes ? » Tu penses que les ordres ne sont pas arrivés. On avait bien d’autres chiens à fouetter, à Paris ou à Londres. Nous y serions encore, si un beau soir Fourgues n’avait dit pendant le dîner :

— Mon petit, tu vas pousser les feux, et nous filerons au jour avec le convoi du matin. Nous irons à Salonique. Là ils auront tout de même besoin de matériel puisqu’il paraît que l’armée d’Orient va rentrer dans la Bulgarie. Quand le Pamir sera sorti de Moudros, ils ne nous rattraperont pas puisqu’ils ne veulent pas nous donner la T. S. F., et l’on verra bien à Salonique.

Il a fait comme il a dit, Fourgues. Le Pamir a appareillé au jour, s’est fourré derrière quatre patouillards qui sortaient du barrage, et personne n’a bronché. Fourgues rigolait sur sa passerelle.

— Tu vois, petit ! l’amiral français croit que j’ai des ordres du chef de la base militaire. Le chef de la base, que j’ai des ordres de l’amiral, et eux deux ils auraient laissé moisir ma cargaison, tandis que demain le général Sarrail sera bien content de la recevoir.

Peut-être que Fourgues avait raison. Mais peut-être aussi, quand ils ont vu partir le Pamir, l’amiral et le chef de la base ont pensé que ce n’était pas trop tôt d’être débarrassés de ce joueur de trombone, et se sont dit qu’il aille se faire pendre ailleurs. Fourgues a dit que ça lui servirait de leçon, et que, désormais, quand les autorités ne sauraient pas quels ordres lui donner, il se les donnerait tout seul, parce que ça le dégoûtait de faire gagner par jour des mille et quinze cents balles aux actionnaires sans rien faire.

Le Pamir est entré le lendemain matin à Salonique, parce qu’on a poireauté la moitié de la nuit devant le barrage de la rade. Ce n’est pas trop tôt que les amiraux français se soient mis à mettre des filets à l’entrée des rades, au lieu de faire comme au début de la guerre, où les sous-marins n’avaient qu’à venir. Tu peux m’en croire, mon vieux : les Allemands ont découvert cela avant nous, et les Autrichiens aussi, dans leurs ports de la mer du Nord, de l’Adriatique et de la Baltique ; et ils en trouveront bien d’autres pour lesquelles nous serons en retard de six mois ou un an. Ce qui m’épate, c’est que j’ai causé avec pas mal de jeunes marins de votre marine de guerre, et qu’ils voient tout cela très clairement. Quand je dis jeunes marins, c’est des gens entre trente et quarante-cinq ans, de ceux que les Anglais appellent déjà des old Fogeys[6]. Dans la marine française, ces vieilles badernes n’ont pas encore le droit d’avoir une opinion et pourtant ils y voient clair. On ne peut pas dire qu’ils ne connaissent pas leur métier, puisqu’ils n’ont fait que ça depuis dix-huit ou vingt ans. On ne peut pas dire qu’ils ne sont pas capables de commander, puisqu’en Angleterre ils commanderaient déjà une escadre ou une base navale, et qu’on voit couramment un vieux lieutenant de vaisseau français de quarante-cinq ans à trois galons aller demander des ordres à un jeune amiral anglais de quarante-deux ans à trois étoiles. Le contraire n’a jamais lieu. Est-ce que par hasard les Français ne seraient pas aussi malins que les Anglais ? Dis-moi si c’est ton opinion ou bien, après ton contact avec la marine de guerre, si tu penses que les amiraux français ne tiennent pas du tout à rajeunir les cadres supérieurs ? Je te dirais bien aujourd’hui tout ce que je pense là-dessus, et Fourgues aussi, mais je vois que ma lettre n’est pas encore finie rien qu’avec les histoires du Pamir et ce sera pour une autre fois.

[6] Vieilles badernes.

Il s’est trouvé que notre camelote a été rudement la bienvenue à Salonique. Les bonshommes de la guerre nous ont sauté dessus comme si on avait été des sauveurs. Des canons, des affûts, et des pioches et des pelles et de tout ce que le Pamir avait dans le ventre, il paraît qu’on n’en a pas de trop en Macédoine, d’autant plus que c’est la même chose pour tous les bateaux que pour le Pamir. Il y a des centaines de mille tonnes à transvaser d’un point à un autre, et personne n’ose prendre des initiatives, parce que le matériel de guerre dépend du grand quartier général de France ; que le grand quartier général n’est pas sur les lieux et ne donne pas d’ordres, mais que, quand on donne des ordres sur place, il n’est pas content et donne des ordres contraires, et qu’il n’y a pas moyen que ça marche avec un système comme ça. Alors tu penses si on a trouvé que Fourgues était un type à la hauteur d’abouler ses trois mille tonnes sans que personne ait eu à les demander. On n’a pas mis longtemps à nous vider. Mais c’est surtout les six avions qui ont été les bienvenus. Personne ne savait où ils avaient bien pu passer. Les six autres que le Pamir avait laissés à Marseille avaient été renvoyés d’urgence sur le front français, où il y a de la casse, et où il paraît qu’on a plus besoin d’avions qu’en armée d’Orient qui n’est qu’un à-côté de la guerre. Mais les six que nous trimballions, personne n’avait l’air de savoir ce qu’ils étaient devenus, et pourtant on en avait plutôt besoin à Salonique, où les fokkers et les taubes viennent quasiment tous les jours et on n’a pas trop d’avions de chasse : les nôtres en étaient. Nous sommes restés cinq jours à Salonique ; mais au bout de trois jours les avions que nous portions étaient déjà montés et avaient sucré les Bulgares. Du coup, Fourgues a été content, et il me l’a dit :

— Tu vois, petit, je comprends maintenant cette guerre. Il y a deux sortes de gens. Les paperassiers, genre administratif, qui ont l’autorité, qui font tuer les poilus administrativement et couler les bateaux administrativement ; quand les papiers sont écrits et leur responsabilité à couvert, ils s’en fichent et se frottent les mains. Et puis il y a les autres : des gens comme toi et moi et quelques millions de pauvres bougres ; on turbine et on se fait crever la peau sans avoir besoin d’écrire des papiers ; c’est nous qui faisons marcher la boutique et gagnerons la guerre ; personne ne nous remerciera ; si la France tient le bon bout, c’est grâce à nous des bateaux et des tranchées. Sur terre, ils n’ont pas encore trouvé moyen d’avoir de l’artillerie lourde autant que les Allemands, et là où les Boches lancent un obus de gros calibre, nous mettons un poilu, et le sang de nos poilus compense notre infériorité d’artillerie. Sur mer, c’est la même chose, sauf que les sous-marins remplacent la grosse artillerie, et les bateaux qui vont au fond remplacent les poilus qui se font marmiter. Tout ça n’est pas bon à mettre dans les journaux, mais c’est la vérité tout de même. Ça durera ce que ça durera, et l’on sera bien obligé à la fin d’imiter les Allemands, au lieu de se moquer d’eux.

En général, Fourgues a toujours raison, et les choses qu’il dit arrivent six ou huit mois plus tard, de sorte que, quand on lui dit qu’il est pessimiste, il ne peut répondre que ceci : « attendez et vous verrez ». Alors quand ce qu’il a prédit se réalise, les gens qui lui avaient dit que ça ne se réaliserait pas ne se rappellent plus que Fourgues l’avait dit le premier, et ils lui chantent qu’ils l’avaient dit depuis longtemps.

Alors Fourgues se fiche en colère et il annonce d’autres choses qui étonnent les contradicteurs, et ils lui redisent que ça n’arrivera pas parce que les journaux disent le contraire ; et trois ou six mois après, c’est encore Fourgues qui a raison. Est-ce que tu as remarqué la chose suivante, toi, sur ton Auvergne ? Il arrive des fois qu’on a le vrai, le bon, le fin tuyau. Par exemple, quand Fourgues ou moi racontons des choses qu’on a vues avec les yeux et entendues avec les oreilles sur le Pamir, soit à Arkhangel, soit en Norvège, soit en Angleterre ou ailleurs. Ce ne sont pas des blagues, c’est comme qui dirait deux et deux font quatre, ou bien les deux mains font dix doigts. Alors, Fourgues et moi, nous racontons ces histoires quand on nous les demande, comme si ça pouvait intéresser les gens et comme s’ils cherchaient à savoir la vérité. Eh bien ! pas du tout : plus les gens sont haut placés et moins ils cherchent à savoir la vérité. Quand on leur dit quelque chose qu’ils connaissent pour être vrai, ils répondent : « Surtout ne le répétez pas ! Il faut éviter de troubler l’opinion publique. » On ne demande pas mieux que de ne rien dire, à la condition que les gens haut placés fassent le nécessaire pour remédier aux mauvaises choses qu’ils disent de taire. Mais quand on s’aperçoit que ce n’est pas du tout pour y remédier en silence qu’ils vous ordonnent de vous taire, mais bien pour rester les bras croisés en ne faisant rien pendant que les gens qui ne savent pas s’imaginent qu’on fait le nécessaire, eh bien ! mon vieux, il y a de quoi la trouver saumâtre… Ou bien ces mêmes personnes officielles ne savent pas que la chose que vous dites est réelle, ne le savent pas officiellement, je veux dire. Alors ce n’est pas la peine de leur corner aux oreilles qu’on a vu et entendu. Elles n’écoutent rien, elles n’entendent rien, elles ne font rien. Fourgues a raconté, à Moudros, à Salonique et ailleurs, ce que lui avait dit Flannigan à Trondhjem sur ce que nous préparaient les Allemands comme guerre sous-marine. Il a répété les journaux allemands parce qu’il a une sacrée mémoire pour ces choses-là. Il a donné des détails et des chiffres. Eh bien ! tous les chefs maritimes et autres se sont payé sa tête, comme il y a un an et demi en armée navale. Quand il a parlé du Cressy, du Hogue, de l’Aboukir, de la Lusitania, du Bouvet, de l’Océan, du Gambetta et de tous les autres qui avaient culbuté, on lui a répondu que c’était de purs accidents, que les Allemands ne pouvaient plus rien faire, car on avait coulé leurs sous-marins, que toutes les mesures étaient prises et qu’avant six semaines la guerre maritime serait finie, et qu’il suffisait de lire les journaux. Là-dessus, Fourgues, un peu estomaqué tout de même, montre les journaux où il y a imprimé « Marine » avec un blanc d’une ou deux colonnes. Mais quand il prétend que ces colonnes cachent quelque chose, on lui répond qu’il est un froussard et un semeur de panique. Alors Fourgues est un peu plus furieux et ramasse sa langue, de peur d’en dire trop. Mais à moi, il me confie qu’avec des hurluberlus pareils pour s’occuper des choses de la mer, trop vieux sur mer, indifférents dans les bureaux, on peut s’attendre à tout de la part des Allemands, qui n’iront pas par quatre chemins. Il dit que les dirigeants anglais et français, ceux de la mer, ont de la veine que le public n’y entende goutte aux choses maritimes, sans quoi on leur aurait secoué les puces au Parlement comme on l’a fait pour l’armée, et qu’on aurait pris des précautions au lieu d’aller aux catastrophes.

Mais je m’écarte du Pamir. Quand on a vidé notre camelote, les autorités militaires ont eu besoin de rapatrier en Algérie des tas de coloniaux, Arbis et Soudanais, qui étaient en Orient depuis près d’une année et claquaient de froid. Il n’y avait guère à Salonique que le Pamir qui fût paré pour le voyage, parce que les autres bateaux attendaient leur déchargement. Alors nous avons embarqué trois cents Africains pour l’Algérie. Ils n’ont pas fait beaucoup de bruit, ces pauvres gens, entre leur tremblement de froid et leur mal de cœur. Ils ne demandaient qu’une chose, c’est qu’on leur fiche la paix. Il n’y a eu qu’à leur passer, deux fois par jour, de l’eau et du pain, et ils en avalaient un peu pour vomir le reste du temps. Nous avons suivi depuis Salonique jusqu’en Algérie, la route secrète indiquée pour les bateaux par l’amirauté française et anglaise. Fourgues l’a suivie, non pas pour sa sécurité, mais pour rigoler.

— Veux-tu parier, petit, — m’a-t-il dit quand il a eu tracé sur la carte la route secrète, — veux-tu parier quelque chose avec moi ?

— Je veux bien parier, commandant, mais quoi ?

— Eh bien ! tu vois. Le Pamir va suivre de Salonique en Algérie cette route archi-secrète. Donc les Boches ne la connaissent pas. Donc elle est protégée contre les sous-marins. C’est pour ça qu’on nous oblige à la suivre. Pas vrai, petit ?

— Dame, je ne vois pas…

— Eh bien ! veux-tu parier qu’avant l’arrivée le Pamir sera torpillé sur cette route qu’on nous ordonne de suivre, ou bien que nous cueillerons les embarcations de quelque bateau torpillé ? Veux-tu parier ?

— Avant de parier, je voudrais savoir pourquoi. Car, enfin, ce n’est pas pour des prunes qu’on nous oblige à suivre une route de sécurité, une route secrète, protégée contre les sous-marins.

Fourgues se gondolait comme un cachalot ; il n’a pas voulu m’expliquer, mais il a dit :

— Si c’est moi qui perds, je te paie une boîte de cigares. Si c’est moi qui gagne, tu me feras deux quarts de rabiot, de minuit à quatre.

— Ça je veux bien, mais pourquoi ?

— Je te dirai après.

Il n’a pas voulu démordre et n’a rien expliqué. Mais cet animal-là avait raison. Entre Malte et l’Algérie on est tombé sur les embarcations de la Mer-Morte qui avait été torpillée quinze heures avant notre passage.

On les a trouvées au petit jour, vers six heures et demie du matin. C’est moi qui étais de quart. Fourgues m’avait dit en me passant le quart, à quatre heures du matin :

— Ne quitte pas la route secrète, hein, petit ? Il faut venir à l’Ouest, à cinq heures précises, tu vois, au point que j’ai marqué au crayon sur la carte. C’est le point où se croisent les routes secrètes venant du Nord, du Sud, de l’Est et de l’Ouest. C’est un point bien intéressant. Tous les bateaux y passent. Passes-y aussi.

Moi j’y ai passé aussi juste que j’ai pu. Il faisait une jolie brise d’Est qui nous poussait dans le dos et nous donnait un bon roulis, car on était vide. Les Africains rendaient dans les coins tripes et boyaux et l’on n’y voyait pas à cent mètres.

J’étais venu route à l’Ouest depuis environ une heure et quart, et j’en allumais une pour me réveiller, quand la vigie du haut du mât se met à hurler :

— Épave à deux quarts par tribord.

Moi, je regarde et ne vois rien, mais je mets quand même la barre à droite pour me diriger où m’avait dit la vigie. Et la voilà qui chante encore :

— Deuxième épave, droit devant vous, à trois cents mètres.

Il n’y a pas eu besoin de réveiller Fourgues. Il a sauté de sa chambre sur la passerelle, avec la jumelle, et il a déniché les deux canots en un clin d’œil.

— Ça va bien, petit ! ils sont deux canots, bien pleins. Nous allons les ramasser. Je prends le quart. Va derrière pour cueillir ces pauvres bougres, puis chauffer du vin et du café et des couvertures. Ils doivent être là depuis hier soir et qu’ils doivent être trempés, avec un clapotis d’un mètre de haut.

Fourgues a bien manœuvré et en cinq minutes de temps on a pu rentrer à bord les bonshommes des deux canots qui avaient dérivé à cinq cents mètres l’un de l’autre. Fourgues les a bien accostés au vent en sorte qu’ils se sont trouvés en eau calme, et comme il n’y avait que des marins, et pas d’éléphants dans le tas, ils ont grimpé à notre échelle sans se faire prier. Ils étaient plutôt humides. Je les ai envoyés se sécher dans la chaufferie, et après ils ont bu leur café et leur vin chaud ; ils ont roupillé une bonne journée, et le soir ils étaient frais comme l’œil.

Comme officier, il n’y avait que le mécanicien Villiers dont je t’ai déjà parlé. On l’a couché tout de suite dans la chambre de Muriac et nous avons eu un peu peur parce qu’il a eu le délire jusqu’à l’arrivée en Algérie. Il y avait un obus qui avait éclaté dans la machine de la Mer-Morte, avait crevé un cylindre et tué deux hommes, et il ne sait pas encore comment il s’en est tiré. Enfin, il s’est remis depuis avant-hier et voilà l’histoire qu’il nous a racontée.

La Mer-Morte était partie de Toulon avec un chargement d’obus, gargousses, explosifs, et tout le fourbi pour l’armée d’Orient. Comme de juste, pas de T. S. F., pas de canons, rien. C’est la même chose que nous. La compagnie ne veut pas casquer, et la marine s’en moque. La Mer-Morte a pris la route secrète de Toulon à Salonique, la même que le Pamir en sens inverse. On leur avait dit que la route serait surveillée d’un bout à l’autre. « C’est bon pour des pékins, a dit Villiers, cette histoire-là. Il faudrait au moins mille bateaux pour surveiller la route de Toulon à Salonique, et il n’y en a pas cent en Méditerranée tout entière. » Je dois te dire que la Mer-Morte a fait à peu près autant de turbin que le Pamir depuis le début de la guerre, surtout en Méditerranée, et que Villiers pense sur tout cela à peu près la même chose que Fourgues et moi, et il dit que son commandant, qui est resté dans l’affaire, le pauvre, pensait comme lui. C’est tout de même rigolo que tous les gens qui font le vrai travail sur mer pensent la même chose au sujet des sous-marins boches, et disent que ce n’est pas une blague ; tandis que tous les reste-à-terre, et les journaux et les ministres disent qu’il ne faut pas s’en faire, et qu’en tout cas ce sera fini dans quinze jours. Quels quinze jours ? Villiers la trouve mauvaise, lui qui vient d’y passer, et quoiqu’il soit seulement mécanicien et pas officier de navigation, il a dit des choses que Fourgues trouve tout à fait justes.

Je reprends l’histoire de Villiers. La Mer-Morte, avec ses cinq mille tonnes de projectiles et autres crapouillots, a fait route sur la route secrète jusqu’à l’endroit où il fallait mettre le cap à l’Est vers le canal de Malte. Elle n’a pas dû rencontrer un seul bâtiment de patrouille ni de surveillance, et ça n’épate pas Villiers, car il sait bien que ce n’est pas possible. Il nous a demandé si le Pamir en avait rencontré de Salonique à Alger, et Fourgues lui a montré le blanc de l’œil, ce qui est exact. Ça n’a pas épaté Villiers non plus. Il nous racontait ça dans le port ; et tu sais, un type qui l’a échappé aussi belle, et qui y a laissé son commandant, son second, dix hommes, son bateau, cinq mille tonnes d’obus et a failli y rester, on l’écoute tout de même un peu mieux que les âneries des reste-à-terre. Bref la Mer-Morte est arrivée vers le soir à l’endroit du changement de route. Là, un sous-marin a émergé à cinq ou six cents mètres derrière elle, et a tiré un coup de canon à blanc, pour la faire s’arrêter. Le commandant de la Mer-Morte était un type qui n’avait pas la trouille. Comme il avait cinq mille tonnes de munitions, il a pensé qu’il ne fallait pas se faire envoyer par le fond, parce qu’on en avait besoin en armée d’Orient, et il a envoyé l’ordre à Villiers dans la machine de pousser les feux à tout casser, et qu’il fallait tenir à toute vitesse pendant une demi-heure, parce que la nuit allait tomber et qu’alors on sèmerait le sous-marin. Villiers a fait ce qu’il a pu, et la Mer-Morte a pu monter jusqu’à onze nœuds et demi. Mais le sous-marin allait plus vite que ça. Il a gagné la Mer-Morte et a commencé à lui tirer dedans. La Mer-Morte n’avait pas plus de canons que le Pamir, et ne pouvait pas répondre. Le commandant, voyant qu’il allait être coulé, a voulu tout de même essayer de couler le sous-marin, a changé de route, cap pour cap, et a mis le cap vers lui. Tu sais ce que c’est ça, c’est le fantassin vers une mitrailleuse. Le sous-marin l’a attendu un peu, puis lui a envoyé sur la passerelle deux obus qui ont tué le commandant et son second avec les autres, et deux autres en pleine coque, près de la flottaison, qui ont éclaboussé machine et chaufferie et failli tuer Villiers.

La Mer-Morte a bien été obligée de s’arrêter : plus de commandant, plus de vapeur, une épave. Alors le sous-marin est venu tout près et il a envoyé un officier dans son you-you, qui est venu à bord de la Mer-Morte. Villiers était monté sur le pont avec tout l’équipage qui n’était pas tué. Il n’avait pas encore le délire, l’officier du sous-marin savait très bien le français et il a été très poli.

— Vous allez faire débarquer vos embarcations et embarquer dedans votre équipage. Vous, monsieur l’officier, veuillez me suivre sur la passerelle. Oh ! nous avons vu : nous avons tué le commandant et un officier de quart ; notre canonnier est très bon. Mais j’ai quelque chose à voir sur la passerelle.

Villiers l’a suivi. Le Boche était accompagné de deux matelots armés de revolvers et le sous-marin était tout contre avec son canon braqué. L’officier du sous-marin est allé dans la chambre de navigation, et il a regardé la carte de la Méditerranée, sur laquelle le commandant de la Mer-Morte avait tracé la route secrète de Toulon à Salonique ; il a comparé cette route secrète avec une carte qu’il avait apportée avec lui du sous-marin. Quand il a vu que ça allait, il dit à Villiers :

— Ça va très bien. Nous savons par où passent tous les bateaux, nos espions ne nous ont pas trompés. Comme ça, avec ces routes secrètes, nous sommes sûrs de ne pas perdre notre temps, puisque vous passez tous par là. Les bateaux de surveillance ne sont pas très nombreux, vous avez dû vous en apercevoir ; quand il y en a, nous restons hors de portée et puis nous rallions quand ils sont partis ; cela simplifie notre travail.

Villiers était plutôt ahuri. Mais l’autre était très poli et souriait.

— Oh ! ce n’est pas du hasard ! Notre sous-marin attendait la Mer-Morte qui est partie de Toulon avant-hier soir avec cinq mille tonnes de munitions pour l’armée d’Orient. Le même jour est partie la Sainte-Artémise avec du charbon pour Bizerte, la Jeanne-Marguerite avec du charbon pour Navarin et le cuirassé Lyon pour Malte. Ils ont tous passé ici dans la journée ; nous les avons vus et laissés passer. Nous ne travaillons que sans risques et quand cela en vaut la peine. Cinq mille tonnes de munitions ! Nous sommes très bien renseignés… Et puis ces routes secrètes c’est tellement plus commode !

Quand il a eu fini de bien consulter les cartes de la Mer-Morte, le Boche a tendu à Villiers un carnet à souche avec prière de signer :

— C’est pour notre comptabilité et notre part de prises, — a-t-il dit. — Évidemment, on nous croit quand nous disons que nous avons fait couler un bateau. Mais il vaut mieux que ce soit signé par un des officiers du bateau. C’est plus sûr. En Allemagne, ce n’est pas comme chez vous. On nous récompense d’autant plus que nous détruisons davantage sur mer. Nous faisons la guerre pour de bon. Ainsi cette affaire de la Mer-Morte avec ses cinq mille tonnes de munitions va rapporter dix mille marks à mon commandant, cinq mille à moi, et mille à chacun des hommes de l’équipage de mon sous-marin. C’est gentil, ça. Ah ! je vous recommande de vous en aller vite dans votre embarcation et de faire force rame ; je vais mettre des grenades dans la cale avant, et dame, avant un quart d’heure cela fera un beau feu d’artifice.

Villiers lui a dit qu’au moins il permette aux matelots d’embarquer des vivres et du vin et des vêtements, parce que les canots de sauvetage resteraient peut-être longtemps à la mer.

— A quoi bon ? Nous ne sommes pas des sauvages, — a répondu le Boche. — Tous les bateaux passent ici. Il y en a qui ne contiennent rien d’important et vont passer avant vingt-quatre heures : la Creuse, le City-of-Birmingham, le Pamir, la Santa-Trinita. Nous ne leur dirons rien, il y en a d’autres qui sont plus intéressants : nous sommes très bien renseignés. Sur ces quatre il y en a bien un qui vous ramassera.

Villiers est parti dans le canot, et ils ont fait force rame sous le vent tant qu’ils ont pu. La Mer-Morte a sauté vingt minutes après. Villiers avait eu le temps de faire mettre dans les embarcations tous les types tués qu’on a ensevelis en Algérie. Mais lui a tenu le coup tant qu’il a pu. Vers le milieu de la nuit, le froid, l’humidité, la soif, et toute cette histoire lui ont donné le délire et quand nous sommes arrivés, il a fallu lui amarrer une ficelle sous les bras pour le hisser à bord du Pamir, il était en loques.

Il est à peu près remis. On est arrivé en Algérie avant-hier et l’on a débarqué les Arbis de l’armée d’Orient, qui vont raconter cette histoire-là dans leurs gourbis. Fourgues et moi allons demain avec Villiers voir les autorités militaires pour remettre notre rapport écrit et faire notre rapport verbal sur l’affaire du Pamir et de la Mer-Morte. Je t’écrirai ça plus tard. Le courrier de France part tout à l’heure, et l’on ne sait pas ce que va faire le Pamir. Au revoir, vieux. J’espère que Villiers va rester sur le Pamir : comme ça je t’écrirai un peu plus.

Salonique, 13 mars 1916.

Mon cher vieux,

Chiche que tu ne devines pas ce que le Pamir a trimballé ici ? Du bois à brûler tout simplement. Il y a bien d’autres choses par-dessus, mais c’est surtout du bois à brûler. Il paraît que cette denrée-là se fait rare en France et dans tous pays, et comme en armée d’Orient ils en ont autant que dans le milieu de mon œil, nous en avons apporté deux mille tonnes. Mais voilà que j’anticipe. Je reviens à l’Algérie, où je t’ai laissé après que nous avons ramassé les sinistrés de la Mer-Morte.

Les autorités du port nous ont reçus assez fraîchement. Villiers, Fourgues et moi, nous avons raconté notre petite histoire et remis nos rapports écrits pour le ministère. C’était clair comme le jour. Mais on nous a plutôt fait grise mine. On a demandé à Villiers des tas de renseignements sur la route, la manœuvre, l’heure où le sous-marin est arrivé, où l’officier est monté à bord, où la Mer-Morte a coulé, et est-ce que je ne sais pas quoi ? Tu vois ça, toi ! Villiers était dans sa machine à surveiller les chaudières et les pistons ! Il a répondu qu’il ne savait pas ce qui s’était passé pendant ce temps-là, et qu’il avait mis dans son rapport écrit tout ce qu’il connaissait de la question. Il a dit qu’il était mécanicien et pas officier de passerelle. Mais on lui a fait la tête. A ce que j’ai compris il n’aurait pas fallu que la Mer-Morte fût coulée à cet endroit-là. N’importe où ailleurs on n’aurait rien dit, mais là, non ! J’ai eu l’explication après, le surlendemain, en boulottant à terre avec un petit aspirant attaché au chiffre, et qui est bien tuyauté sur tout cela. Il m’a dit que l’endroit où la Mer-Morte a été torpillée est juste à la limite des commandements de deux amiraux. Alors, tu comprends, comme il y a bisbille entre l’un et l’autre, les bateaux de patrouilles de celui-ci ne sont pas dans le domaine de celui-là et vice-versa. Quand il y en a un qui croit avoir quelque chose à poursuivre et qu’il passe dans l’autre zone, il se fait attraper par son patron, et il se fait attraper par l’autre ! Alors, personne ne va plus là. Les amiraux gardent leurs bateaux sous la main, et les bons transports sont torpillés. Mais Fourgues, qui n’est pas mécanicien, et qui sait ce que c’est que la passerelle, a fait un sacré chahut. Il a dit qu’avec ce système de routes secrètes, que les Allemands connaissent en vingt-quatre heures, autant valait leur cuire la besogne ; que, si l’on voulait à tout prix ordonner aux transports une route particulière, il n’y avait qu’à en indiquer une à chacun. Que les sous-marins ne pouvaient pas être partout à la fois et que par conséquent il n’y avait qu’à faire suivre aux cargos des routes très différentes, parce qu’en en indiquant une seule, c’était le bon moyen pour en faire descendre le maximum. On l’a prié de se taire. On lui a dit que, puisque cette route secrète était éventée, les autorités maritimes en trouveraient une nouvelle et que, puisque c’était le bon moyen trouvé par les compétences, lui, Fourgues, n’avait qu’à s’incliner.

Il a alors dit que la T. S. F. ne ferait de mal à personne, ne coûtait guère à installer, et permettrait au moins aux bateaux dont les dynamos n’étaient pas arrêtées au premier coup de canon ou par la torpille, d’appeler au secours. On lui a répondu que les questions étaient à l’étude, mais que ce n’était pas aussi simple qu’il avait l’air de le prétendre. Après il a demandé qu’on lui mette des canons : un à l’avant, un à l’arrière, pour qu’au moins, si le Pamir était attaqué par un sous-marin, nous n’ayons pas pour tout potage qu’à faire notre prière et dire Amen. Là, il s’est fait amarrer numéro un. On lui a rétorqué que, s’il ne voulait plus naviguer, il n’avait qu’à le dire ; qu’on avait autre chose à faire que de mettre des canons sur de vieilles barques comme le Pamir et que les autorités donnaient à tous ces problèmes une attention qui n’avait pas besoin d’être sollicitée par les capitaines de la marine marchande.

J’aurais voulu que tu voies la tête de Fourgues pendant ce savonnage. Il passait du blanc au rouge-brique.

— C’est toujours la même histoire ! — qu’il m’a dit en sortant de là. — Tous ces reste-à-terre croient que nous avons peur. Eh ! je m’en contrefiche d’y laisser ma carcasse. Mais quand le Pamir aura fait le tour, ça fera trois mille tonnes de moins ! et ce n’est pas en mettant des blancs sur les journaux qu’on refabriquera les trois mille tonnes !

Moi, je commence à croire que pour la T. S. F. et les canons, Fourgues a dix fois raison. Mais on n’a pas eu le temps de réfléchir à tout cela parce que la presse locale et les autorités civiles avaient fait un foin de tous les diables sur l’affaire de la Mer-Morte et du Pamir. Mon vieux, j’ai eu ma biographie dans les journaux du patelin et tu n’aurais jamais cru combien je suis un type épatant. On m’a interviewé après Fourgues et Villiers, et en avant l’héroïsme des marins, la maîtrise de la mer, le bluff des sous-marins allemands, la protection efficace que les amirautés alliées exercent sur les flots ! Il n’y a pas à dire, quand il s’agit d’en boucher une surface au public, la censure ouvre les portes toutes grandes. Bref, on a été invité tous les trois à un banquet à la municipalité. Le grand chef maritime est venu avec un aide de camp, et il y avait là tout le dessus du panier. Nous avons reçu un chouette gueuleton. Aux toasts, le maire, le capitaine de port, le président de la Chambre de commerce ont raconté des tas de blagues qu’ils avaient apprises dans le journal le matin. Ils s’y connaissent en marine comme moi en peinture à l’huile. Mais le bouquet ç’a été le gros légume maritime, qui a parlé l’avant-dernier. Pendant l’après-midi, il avait saboulé Fourgues comme un mousse, et refusé de rien transmettre de ce que demandait Fourgues. Le même soir, au champagne, il lui a versé sur la tête un tonneau de vaseline.

— Je lève mon verre, — a-t-il dit, — en l’honneur du vaillant capitaine Fourgues, dont la présence d’esprit et la science nautique ont une fois de plus prouvé aux Allemands combien sont vaines leurs prétendues insultes à la suprématie navale des Alliés. Un accident n’est point une défaite. Les précautions sont prises, je l’affirme officiellement : le capitaine Fourgues ne rencontrera plus de Mer-Morte.

J’étais baba. Fourgues a répondu. Tu sais que, quand il veut, il parle mieux que je ne crache. Mais sa barbe remuait ferme et il tricotait des ongles sur la nappe. Je me demandais ce qu’il allait servir à l’assemblée. J’avais tort d’avoir peur.

— Merci ! — a-t-il dit. — Je suis marin et ne parle bien qu’à bord de mon bateau. Merci !

Il s’est rassis tel quel. Eh bien ! mon vieux, ce n’est pas malin d’être orateur, car on a applaudi à tout rompre, le grand chef en tête. Après cette fanfare on a levé la séance. Les indigènes avaient préparé un concert vocal et instrumental avec le concours des artistes du cru, et moi j’ai allumé un cigare pendant qu’on me faisait répéter pour la cinquantième fois l’aventure du Pamir et de la Mer-Morte. Il faut croire que les journaux ne leur suffisent pas, aux colons de ce pays, mais il fallait être poli, et j’y allais de ma nèfle, tout en guignant Fourgues, qui causait dans un coin à l’aide de camp du patron maritime, lequel aide de camp lui tapait sur l’épaule en ayant l’air de lui raconter de bonnes blagues. Mais je voyais bien que Fourgues la trouvait plutôt verdâtre. Il mâchonnait son bout de cigare sans l’avoir allumé, et il gardait ses mains dans ses poches, ce qui est le truc qu’il a trouvé pour ne pas faire trop de gestes quand il est en colère. Quand l’aide de camp l’a eu lâché, il est venu à moi tout droit et il m’a dit :

— Filons, petit, sans quoi j’explose.

Moi j’aurais préféré rester là, parce que ça flatte tout de même d’être considéré comme un héros ; mais Fourgues m’a tiré par la manche et nous avons plaqué tout le beau monde.

En faisant route vers le Pamir, Fourgues a ruminé un bon bout de temps. Il s’arrêtait et puis il repartait. Moi je suivais et je ne disais pas ouf. Enfin il a lâché son boniment :

— Sais-tu ce qu’il m’a raconté, cet espèce de farceur à aiguillettes ? Il m’a dit que, puisque je n’avais pas confiance dans la surveillance des mers et que j’avais peur des sous-marins, on allait charger le Pamir avec du bois à brûler pour l’armée d’Orient. « Comme ça, a-t-il dit, si un sous-marin vous seringue ou vous torpille, ce qui est improbable, vous flotterez, mon cher Fourgues, vous flotterez, parce que le bois est plus léger que l’eau… » Parce que le bois est plus léger que l’eau, parce que le bois…

Je crois que Fourgues a répété ça cinquante et une fois les bras croisés et le nez au vent, tellement il était en rogne. Arrivé à bord il m’a offert un verre de vieux marc de son pays pour remplacer les liqueurs qu’il m’avait fait manquer et un cigare « déchet de Havane », qui n’était pas mauvais d’ailleurs. Et puis il n’a plus desserré les dents et s’est mis à faire des réussites pour savoir si le Pamir serait coulé ou non avant la fin de l’année. Toutes les réussites rataient et Fourgues n’était pas content. A la fin il a compté ses cartes et a vu qu’il lui en manquait une, le neuf de trèfle qu’il a retrouvé dans la boîte de jeux. Alors il a tout envoyé en l’air et il m’a envoyé me coucher.

— Seulement, petit, — qu’il m’a dit, — puisqu’ils nous donnent à transporter deux mille mètres cubes de bois histoire de nous empêcher de couler, tu me feras le plaisir d’en chiper deux ou trois stères. Nous en ferons des radeaux. Qu’on ne me donne ni la T. S. F. ni des canons, ça va bien ; je ne peux pas en acheter au bazar ; mais si un sous-marin nous flanque une torpille dans les tibias, je ne veux pas que nous allions tous donner à manger aux crabes. C’est compris ?

J’ai répondu que c’était compris, et je suis rentré dans notre carré où Villiers arrivait juste de la ribote à terre. Il était un peu dans les brindezingues, parce que tout le monde avait voulu trinquer avec lui. Mais au fond c’est un chic type, car il est resté à bord du Pamir et comme ça je ne m’occupe plus des chignolles. S’il avait voulu, la boîte lui aurait donné un peu de congé après l’affaire de la Mer-Morte, mais il a dit que, quand on en a réchappé comme ça, il n’y a plus rien à craindre, et qu’il servira de mascotte au Pamir. La boîte lui a payé toutes ses fringues, recta, — ce qui m’a plutôt épaté, — mais n’a pas augmenté sa solde d’un sou. Villiers est plus technique que Muriac, qui avait commencé par être soutier à seize ans sur un caboteur et connaissait sa machine comme sa poche, sans savoir un mot de théorie. Villiers a passé par les Arts et Métiers, et il nous barbe à table avec des histoires de cycles de Carnot, d’entropie et de rendement thermodynamique. Il y a des jours où Fourgues le regarde de travers, parce que Fourgues n’aime pas que sur son bateau il y ait des gens qui en sachent plus que lui sur quoi que ce soit. Mais il ne peut rien dire ; avec son air un peu pincé, Villiers fait marcher sa boutique au doigt et à l’œil. Il m’a dit que c’était juste temps qu’il arrive, sans quoi le servo-moteur, le condenseur et la chaudière allaient être dans le sac. Je l’en crois facilement. Tant que la mécanique tourne je suis encore capable de la commander ; mais si elle s’était mise à dire non, ce n’est fichtre pas moi qui aurais dit le contraire.

On a embarqué en Algérie deux mille stères de bois à brûler. C’est facile à arrimer. Tu jettes ça dans la cale, ça s’arrange tout seul ; ça ne salit pas ; on est bien sûr que ça ne cassera pas. Fourgues lui-même trouvait qu’à tout prendre, ça vaut bien le charbon. C’était pour aller chauffer les poilus de l’armée d’Orient, et l’on était prêt à partir, mais au dernier moment on nous a dit d’aller compléter notre chargement en France, et nous avons reçu l’ordre d’aller à Cette. Fourgues a essayé de dire qu’on ne lui ferait pas prendre grand’chose, que le Pamir perdrait huit jours, que pendant ce temps les soldats souffleraient dans leurs doigts à Salonique. Mais déjà il n’était pas au mieux avec les autorités maritimes après ses histoires de canons, de T. S. F. et autres ; on lui dit qu’on l’avait assez vu, qu’il aille à Cette sans faire davantage le malin.

A Cette, les types ont fait la tête quand ils ont vu que nous étions plus d’aux trois quarts remplis… On nous a collé des barriques de vin par-dessus notre bois à brûler. Ça a pris une journée pour aplanir les rondins et tortillards ; nous n’avons pu embarquer que deux rangées par cale, de quoi soûler l’armée d’Orient pendant trois jours. Bref, ça s’est terminé sans trop de casse, trois ou quatre vieilles futailles seulement qui ont crevé dans l’élinguage, et tu parles si l’équipage a putoyé quand il a vu la vinasse tomber à l’eau pour faire profiter les poissons. On allait partir pour de bon, quand il arrive à Cette un corps d’armée de mulets qui venait des Pyrénées pour l’armée d’Orient. Ils devaient embarquer sur un bateau spécialement aménagé pour ça ; seulement ce bateau avait été coulé deux jours avant, et c’était le grand affolement, parce que le général Sarrail réclamait des mulets à cor et à cri. Juste au moment où on allait lever l’ancre, voilà qu’un type du port rapplique en faisant des grands bras pour nous dire d’arrêter. Fourgues fait descendre l’échelle et le bonhomme monte à bord. Il nous demande combien on pourrait prendre de mulets. Mon vieux, c’était à payer sa place de voir la tête de Fourgues.

— Des mulets, monsieur, des mulets ! Alors le Pamir est une écurie maintenant ? Je suis plein à vomir, monsieur ! J’ai des billettes, du bois mort, du tortillard et du canard, monsieur ! Et puis j’ai deux cents barriques de vin, monsieur ! qui seront du vinaigre, avant que j’arrive au train où vont les choses ! Et puis j’ai l’ordre ferme d’appareiller à quatre heures pour Salonique, monsieur, et vous voulez savoir combien je peux prendre de mulets ? Tant que vous voudrez, monsieur, mettez-les sur le pont, dans les cheminées, dans le puits aux chaînes, le long des mâts et dans ma chambre, monsieur ! Coupez-les en morceaux dans la cale et nous les recollerons à Salonique, monsieur. Moi je m’en f…! La mer est profonde et je n’en raclerai pas le fond même si vous me chargez de mulets à couler bas ! On les mettra en deux ou trois étages vos mulets, monsieur, et s’ils peuvent boulotter du charbon ou du bois à brûler, peut-être qu’à Salonique ce ne seront plus des momies de mulets, monsieur !

J’aurais voulu que tu voies la margoulette du citoyen aux mulets ! il serait rentré dans le compas s’il avait pu. Il a bafouillé des explications : urgence, extrême urgence, bateau prévu coulé, nécessité de la défense nationale, ordre impératif de ne revenir à terre que quand il aurait pu embarquer des mulets sur le Pamir… Quand Fourgues a vu qu’il l’avait abruti suffisamment, il a fait suspendre l’ordre d’appareillage… Au fond il rigolait :

— J’en prendrai cent de vos mulets, monsieur ; seulement apportez-moi aussi du foin pour huit jours, parce que je ne les nourrirai pas avec le pain de l’équipage. Je leur donnerai de l’eau des chaudières, monsieur ! Et ça guérira ceux qui sont constipés ! Seulement, grouillez-vous ! Je ne veux pas moisir à Cette et je pars demain à cinq heures. Et puis, est-ce qu’ils savent nager vos mulets, monsieur ? Parce que, si le Pamir est torpillé, il n’y aura pas de place pour eux dans mes deux embarcations ! Et puis s’ils ont le mal de mer, je n’ai pas d’infirmières pour leur tenir la cuvette !…

Le bonhomme s’est cavalé dès qu’il a pu, et je crois qu’il se demande encore sur quel phénomène il est tombé. Villiers qui remontait de la machine après que Fourgues avait envoyé l’ordre qu’on n’appareillait plus, a entendu la dernière rincée. Mais dès que le muletier a eu tourné le dos, Fourgues a éclaté de rire et nous a offert à chacun un cigare d’Algérie.

— Voilà comme nous sommes sur le Pamir, Villiers ! Bien sûr que je leur prendrai des mulets, tant qu’il y aura de la place sur le pont : ils en ont besoin à Salonique. Mais tout de même ils se fichent un peu trop de la République, de nous envoyer ce poulet au dernier moment… Quant à toi, petit, tu vas me faire faire cette nuit un plancher de bois sur le pont pour tous ces quadrupèdes ; je ne tiens pas à ce qu’ils se cassent les pattes sur l’acier du pont. Il faut que ce soit prêt pour demain matin, six heures.

Voilà comment il est, ce Fourgues. Il est resté toute la nuit debout pendant que l’équipage clouait les vieilles planches qui nous restaient des Boches du Maroc. A six heures, tout était prêt. On avait fait un beau plancher avec des traverses en dessous et des mangeoires sur les bastingages. Personne n’a dormi. Villiers a été très bien. Il a tout de suite calculé la longueur des planches, des traverses, le nombre des clous, la surface, tout enfin. Sans lui, on aurait plutôt chéré. Si encore on avait pu dormir le lendemain ! Mais les mulets sont arrivés au jour avec le foin, et l’on a turbiné sans arrêter. Fourgues avait donné l’ordre de débiter du vin à discrétion, parce qu’il dit qu’avec du vin on ferait monter sur une corde à nœuds des Français au paradis.

Eh bien ! mon vieux, j’ai jadis embarqué sur le Pamir des chevaux, des bœufs, des cochons et des ânes, mais je te recommande les mulets si tu veux de la distraction. Ils n’ont que quatre pattes, mais on dirait bien qu’ils en ont vingt-cinq. Quand on leur passe les sangles sous le ventre, ils commencent à renifler et à ruer ; quand on met en marche les treuils et qu’ils sont hissés en l’air, ils sont tellement ahuris qu’ils ne disent rien ; ils se contentent de lâcher tout leur crottin à cause de la pression du ventre, mais on voit qu’ils se réservent pour tout à l’heure, rien qu’à l’astuce de leur regard et à leur souffle haletant, et quand ils arrivent sur le pont et que la sangle ne les serre plus, ils se mettent à danser, à courir et à lancer leurs sabots partout où ils voient un visage humain, et ce n’est pas rigolo. Nous avons failli être éborgnés cent fois, parce qu’il y avait cent mulets. L’un a tant gigoté qu’il a sauté par-dessus bord ; il savait nager, il a fichu le camp à terre et quelles que soient ses aventures, le Pamir ne l’a pas trimballé à Salonique.

Le foin est arrivé aussi. Fourgues l’a fait mettre sur le rouf près de la cheminée ; il était dur comme du bois et sec comme de l’amiante. Nous avons dû le mouiller pour que le mulet puisse le manger. Il a fallu désigner dans l’équipage deux hommes pour s’occuper des mulets, parce que personne à Cette n’était prévu pour les convoyer. J’aime mieux que ç’ait été eux que moi. Pendant vingt-quatre heures, ils n’ont pu approcher les mulets qui leur montraient le derrière et faisaient de petits sauts de cabris, en sorte que les deux réservoirs se trottaient dare-dare avec leur foin. Mais quand les mulets ont commencé à claquer du bec, ils ont tous tendu le museau vers le foin quand il arrivait, et après quelques jours, le cinéma et le croupier étaient copains avec eux. Comme les autres de l’équipage, moi et Villiers compris, ne pouvaient approcher des mulets sans les voir frétiller de la croupe, le cinéma et le croupier ont fait les malins et prétendu qu’eux seuls savaient prendre les bêtes.

Fourgues a voulu s’approcher des mulets tribord arrière, un soir en descendant de la passerelle, en leur disant de jolis mots du Midi :

— Là, là, mon petit bichon, etc.

Ça n’a pas collé du tout. Il y en a trois qui lui ont envoyé les pattes ensemble à deux doigts de sa pipe et Fourgues s’est cavalé plus vite qu’il n’avait dit qu’il ferait. Tu ne peux pas t’imaginer le chahut que ça peut faire, cent mulets, même avec un plancher de bois, sur un pont en acier… Tu as quatre cents sabots qui font toute la nuit un pétard du diable et il n’y a pas moyen de roupiller. Ça a encore été à peu près bien jusqu’à la Sardaigne, parce qu’on a eu presque calme avec petite brise ; mais de Malte à Matapan, nous avons écopé un coup de Nord-Ouest avec clapotis de houle en conséquence. Les cent mulets bringueballaient tous ensemble au roulis et au tangage et leur piétinement couvrait le bruit du vent. Ils gueulaient tant qu’ils pouvaient. Les embruns leur piquaient les yeux et leur entraient dans le bec, et ils éternuaient comme des perdus. Ajoute là-dessus les cinq cents barriques non arrimées qui faisaient : « baloum ! baloum ! » dans les cales sur les rondins et le tortillard, et tu vois d’ici ce qu’on a pu s’amuser de Cette à Salonique. Ça m’était égal : depuis que Villiers est là, je ne m’occupe plus des machines ; ça me fait gagner six bonnes heures par jour que je passe dans ma cabine à m’allonger, à jouer de la mandoline ou à lire tes bouquins. J’en suis arrivé à Suffren, et Nelson, et Villeneuve, et Trafalgar dans l’histoire maritime. Voilà ma conclusion : plus ça change, plus c’est la même chose.

La route secrète était changée sur le trajet du Pamir de Cette à Salonique. C’est peut-être l’affaire de la Mer-Morte qui est cause de ça. Fourgues et Villiers le croient. Mais moi tout ce que je sais, c’est que nous n’avons pas un seul bateau de patrouille entre Cette et la pointe Cassandra. Toi qui es sur les navires de guerre, tu pourras m’expliquer ça, peut-être. Je suppose que vous protégez les navires qui en valent la peine, quoique la Provence, qui avait plus d’un millier d’hommes à bord, ait trébuché il n’y a pas longtemps. Évidemment des bateaux chargés de mulets, de vin et de bois à brûler n’en valent pas la peine, et je suis le premier à reconnaître que c’est vrai. J’ai fait faire des radeaux avec le bois que j’ai rabioté, et si le Pamir boit un bock, nous pouvons espérer de flotter. Mais je comprends très bien qu’on ne s’occupe pas des patouillards qui n’ont à bord que trente-cinq hommes d’équipage, et si tu me dis que les autres sont gardés, ça va bien !

A Salonique, naturellement, Fourgues s’est fait attraper. Il était en retard pour le vin, il était en retard pour le bois à brûler et aussi pour les mulets. C’est un capitaine de frégate ou de vaisseau, je ne sais trop, qui est venu à bord pour nous dire ça. Si tu le vois jamais, c’est un type à la mâchoire carrée, grand et fort comme un chêne, et qui ne mâche pas plus ses mots que Fourgues ; alors tu vois ce qu’ils ont pu attraper tous les deux. Heureusement que Fourgues a pu montrer ses papelards en règle, et l’autre a dû se ramasser. Il faut croire que l’on a besoin, ici, de vin, de mulets et de bois, car on nous a fait accoster le soir même de notre arrivée le long du quai de la direction du port, et nous avons restitué toute notre cargaison en trois jours. Nous avons été renvoyés sur rade en attendant des ordres et nous battons tous la flemme. Ça nous fait du bien d’ailleurs, car depuis l’Algérie tout le monde avait son compte.

J’ai bien dormi vingt-quatre heures de suite après le déchargement du Pamir, et maintenant, avec Fourgues et Villiers, nous allons à terre vers trois quatre heures pour rentrer quand tout est éteint. Quel sale patelin que Salonique ! Il y a deux ou trois cafés qui sont tous pleins. Dans la rue, la police est faite par des Grecs, des Français et des Anglais, et ils sont aussi aimables les uns que les autres. Et puis, il y a un change de dix-huit à vingt pour cent, et Fourgues dit que c’est honteux que le gouvernement français permette que le papier français perde le cinquième sur celui des Hellènes. Et puis, tout le monde dit ici que ce n’est pas la peine de faire une armée d’Orient, si le grand quartier général français lui refuse le matériel, le personnel, les canons, les avions et tout. J’en aurais des volumes à t’écrire si je disais ce que j’ai entendu ici, et le pétrin où ils sont. J’aime mieux être sur le Pamir qu’à la place du général Sarrail, et celui-là, quoi qu’on dise, est un sacré merle d’avoir tenu ici contre les Boches, les Autrichiens, les Bulgares et les Turcs, sans compter les Grecs derrière lui, avec des forces telles que le moindre général du front français, qui n’en aurait pas eu davantage, aurait juré ses grands dieux que son front allait être crevé.

En attendant, mon vieux, je suis toujours bien loin de La Rochelle, et je m’embête. Tu as beau me dire que ça va, que ça marche, que ça va être bientôt fini, tout ça n’arrange pas mes affaires. Tu es sur ton Auvergne bien amarré au fond d’une rade, et je trouve que tu as bien raison, parce que ce n’est pas la peine d’exposer inutilement des cuirassés qui coûtent quatre-vingts millions et contiennent douze cents hommes. Ils ne servent pas à grand’chose d’ailleurs, tes cuirassés, et je te dirai plus tard ce que Fourgues pense là-dessus. Actuellement, il n’y a que deux choses qui comptent à mon avis, les sous-marins boches et les navires de commerce qui ravitaillent les Alliés. Tout le reste, c’est le kif-kif bourriquot. Seulement, les amiraux alliés ne sont ni sur les sous-marins allemands, ni sur les navires de commerce. Alors, ils se gargarisent avec des télégrammes chiffrés, et les petits bateaux qui vont sur l’eau sont torpillés. Mais les réussites de Fourgues disent que le Pamir ne sera pas torpillé cette année-ci. Comme la guerre doit être finie avant 1917, le reste est sans importance.

Au revoir, mon vieux. Envoie-moi ta photographie en enseigne de vaisseau, et ne prends pas dessus un air dédaigneux. On en met, sur le Pamir, au moins autant que sur ton Auvergne où je t’envoie la forte poignée de main.

Bilbao, 27 avril 1916.

Mon vieux,

Nous sommes ici pour prendre du fer. Tu sais qu’il est bon dans ce pays et que nous n’en avons pas de reste en France. Mais je reprends où je t’ai laissé, à Salonique.

On ne savait pas trop quoi faire du Pamir là-bas. Nous y serions encore si Fourgues n’avait bassiné tous les gros pontes de la marine qui lui ont dit, en fin de compte, de passer à tout hasard à Malte où on nous trouverait peut-être une occupation.

Nous sommes partis sur lest avec rien dans le ventre, et quelques passagers : jeunes gens de dix-neuf à vingt-cinq ans qui partaient de Salonique pour aller finir leurs études supérieures en Espagne, ou en Suisse, ou en Hollande.

Tous ces jeunes gens étaient très francophiles et venizélistes. Fourgues était étonné qu’ils s’en aillent de Grèce pour achever leurs études ailleurs qu’en France, d’autant qu’ils disaient avec de grands gestes que l’heure de Venizelos allait sonner et qu’il prendrait enfin le parti avec la grande nation généreuse qui… que… dont, et patati et patata, qu’ils formeraient une armée en Grèce pour combattre à nos côtés, que la Grèce serait rendue à ses destinées.

Fourgues leur a causé pour leur tirer les vers du nez ; à la fin il a très bien compris :

— Tu vois, petit, ces jolis cœurs, ils fichent le camp de Salonique, parce qu’ils ont peur d’être obligés de s’enrôler si Venizelos fait son armée. Ils sont, comme on dit chez nous, braves mais pas téméraires ; ils ne vont pas en pays français parce qu’ils craignent qu’on ne les rappelle, tandis qu’en pays neutre ils seront bien tranquilles. Je ne sais pas si les Grecs du passé avaient autant de poil que les historiens le disent, mais ceux d’aujourd’hui m’ont l’air d’être des héros, en ce sens qu’ils aiment bien regarder les coups.

Pendant le trajet de Salonique à Malte on a juste rencontré quelques bateaux de surveillance du côté de Matapan, le reste du temps peau de balle. Je me demande pourquoi il y a des gens qui se demandent à quoi ça sert que nous soyons à Salonique. Ils n’ont qu’à aller un peu là-bas, ces gourdes-là. Ils verraient que, si nous n’avions pas de monde pour fermer la bouche à Constantin, il y a belle lurette que le mari de Sophie aurait livré son pays aux Boches et tous ses ports à leurs sous-marins.

Alors ce serait un beau pétrin. Déjà que les sous-marins travaillent dur, quoi qu’on dise ou qu’on ne dise pas, tu vois ce que ça serait s’ils pouvaient se servir des ports et des îles grecques. Il n’y aurait plus moyen de circuler là-bas ; la route d’Égypte et des Indes serait coupée et autant dire qu’on laisserait libre aux Boches tout ce côté-là de la carte.

A Malte, nous sommes arrivés comme marée en carême. Mais comme les Anglais n’aiment pas qu’on encombre leur port, ils ont demandé à la mission française de faire dégager le Pamir dare-dare. Comme on ne savait pas que faire de nous, on nous a expédié à Bizerte, où l’on nous a dit que, peut-être, nous recevrions une destination. Nous sommes partis, après une nuit d’escale, toujours vides, mais c’est la princesse qui casque. Il y a eu une passagère qui est arrivée au dernier moment avec une valise et nous a suppliés de la prendre avec nous. C’était la femme d’un enseigne de vaisseau qui n’avait pas vu son mari depuis août 1914 qu’il était sur un croiseur ; tu parles d’une aventure ! Je vais te raconter ça.

Depuis le début de la guerre, le croiseur du mari de la petite dame avait roulé un peu partout en Syrie, dans l’Océan Indien, en Égypte et autres lieux et elle restait dans sa famille dans un patelin du Jura, où elle souffrait mort et passion de savoir son mari partout par là. C’est la fille d’un inspecteur des navires qui s’y connaît en marine comme moi en théologie et elle est sur les bateaux comme une poule qui a trouvé un couteau. Son mari lui écrivait à chaque courrier d’attendre et que son croiseur finirait par se rapprocher en France, qu’alors il lui ferait signe. Au début de mars, elle reçoit de Port-Saïd un télégramme : « Allons dix jours Malte réparations. Viens immédiatement. »

Elle reçoit ça dans son Jura, une heure avant le départ du train pour la correspondance avec le rapide pour Marseille. Elle prend juste le temps de faire une valise et part. Elle arrive à Marseille le lendemain, croyant qu’il suffisait d’arriver sur le quai pour prendre le premier bateau, comme dans Jules Verne. Elle s’est baladée toute la journée depuis la Cannebière jusqu’au Port National, demandant à tout le monde, douaniers, agents de police, marins, etc., où l’on prenait le bateau pour Malte. Elle n’y connaît rien aux compagnies, aux départs. Enfin, son cocher a compris qu’elle n’en sortirait pas et l’a conduite à la Marine. Elle dit qu’elle ne reconnaîtrait pas un amiral d’un chef de gare, parce que leurs tenues se ressemblent, alors tu vois ce qu’ils ont pu rire à la Marine, quand elle disait qu’elle voulait voir son mari à Malte, un point c’est tout. Bref, on lui a expliqué que le paquebot était parti la veille et qu’il y en avait un autre dans huit jours, de sorte qu’elle ne pourrait pas être à Malte avant dix ou onze jours. La petite dame était aux cent coups. Un homme, toi ou moi, aurait dit « zut ». Mais je crois que, quand les femmes se sont fourré dans la tête de voir leur mari, elles feraient le chemin sur les coudes plutôt que de s’arrêter. Elle a pris le train pour l’Italie, mon vieux, elle s’est appuyé tout le circuit : Nice, Gênes, Rome, Naples, Reggio, le canal, Messine, et Syracuse, pendant trois jours et demi, sans s’arrêter, et en troisième classe, car elle avait peur de manquer d’argent. Elle ne se rappelait même pas comment elle avait pu se débrouiller pour avoir ses passeports et le reste. Tout ce qu’elle se souvenait, c’est qu’elle montrait à toutes les autorités, dans les gares où elle passait, son livret de mariage et le télégramme de son mari. On voulait l’arrêter partout. Elle se mettait à expliquer et à pleurer et l’on finissait par la laisser partir. Ajoute qu’elle ne sait pas dire pain en italien. Elle a mangé comme elle a pu, parce qu’elle n’osait pas descendre des trains dans les gares de peur qu’ils ne fichent le camp sans elle. Ça ne fait rien, elle n’a pas molli et elle est arrivée à Syracuse. Le paquebot ne partait que dans deux jours. Il ne lui restait plus d’argent pour payer le paquebot ; au consulat français on l’a envoyée promener, vu qu’elle n’est ni indigente ni rien et qu’elle n’était pas en service commandé. Ils lui ont dit d’écrire chez elle pour avoir de l’argent, vu que les mandats télégraphiques n’existaient plus, que ça prendrait une semaine au moins.

Il n’y a qu’une femme pour se tirer de là. Être au sec en Sicile, sans le sou, sans pouvoir rien recevoir de son mari ni de chez elle et arriver tout de même à Malte, c’est des mystères pour toi et moi qui pourtant sommes de vieux renards en fait de voyage. Elle a engagé sa montre en or et une bague avec pierre, puis elle a trouvé moyen de savoir qu’il y avait un voilier avec du liège ou du soufre qui partait le lendemain pour Malte. Ça lui faisait gagner un jour sur l’arrivée à cause que le paquebot s’arrête à tous les ports et que le voilier filait droit sans escales.

Je voudrais savoir comment elle a pu faire pour se faire prendre par le vieux Sicilien patron du voilier ; elle a trouvé le truc. D’ailleurs, elle est jolie, la mâtine, quoiqu’elle soit grosse comme deux liards de beurre, et puis elle n’a pas les yeux dans sa poche. Elle ne pense et ne parle que de son mari, mais pour le rejoindre elle sait bien faire des sourires et des micmacs. Elle a dit qu’avec le patron syracusain elle s’est contentée de montrer son cœur et le mot Malte sur le télégramme, et que ça a collé : moi, j’aurais voulu voir ça.

A Malte, elle a pris un canot pour faire le tour du port. Tout ce qu’elle savait du croiseur de son mari qu’elle n’avait jamais vu, c’est qu’il avait trois cheminées, et deux mâts et une étrave en éperon. Elle avait vu ça sur une mauvaise photo qu’elle portait avec elle. Elle montrait au batelier les bateaux à trois cheminées et il allait dessus ; comme les noms sont effacés depuis la guerre, elle demandait partout : « C’est ici le croiseur Bayard ? » Tout de suite, on lui a dit qu’il n’était pas à Malte ; elle croyait que c’était une blague et cherchait ailleurs…; enfin, elle a vu que son Bayard n’était pas là. Partout on lui répondait qu’il était parti depuis trois jours, mais qu’en temps de guerre personne ne sait où vont les bateaux et que tout juste l’amiral pourrait le lui dire, s’il était de bonne humeur ce jour-là, ce qui lui arrivait moins souvent que d’engueuler son monde. Ça ne fait rien, elle demande où elle peut voir l’amiral. Tout le monde lui riait au nez, et lui disait que cet amiral était célibataire et que rien ne le mettait plus en rogne que de voir des officiers voir leurs femmes, parce qu’il dit qu’en temps de guerre ce n’est pas comme en temps de paix. Enfin, elle a eu le nom du bateau amiral. Moi, j’aurais voulu voir la collision entre la dame et l’amiral.

Elle raconte seulement qu’il lui a demandé si elle était maboule, que son mari avait eu les plus grands torts de lui télégraphier où il était, qu’il allait faire des ordres très stricts pour empêcher que ça se renouvelle ; qu’elle n’avait qu’à filer en France dare-dare, que c’était inutile de courir après son mari sur la vaste mer, vu que la guerre serait peut-être finie avant qu’elle mette la main dessus.

Heureusement, en quittant le bateau, la mort dans l’âme, elle a trouvé à la coupée un officier à qui elle a dit : « Et vous, monsieur, vous ne me direz pas où est le Bayard ? » L’autre, traducteur de dépêches, le savait, et était camarade du mari. Il l’a vite menée dans sa chambre pour qu’on ne les entende pas, et il lui a dit, sous le sceau du secret, que le Bayard était à Bizerte pour réparations, qu’il y resterait huit à dix jours et qu’elle pouvait le rejoindre s’il y avait un bateau. Tous les services réguliers sont coupés. Il n’y a plus que des navires militaires ou militarisés qui ne doivent prendre aucun passager ; elle ne pouvait passer qu’en fraude en risquant un paquet de première classe, si quelqu’un voulait la prendre. Alors elle a dit qu’on ne pouvait pas la fusiller pour ça et que, si on fichait dedans son mari parce qu’elle était allée le chercher, elle lui ferait donner sa démission après la guerre et voilà tout. Elle ne perd pas le nord, celle-là. Elle n’avait jamais vu le jeune officier traducteur de télégrammes, mais elle se l’est tout simplement annexé. D’abord, elle lui a emprunté cent francs de la part de son mari. Ensuite elle lui a dit de la renseigner immédiatement sur n’importe quel bateau qui partirait pour la Tunisie. L’autre était tout de même sec ; il a dit que, si l’amiral apprenait ça, il le mettrait aux arrêts de pied ferme. La petite dame a dû lui envoyer un de ses petits airs câlins et il a accepté. Alors elle lui a dit qu’elle allait s’installer sur un banc de la douane avec sa valise pour toute la nuit, afin que l’enseigne n’ait pas besoin de courir à l’hôtel et pour qu’elle soit tout de suite parée à sauter dans le premier bateau qu’il lui indiquerait. Malgré les représentations de l’enseigne, elle a fait comme elle a dit et s’est incrustée à la douane. Les gabelous ont voulu l’évacuer, mais elle s’est vissée avec sa valise sur un banc, et, comme elle n’a pas l’air d’une conspiratrice, on l’a laissée là où elle a dormi la tête sur le mur. Le matin, un des sergents est allé lui chercher du thé et des toasts, et elle a fait sa toilette dans le poste des douaniers, comme si elle était chez elle. C’est à ce moment que l’enseigne du bateau amiral est venu lui dire que le Pamir, arrivé la veille au soir, partait à huit heures du matin pour Bizerte, mais que le commandant du Pamir était connu pour son sale caractère, et qu’il l’enverrait promener. Ah ! ouiche ! dix minutes après, pendant qu’on levait l’ancre, elle a grimpé l’échelle qui était encore amarrée, elle a bondi sur la passerelle comme si elle n’avait fait que ça de sa vie, et est allée droit à Fourgues comme Jeanne d’Arc devant le Dauphin. Fourgues a fait une bobine, et il a pris sa tête de vent debout pendant qu’elle expliquait son boniment. Moi, ça m’aurait coupé la chique. Mais elle allait, elle allait ! Elle priait, elle souriait et puis comme Fourgues continuait à ne rien dire en la regardant du haut en bas (mais, moi, je voyais ses mains qui fignolaient derrière son dos comme quand il jubilait), elle a éclaté en sanglots, s’est assise sur sa valise en tamponnant ses yeux avec un mouchoir gros comme une noix en répétant :

— Que je suis malheureuse, que je suis malheureuse.

Alors Fourgues a enlevé sa casquette et s’est approché d’elle en la soulevant par le menton, comme un bon papa, il a dit :

— Alors, c’est bien vrai, petite fille, toutes ces blagues que vous me racontez ? Eh bien ! il reste une chambre vide ; vous avez de la chance. Allez vous mouiller le museau ! Je ne veux pas que votre sacré veinard mari vous trouve malade !

Mon vieux ! elle lui a sauté au cou et l’a embrassé comme du pain. Fourgues s’est laissé faire et il le lui a rendu, et puis il lui a tapoté la joue :

— Ça va bien, ma belle petite. J’ai une fille qui a votre âge et je voudrais bien qu’elle en fasse la moitié autant quand elle sera mariée… Sur ce, allez vous faire jolie et vous nous raconterez tout ça à déjeuner, midi tapant.

Ça, mon vieux, ç’a été la plus chouette traversée. Un temps de demoiselle, du soleil plein les yeux, et cette femmelette qui jetait du bonheur depuis les cheveux jusqu’aux talons. C’était un sac à malice, sa petite valise ; elle en a sorti du ruban, des bouts de dentelles et des tas de grigris, et quand elle est sortie à midi de la cabine de Blangy, tu n’aurais pas cru que c’était la même qui était arrivée le matin avec les cheveux en pagaye et dans un cache-poussière fripé. Qu’est-ce qu’on a pu rire à table quand on a raconté tous ses avaros ! Fourgues ne tenait plus de joie. Elle est restée toute l’après-midi sur la passerelle, et je lui ai tout expliqué : le compas, les cartes, les feux, la navigation, tout le fourbi, quoi. Elle ne devait pas y piger goutte, mais elle souriait et inclinait la tête. J’aurais pu lui parler chinois, elle aurait souri encore, elle dansait sur place. Le soir, à dîner, Fourgues a profité pour faire à Villiers et à moi le laïus du cœur pour nous encourager à nous marier vite. Tu l’entends d’ici ; toute la lyre, quoi…; moi, je n’avais pas besoin qu’il m’en dise tant ; je n’attends que l’occasion. Mais Villiers a voulu faire le malin en faisant des mais, des si et des car. Alors, la petite dame l’a attrapé numéro un et lui a rivé son clou en cinq sec, et Villiers a fini par s’avouer battu et en lui demandant de lui en chercher une qui lui ressemble le plus possible. Enfin, on était confortable et content. Elle est allée au dodo et a dormi ses quatorze heures bien pesées. Quand le Pamir est arrivé à Bizerte, vers les dix heures du matin ; elle est sortie de la cabine fraîche comme la rose, et bon Dieu de bois, son enseigne de mari aura trouvé que c’est plus agréable la nuit que de recevoir sur la figure un bon coup de tabac. Justement, le Pamir a été envoyé à Sidi-Abdallah où le Bayard était au bassin et l’on a mouillé tout près de terre.

— Tenez, le voilà votre bateau, ma petite ! — a dit Fourgues, — et il est dedans votre mari. Embrassez-le de ma part, si vous y pensez ! et puis rassurez-vous, il ne lui arrivera rien, à celui-là ! Avec une petite femme comme vous, on est verni.

Elle s’est trottée sans demander son reste. Elle frétillait. Tout juste un bonsoir du bout des doigts, sauf qu’elle a rembrassé Fourgues.

Pardonne-moi de t’avoir raconté ça. Mais sur le Pamir on n’a pas tant de distractions et ça vaut mieux que tous les embêtements des ports et des vadrouilles sur mer. Il n’y a pas à dire, cette petite femme avait du cran, et, si tout le monde en avait de même, la guerre durerait bien six mois de moins.

Nous n’avons d’ailleurs pas eu le temps de savoir ce qui lui était arrivé, parce que le Pamir a été emballé aussitôt pour Bilbao, à vide toujours, ce qui fait que l’État aura payé un voyage de Salonique à Bilbao aux armateurs, gratis. Mais tout ça ne nous regarde pas, n’est-ce pas ? On marche et l’on exécute les ordres, même quand il n’y en a pas.

Nous sommes donc restés à Sidi-Abdallah deux jours, juste le temps de faire des vivres, et nous avons fait route pour Bilbao, où le Pamir doit prendre du minerai de fer. La traversée nous a plutôt paru moche, après la passagère de Malte, et nous avons passé notre temps à épiloguer sur ce qu’elle nous avait raconté. Fourgues a dit que c’est stupide d’empêcher les officiers et les matelots de télégraphier où ils vont. Si c’est à cause qu’on peut craindre qu’il y ait des fuites dans les bureaux de télégraphe, il n’y a qu’à y mettre des gens sûrs et mobilisés et tenus au secret, tandis qu’on continue, surtout sur les lignes étrangères, à garder des gens dont on ne sait pas d’où ils sortent, et parmi lesquels il y a évidemment des espions. Seulement, les autorités maritimes préfèrent emprisonner les marins qui trinquent salement, parce que ceux-là ne peuvent pas bouger et sont punis s’ils remuent, au lieu de nettoyer les bureaux des gens qui ne fichent rien et peuvent faire des fuites. Ça, c’est le premier point. Après, il a dit que c’est tout de même fort que dans la marine on n’ait pas le droit à des permissions réglementées, comme dans la guerre, et que c’est le bon moyen pour faire grogner les gens. Et puis, à quoi ça avance de faire réparer les bateaux à Bizerte, où il n’y a quasiment rien comme outillage ni rechange, au lieu d’envoyer les bateaux à Toulon. Le chemin est presque le même pour venir de l’Orient, et ça ne fait guère d’économies de charbon ; tandis qu’il faut envoyer à Bizerte tout le matériel de réparations et de rechange, ainsi que le charbon et tout, qu’on est obligé d’employer des tas de bateaux qui coûtent les yeux de la tête comme le Pamir, que ça fait des retards à Toulon pour l’embarquement et à Bizerte pour le débarquement, que, si les cuirassés ou croiseurs allaient à Toulon, tout serait à pied d’œuvre et au bout du chemin de fer et du télégraphe, et que cette petite organisation-là aura coûté quelques centaines de millions, l’un dans l’autre, sans qu’un seul bateau de guerre y ait gagné un jour, tandis que pas mal de matériel aura été coulé par les sous-marins.

A propos des sous-marins nous voudrions bien que tu nous dises combien de temps ça va durer, cette petite cérémonie de faire naviguer de gros navires en plein jour, sur les routes prétendues secrètes et que tous les Allemands connaissent. Qu’on envoie le Pamir et autres du même genre se faire couler, passe encore, puisque officiellement on n’a pas à craindre la guerre sous-marine. Mais des cuirassés ou croiseurs qui coûtent cinquante et soixante millions avec mille hommes à bord, Fourgues trouve cela un peu vert ; je lui passe la parole :

— C’est très joli, — qu’il dit, — de prétendre que les sous-marins allemands c’est de la blague. Mais on ferait un peu mieux de prendre les précautions de bon sens. Je ne suis pas un officier de sous-marin, mais j’en ai vu quelques-uns, et ils disent que la nuit les sous-marins n’y voient rien dans le périscope et qu’ils sont obligés de naviguer en surface ; par conséquent, la nuit, ils sont beaucoup plus inoffensifs. Eh bien ! il n’y a qu’à faire naviguer la nuit les gros bateaux de guerre et le reste du temps leur faire longer les côtes, ou bien mouiller dans les ports, surtout dans la Méditerranée. Il ne manque pas de côtes ni de ports. Les traversées dureraient un peu plus, mais ça vaut bien cinquante millions et mille hommes envoyés au fond. C’est comme les transports de troupes et de matériel. D’abord, je ne comprends pas qu’on les fasse partir de Marseille pour Salonique, alors qu’il y a Tarente ou Brindisi et que les Italiens sont nos alliés ; ça ferait trois ou quatre jours de moins sur l’eau, et autant de risques de moins, et pas mal de millions sauvés. Et puis, même si l’on veut à tout prix faire tout le circuit sur l’eau, je me casse la tête à comprendre pourquoi, le jour, on ne fait pas naviguer les bateaux tout près des côtes italiennes, ou africaines, ou grecques. D’abord, il y aurait beaucoup moins de danger de torpillages, parce que les côtes sont plus faciles à surveiller que la haute mer et puis, si un navire est torpillé par hasard près des côtes, il aurait souvent le temps d’aller s’y jeter et on pourrait le tirer d’affaire, et puis les embarcations ne seraient pas perdues ; elles iraient à la côte et les gens seraient sauvés. Tout ça c’est enfantin, mais c’est le diable pour faire comprendre aux compétents que la guerre n’est pas la paix. Quand il s’agit d’embêter le monde, les légumes savent bien vous dire que c’est à la guerre comme à la guerre, mais, pour prendre des précautions, ils préfèrent cracher du papier, du papier et encore du papier ! Ça leur coûtera cher cette affaire sous-marine. Et vous savez, les enfants, quand les bateaux tomberont comme des quilles, ils pousseront tous les hauts cris, en disant que les Boches sont des pirates, que toutes les précautions étaient prises, mais qu’on ne savait pas que les sous-marins boches seraient si méchants que ça. Comme le public et les députés n’y connaissent rien, on plaindra les légumes qui se sacreront grands hommes, et les bateaux continueront à trébucher. Avant un an ça va être du propre, sans compter que le pays sera obligé de faire ceinture, qu’il n’y aura plus moyen de bouffer, que l’acier et tout manquera. Le public fera de la musique, mais comme personne ne saura d’où ça vient, et que la censure continuera à étrangler les gens comme vous et moi qui voient ce qu’il y aurait à faire, les sous-marins feront leur petit nettoyage par le vide.

Quand il s’y met, Fourgues, il n’y va pas de main morte. Mais Villiers pense qu’il a raison et moi aussi, et par moments on se demande si tous ces gens n’ont pas perdu la boule. Enfin, qui vivra verra. On ne meurt qu’une fois. Si le Pamir va au fond et que nous buvions la tasse, nous saurons au moins à qui c’est la faute.

On est arrivé à Bilbao assez secoués, parce que nous étions vides, et que sur la remontée du Portugal nous avons eu un sacré temps. Je passe tous les empoisonnements qu’a eus Fourgues pour savoir où et comment prendre son minerai. C’est à croire que les émissaires qu’a la France ici passent leur temps à jouer au bridge au lieu de s’occuper de leur affaire. On a dû envoyer des bonshommes bien embusqués, qui trouvent meilleur de palper la bonne galette loin du front, mais qui s’y connaissent en transports et en ravitaillement comme moi à jouer de l’orgue. Et puis il faut voir comme on se préoccupe des Allemands et de tout ce qu’ils font ici. Autant dire que les Boches sont les maîtres. Ils savent tout, voient tout ce qui part et renseignent leur ambassadeur à Madrid qui doit bien diriger au moins cinquante mille Boches au doigt et à l’œil. Il y a des espions partout et nous n’en avons nulle part. Bon Dieu ! nous avons une sacrée veine que la position maritime de l’Allemagne soit comme qui dirait dans un cul-de-sac. Rien qu’à voir ce qu’elle réussit à nous embêter sur mer à bout de bras quasiment, on peut être certain que, si nous étions à sa place et elle à la nôtre, nous serions raclés depuis longtemps et ne recevrions pas un gramme de marchandises. Il y a un peu partout par ici des postes de T. S. F. et des stations d’espions sur la côte, qui renseignent les sous-marins boches. Ceux-ci n’ont qu’à écouter et à travailler à coup sûr. D’ailleurs, Fourgues ni personne à bord ne comprend ces histoires de ravitaillement d’essence, que les journaux français disent que les Allemands emploient dans les pays neutres. Ils disent que les Boches ont des bases de ravitaillement en Grèce, en Espagne et ailleurs, et que, sans ça, ils ne pourraient pas travailler comme ils font. C’est une belle fumisterie. Toutes les fois qu’on cherche les bases de pétrole, on n’en trouve pas. C’est à cause qu’il n’y en a pas. Les Boches ont bien quinze ou vingt jours d’essence dans leurs sous-marins. C’est les gens de Bilbao qui nous l’ont dit, après ceux de Norvège de l’an dernier. Alors veux-tu me dire où est-ce qu’ils ont besoin de se ravitailler ? De Zeebrugge en Méditerranée, il ne faut pas vingt jours, et en Méditerranée ils ont Pola et Cattaro, ils ont les côtes bulgares et Constantinople, ils ont la Syrie, ils ont les points de Tripolitaine qu’ont repris les Turcs, et ils ont encore les points du Maroc où nous ne sommes pas. Quoi qu’ils fassent, ils ne sont jamais plus loin que trois ou quatre jours d’une base amie ; alors ils n’ont pas besoin d’aller chercher les neutres. Nous avons l’air plutôt andouilles d’accuser les neutres pour des choses où ils ne sont pas coupables et que nous ne pouvons pas prouver, tandis qu’il y en a tellement qui crèvent les yeux et où nous n’osons rien dire. Tout ça, on en rirait si ça n’allongeait la guerre. Et puis ça finira par coûter cher. Enfin, cette fois-ci, le Pamir ne partira pas à vide, mais avec trois mille tonnes de bon minerai que les Boches n’auront pas. Nous ne savons pas encore où nous irons, mais je ne crois pas qu’on parte d’ici avant huit jours, parce que le chargement ne va pas vite.

Sur ce, mon vieux, je te la serre. Je voudrais bien qu’on aille à Bordeaux, parce qu’à Bordeaux il y a un train pour La Rochelle. Good bye.