II

La colonne formée en un grand losange articulé, convoi au centre, avait envahi de son grouillement un vaste tertre de la plaine déserte, s’y était arrêtée et assoupie.

Par bonheur, on avait trouvé de l’eau une heure avant l’étape. Les hommes et les animaux avaient pu boire abondamment ; on arrivait ventres et bidons pleins. Et, aussitôt les tentes dressées, on n’avait eu qu’à se laisser choir en attendant une heure moins rude. Sous les guitouns les Sénégalais affalés, sans nerfs, continuaient à se gorger d’eau. Les blancs, aryens ou sémites, dormaient ou bricolaient en causant. Les animaux à la corde attendaient sous le ciel en feu que séchassent leurs dos où la sueur avait dessiné d’un contour blanchâtre l’emplacement du bât ou de la selle. Vers le soir, ils recommenceraient à jouer des dents et des sabots, mais, pour le moment, ils digéraient leur fatigue et, tout le long de leurs lignes immobiles, seules gesticulaient les queues chassant les mouches. A quelque distance dans la plaine, tout autour du camp, des silhouettes de spahis en vedettes apparaissaient tremblotantes dans la buée du sol que pompait le soleil.

Sous leurs tentes d’officier, Duparc et Martin ne pouvaient dormir et cela pour des raisons différentes. Martin, en puissance de paludisme, avait l’appréhension de l’accès possible. Duparc, encore tout plein du sang de France, n’éprouvait pas le besoin de faire la sieste. Cette grosse chaleur pourtant le surprenait et regardant la haute taille du djebel Mastourguen, tout près, il évaluait l’heure où son ombre calmante s’étendrait sur le camp. Se sentant incapable même de lire, Duparc s’en fut trouver Martin qui, étendu sur son lit de camp, cuisait stoïque sous la tente surchauffée.

— Dure journée et dur pays ! dit l’officier d’état-major ; se peut-il que des gens vivent heureux dans cette solitude roussie ?

— On vit où l’on peut, dit Martin ; ces populations n’ont pas le choix et d’ailleurs leur rage à nous harceler provient de ce que nous les empêchons de changer.

— Expliquez-vous, fit Duparc qui, nouveau venu, se plaisait à faire causer son compagnon dont il savait la longue pratique de ces pays et de leurs habitants.

— Voilà ! dit Martin ; il est signalé par l’histoire et nos observations établissent que les Berbères étaient en train de reconquérir le Maroc quand nous sommes venus les déranger. On parle beaucoup des violentes poussées almoravides, almohades et des Beni-Merine qui fusèrent à travers le Maroc jusqu’en Espagne, jusqu’à Tunis et brassèrent des populations encore peu fixées au sol. Mais on connaît moins la séculaire et puissante coulée des peuples venus du sud, par-dessus les monts, à la recherche du meilleur habitat. C’est pourtant là un fait qui démontre en particulier la force de cette race Cenhadjia à laquelle appartiennent les tribus qui nous occupent. Il n’est pas utile de remonter bien loin dans le passé pour trouver des événements qui fixeront nos idées. Chez ces gens qui n’ont jamais eu le souci d’écrire des annales, il faut se contenter de ce que peuvent nous dire les vivants, mais c’est déjà suffisant pour interpréter les récits très vagues et embarrassés des historiens de langue arabe.

Il y a cent ans, la tribu des Iguerouane était déjà dans la plaine de Meknès et des souverains arabes se servaient d’elle pour couvrir cette ville et Fez contre la marée berbère. Les efforts accomplis de ce côté ont probablement contribué à rejeter vers le nord-ouest le flot qui marchait normalement du sud au nord et menaçait les capitales.

Il y a cent ans les Zemmour étaient ici dans cette plaine de Guelmous à côté des Zaer. Poussés par les Zaïane, maîtres actuels de cet affreux pays, les Zemmour ont chassé devant eux les Arabes aux marécages du Sebou et se sont emparés de la Mamora jusqu’à Kénitra. Les Zaer ont résisté un peu plus longtemps. Il y a quarante ans ils étaient encore ici ; mais, bousculés par deux vagues de Zaïane, ils ont repoussé leurs voisins vers le bord de la mer et ont fait de Rabat leur bonne ville. Dans le même siècle se sont produits plus à l’est des mouvements analogues. Les Iguerouane ont giclé dans la plaine du Sebou. Les Imjat qui étaient du côté d’Azrou sont aujourd’hui à soixante kilomètres plus au nord, sous les murs mêmes de Meknès. Ils y ont été aidés vigoureusement par les Beni M’tir qui étaient en montagne là où sont aujourd’hui les Beni M’guild et qui ont rempli de force toute la plaine de Meknès. Leurs frères d’origine les Aït Ayach ont détaché du Grand Atlas, où la tribu mère est encore, un fort rameau d’avant-garde qui a disloqué les groupements arabes des environs de Fez et leur ont pris des terres. Les auteurs mograbins racontent comment, dans leur marche vers la plaine, les Beni M’tir et les Imjat ont dépossédé deux tribus, les Oulad Ncir et les Dkhissa qui les gênaient. Cela s’est passé il y a quarante ans, sous le règne béni du puissant Sultan Moulay Hassan qui tira, paraît-il, une vengeance terrible des Berbères. Mais il les laissa où ils s’étaient installés de force et ne rendit pas leurs terres à ses tribus arabes.

— Et que devinrent ces populations évincées ? demanda Duparc.

— Elles forment douze cents tentes qui au nord de Meknès louent pour vivre des terres de l’État ou de leurs vainqueurs. Elles seraient peut-être allées plus loin aux dépens d’autres voisins, mais notre arrivée a stabilisé les tribus. Ces gens mourront donc locataires ou salariés du roumi et du Berbère envahisseurs. Je pourrais vous citer bien d’autres exemples de la poussée récupératrice dont nous avons sauvé le Maroc Makhzen. Mais ceci peut suffire sans doute pour expliquer la rudesse de la lutte que nous livrons aux montagnards. En plus de leur esprit d’indépendance, nous avons à vaincre leur besoin fatal de progression vers la plaine. Ils sentent qu’ils ne pourront plus bouger de leur rude pays, qu’il leur faut renoncer à manger les Arabes, suivant l’expression qui revient sans cesse sous la plume inquiète de l’historien des Alaouites. Comprenez-vous maintenant comment leur haine a une double cause et pourquoi, inlassablement, se dépensent ici des hommes que la montagne produit mais qu’elle ne peut nourrir ?

Martin s’animait en parlant et son camarade s’excusa de mettre ainsi ses connaissances à contribution en cette heure torride où la fièvre le guettait.

— Certes, lui dit Martin, elle n’est pas loin, je la connais, la teigne ! mais cette épreuve est, en attendant mieux, une façon d’acquitter notre dette à la patrie. Et d’ailleurs, ajouta-t-il en souriant, il me semble que la fièvre, avant de me terrasser, m’inspire. J’éprouve, sous sa première étreinte, un sentiment étrange d’affection suraiguë pour tout ce qui est nous, pour mon métier, pour ces troupes bigarrées où blancs, noirs et basanés, Français, pons légions, monsieur Sénégal, Arabes d’Algérie, de Tunis, Chleuhs marocains vivent et meurent pêle-mêle, une admiration filiale enfin pour la pensée vigoureuse de notre race qui mène tout cela. Et, me croirez-vous ? je trouve plus aisément quand elle approche, la pâle souffrance, les mots utiles à dire aux miens pour leur exprimer tout ce que j’ai senti de l’âme de cette terre et de ces populations. Mais, pour le moment, c’est des Zaïane qu’il s’agit. Vous les avez vus ; ce sont, comme les Zemmour, de grands Berbères au thorax conique, très frustes et résistants. Ils sont acharnés et présentent un exemple singulier dans cette race anarchique d’une confédération de tribus, non pas féodalisées à un grand seigneur, mais disciplinées par une poigne de chez eux. Ils sont là quelques centaines armés de fusils modernes, admirablement servis par un pays compliqué, soldats merveilleux d’ailleurs, sachant utiliser le terrain et se souciant autant que d’une seringue du canon léger que nous pouvons y amener. Vivant surtout de glands doux et de privations, leur sobriété souffre peu du blocus économique auquel nous les soumettons. Et l’âme de leur résistance est un homme de la plus haute énergie, un tyran qui les a dominés, qu’ils ont détesté. C’est Moha fils de Hammou, le Zaïani, un vieillard qui met à les défendre la rage qu’il apporta à les mater. Ils le suivent après l’avoir maudit, car le despote d’hier incarne aujourd’hui l’esprit d’indépendance et la haine de l’étranger.

— Voilà de beaux adversaires, fit Duparc.

— Beaux et estimables, répondit Martin.