CVII
Approchons-nous une dernière fois des destinées obscures. Elles nous apprennent que, même au sein de grands malheurs physiques, il n'y a rien d'irréparable, et que se plaindre du destin c'est presque toujours se plaindre de l'indigence de son âme.
On raconte, dans l'histoire romaine, qu'un sénateur gaulois, Julius Sabinus, s'étant révolté contre l'empereur Vespasien, fut vaincu. Il lui eût été facile de fuir chez les Germains, mais ne pouvant emmener sa jeune femme, appelée Éponine, il n'eut pas le coeur de l'abandonner. Il semble qu'aux jours d'angoisse et de malheur on reconnaisse enfin la valeur unique et véritable de la vie; il ne renonça donc pas à la vie. Il possédait une villa sous laquelle s'étendaient de vastes souterrains connus de lui seul et de deux affranchis. Il fit incendier cette villa et le bruit se répandit qu'il s'était empoisonné et que son corps avait été dévoré par les flammes. Éponine elle-même y fut trompée, dit Plutarque, dont je reprends ici le récit tel qu'il est complété par l'historien des Antonins, le comte de Champagny; et quand Martialis l'affranchi lui annonça le suicide de son mari, elle demeura trois jours et trois nuits prosternée contre terre et refusant toute nourriture. Sabinus, instruit de cette douleur, en eut pitié, et fit dire à Éponine qu'il vivait. Elle continua comme de raison à porter le deuil de son mari et à le pleurer le jour, devant le public, mais elle le visita de nuit dans sa retraite. Pendant sept mois, elle descendit chaque nuit aux enfers pour y retrouver son mari. Elle essaya même de l'en faire sortir, lui rasa la barbe et les cheveux, entoura sa tête de bandelettes, le déguisa, le fit emporter dans un paquet de vêtements et le conduisit dans sa ville natale. Mais bientôt ce séjour lui sembla trop dangereux, elle ramena son mari dans le souterrain, elle, tantôt habitant la campagne et passant ses nuits avec lui, tantôt retournant à la ville et se faisant voir aux femmes ses amies. Elle devint grosse, et, grâce à un onguent dont elle s'oignit, jamais femme, même aux bains qui se prenaient en commun, ne s'aperçut de sa grossesse. Quand le moment de l'enfantement fut venu, elle descendit dans le souterrain, et seule, sans une sage-femme, comme la lionne met bas dans sa tanière, elle mit au monde deux jumeaux. Elle les nourrit de son lait, elle les vit grandir; elle soutint son mari pendant neuf ans dans cette retraite et dans ces ténèbres. Sabinus fut découvert pourtant, et amené à Rome. Il méritait certes la clémence de Vespasien; Éponine, présentant à l'empereur ses deux fils, qu'elle avait élevés sous terre: «Je les ai mis au monde, dit-elle, et je les ai élevés afin que nous fussions plus nombreux pour implorer ta grâce.» Les assistants pleuraient; César fut pourtant inflexible, et la courageuse Gauloise fut réduite à demander à mourir avec son époux. «J'ai vécu, dit-elle, plus heureuse avec lui dans les ténèbres, que tu ne l'as jamais été, ô César! à la face du soleil et au milieu des splendeurs de ton empire.»