CVIII

Quel coeur oserait en douter, quel coeur hésiterait à aimer des ténèbres illuminées d'un tel amour? Sans doute plus d'une heure s'écoula pour eux, affreuse ou misérable, au fond de leur repaire; mais qui, parmi ceux-là mêmes qui n'estiment que les plus petites satisfactions de l'existence, n'aimerait mieux aimer d'une pareille ardeur au fond d'une sorte de tombeau, que de n'aimer jamais que froidement dans la chaleur et à la lumière du soleil? L'admirable cri d'Éponine est le cri de tous ceux qui connurent l'amour et le cri de tous ceux dont l'âme sut trouver un intérêt, une curiosité, un espoir, un devoir dans la vie. La flamme qui l'animait au fond de ses ténèbres est la flamme même qui anime le sage au fond des heures uniformes. L'amour est le soleil inconscient de notre âme, mais les rayons les plus purs, les plus chauds, les plus stables de ce soleil, ressemblent étonnamment à ceux qu'une âme passionnée de justice, de grandeur, de beauté et de vérité s'efforce de multiplier en elle. Le bonheur qui se trouvait là, par hasard, dans le coeur d'Eponine, ne peut-on l'introduire dans tout coeur de bonne volonté? Tout ce qu'il y avait de plus consolant dans son amour, l'oubli de soi, la transfiguration des regrets en sourires, des plaisirs auxquels on renonce en bonheurs que le coeur éternise, l'intérêt que l'on prend aux plus pâles lueurs de chaque jour lorsqu'elles éclairent une chose qu'on admire, l'immersion dans une lumière et dans une allégresse que nous pouvons étendre à volonté, puisqu'il nous suffit d'adorer davantage; tout cela et mille forces aussi douces, aussi secourables, ne peut-il se trouver dans la vie plus ardente de notre coeur, de notre âme et de notre pensée? L'amour d'Éponine était-il autre chose qu'une sorte d'éclair involontaire, inattendu, immérité de cette vie? L'amour ne pense pas toujours; bien souvent il n'a besoin d'aucune réflexion, d'aucun retour sur lui-même, pour jouir de tout ce qu'il y a de meilleur dans la pensée, mais ce qu'il y a de meilleur dans l'amour n'en est pas moins semblable à ce qu'il y a de meilleur dans la pensée. Éponine, parce qu'elle aimait, ne voyait que le visage lumineux de ses souffrances; mais réfléchir, méditer, regarder plus loin que sa peine, et agir plus joyeusement qu'il ne faudrait selon l'ordre apparent du destin, n'est-ce pas faire volontairement et sûrement ce que l'amour ne fait qu'à son insu par un hasard heureux? Chacune des souffrances d'Éponine allumait une torche aux creux du souterrain, et de même pour l'âme accoutumée à la retraite, toute douleur qui la fait rentrer en elle-même n'allume-t-elle pas de grandes consolations? Et puisque, avec notre noble Éponine, nous sommes au temps des persécutions, ne pourrait-on pas dire qu'une telle douleur est pareille au bourreau païen, qui, touché par l'admiration ou la grâce, au milieu des tortures qu'il inflige, s'agenouille soudain aux pieds de sa victime, l'encourage tendrement, veut souffrir avec elle, et lui demande enfin, dans un baiser, le chemin de son ciel?