CIX

En quelque lieu que nous allions, le fleuve de la vie coule avec abondance sous les voûtes célestes. Il passe entre les murs d'une prison, bien que le soleil n'en éclaire pas les flots, comme il passe au pied d'un palais de gloire et de bonheur. Pour nous, ce qui importe, ce n'est pas l'étendue, la profondeur ou la violence du fleuve qui appartient à tous et qui coule toujours, mais la pureté et la capacité de la coupe que nous y plongerons. Tout ce que nous pouvons absorber de la vie prend nécessairement la forme de cette coupe, et cette coupe de son côté a été moulée sur nos sentiments et sur nos pensées, en un mot, sur le sein de notre destinée intime, comme la coupe du sculpteur d'autrefois fut moulée sur le sein d'une déesse. On a la coupe qu'on s'est faite, on a presque toujours celle qu'on apprit à désirer. Nous ne pourrions nous plaindre du destin que sous un seul rapport, c'est qu'il ne nous eût pas donné l'idée ou le désir d'une coupe plus vaste, plus parfaite. Oui, il n'y a d'inégalité que dans le désir, mais cette inégalité-là ne nous devient sensible que dans le moment même où elle commence à s'effacer. Apprendre que notre désir pourrait être plus beau, n'est-ce pas déjà l'embellir? n'est-ce pas soulever d'une aspiration nouvelle le sein de notre destinée, et, par le fait même, élargir les bords de la coupe idéale et docile, dont le métal ne se fige définitivement qu'à l'heure froide et inflexible de la mort?

Il n'a pas à se plaindre celui qui attend un sentiment plus ardent et plus généreux. Il n'a pas à se plaindre celui qui attend le désir d'un peu plus de bonheur, d'un peu plus de beauté, d'un peu plus de justice. Il en est de ceci comme on dit qu'il en est de la félicité des élus. Chacun d'eux est vêtu d'allégresse et a le vêtement qui convient à sa taille. Il ne peut désirer une béatitude plus étendue que celle qu'il possède, car dans le désir même qui la désirerait, il la posséderait. Si j'envie noblement le bonheur de ceux qui sont à même de plonger à l'endroit le plus lumineux du grand fleuve, un vase plus éclatant et plus lourd que le mien, j'ai, sans que je le sache, une part excellente à tout ce qu'ils y puisent, et mes lèvres se posent à côté de leurs lèvres sur les bords de la coupe.