CX
«Qui pourrez-vous aimer?» disait-on, avant ces digressions à la femme dont vous vous souvenez peut-être. On eût pu demander la même chose à Emily Brontë, à bien d'autres; et il y a, de par le monde, une foule d'âmes de bonne volonté qui perdent les meilleures années de l'amour à se poser, au sujet de leur avenir sentimental, des questions de ce genre.
Au reste, dans l'empire du destin, c'est autour de l'image de l'amour que se pressent la plupart des plaintes, des regrets, des attentes oisives, des craintes vaniteuses, des espérances disproportionnées. Il y a beaucoup d'orgueil, beaucoup de fausse poésie et beaucoup de mensonges au fond de tout ceci. En général, c'est parmi les âmes qui ont fait le moins d'efforts pour se comprendre que l'on trouve le plus d'âmes incomprises. En général, c'est l'idéal le plus débile, le plus étroit et le plus arbitraire qui se nourrit le plus abondamment d'appréhensions, de déceptions, d'exigences et de petits mépris. Nous craignons surtout que l'on froisse ou que l'on méconnaisse les vertus, les pensées, les qualités et les beautés morales que nous ne possédons encore qu'en imagination. Il en est des mérites de ce genre comme des biens matériels, l'espoir s'attache le plus obstinément à ceux qu'on n'aura probablement jamais la force d'acquérir. Ainsi, le fourbe qui médite de se corriger est assez étonné qu'on ne rende pas à la loyauté qui s'éveille un moment dans son coeur, un hommage immédiat et extraordinaire. Mais quand nous sommes réellement purs, désintéressés et sincères, quand nos pensées s'élèvent habituellement et simplement au-dessus de la vanité ou de l'égoïsme instinctif, nous nous soucions beaucoup moins que ceux qui sont autour de nous nous approuvent, nous comprennent, nous admirent. Épictète, Marc-Aurèle, Antonin le Pieux, ne se sont jamais plaints de n'être pas compris. Ils ne pensaient pas avoir en eux quelque chose d'inouï ou d'incompréhensible. Au contraire, ils croyaient que le meilleur de leur vertu se trouvait tout juste dans ce que tous pouvaient admettre sans effort. Ce que l'on méconnaît, non sans raison; car il y a presque toujours une raison supérieure dans l'inertie générale d'un sentiment; ce que l'on méconnaît, ce sont les vertus maladives auxquelles nous attachons trop d'importance, et toute vertu est maladive à laquelle nous attachons une grande importance et pour laquelle nous exigeons une attention respectueuse. Une vertu maladive est souvent plus funeste qu'un vice bien portant; en tout cas, elle s'éloigne davantage de la vérité, et il n'y a rien à espérer loin de la vérité. À mesure que notre idéal s'améliore, il admet un plus grand nombre de réalités; à mesure que notre âme grandit, elle appréhende moins de ne pas rencontrer une autre âme à sa taille; car une âme qui grandit est une âme qui se rapproche de la vérité, et non loin de la vérité tout participe de la grandeur de la vérité même.
Au milieu des célestes lumières, presque uniformes en leurs éblouissements, arrivé à la troisième sphère, Dante ne voyant rien bouger autour de lui, se demande tout à coup s'il demeure immobile ou s'il s'avance encore vers le siège de Dieu. Il regarde alors Béatrice, et comme elle lui paraît plus belle, il reconnaît qu'il s'est rapproché de son but. Et nous aussi, c'est à l'augmentation de la curiosité, de l'amour, du respect et de l'admiration pour tout ce qui nous accompagne dans la vie que nous pouvons compter les pas que nous faisons sur la route de la vérité.