LXI

On a beau vouloir s'élever au-dessus des réalités dans un désir très pur du bien immatériel, mille intentions ne valent pas un geste; non que les intentions n'aient aucune valeur, mais le moindre geste de bonté, de courage, de justice, exige plus d'un millier de bonnes intentions.

Les chiromanciens prétendent que toute notre vie se grave dans notre main, et ce qu'ils appellent notre vie, c'est un certain nombre d'actions qui inscrivent dans notre chair, soit avant, soit après leur accomplissement, des marques indélébiles. Nos pensées et nos intentions n'y laissent pour ainsi dire aucune trace. Si j'ai nourri durant de longs jours des projets de meurtre, de trahison, d'héroïsme ou de sacrifice, il se peut que ma main n'en dise rien; mais si j'ai tué, par hasard, peut-être par erreur, au détour d'une rue, quelqu'un qui paraissait me menacer; ou si, passant par la même rue, je dois arracher quelque jour, un nouveau-né aux flammes qui l'envelopperont, ma main portera toute ma vie l'irrécusable signe du meurtre ou de l'amour. Que les chiromanciens s'illusionnent ou non, peu importe, il y a une grande vérité morale au fond de cette distinction. Une pensée peut me laisser jusqu'à ma mort à la même place dans l'univers; mais une action me fera presque toujours avancer ou reculer d'un rang dans la hiérarchie des êtres. Une pensée, c'est une force isolée, errante et passagère, qui s'avance aujourd'hui et que je ne reverrai peut-être pas demain; mais une action suppose une armée permanente d'idées et de désirs, qui a su conquérir, après de longs efforts, un point d'appui dans la réalité.