LXII
Mais nous voici bien loin de la noble Antigone et de l'éternel problème de la vertu infructueuse. Il est certain que le destin, entendu au sens ordinaire de ce mot, c'est-à-dire désignant uniquement le chemin qui conduit à la mort, ne respecte guère la vertu. Arrivé au bord de cet abîme, qui est comme la cuve centrale où les morales viennent se purifier ou se troubler définitivement, on nous force à choisir entre la justification, et la condamnation du hasard. La plupart des sacrifices du devoir peuvent se ramener au type du sacrifice d'Antigone. Qui de nous n'a vu autour de soi plus d'un exemple d'héroïsme châtié? Un ami, du fond du lit qu'il ne devait quitter que pour un autre lit qu'on n'abandonne plus, me faisait un jour suivre du doigt, pour ainsi dire, tous les détours dont se servit le sort pour l'amener à boire, dans une ville étrangère, la gorgée d'eau empoisonnée qui devait lui donner la mort. Rien n'était plus visible que les fils innombrables tissés par le destin autour de cette vie, et le moindre incident semblait doué d'une prévoyance et d'une malice incomparables. Et pourtant, mon ami n'était allé là-bas que pour y remplir un de ces devoirs que les sages, les héros ou les saints discernent seuls à l'horizon de la conscience. Que faut-il répondre? Taisons-nous encore sur ce point; nous y reviendrons tout à l'heure. Mon ami, s'il avait survécu, serait reparti le lendemain pour une autre ville, où un autre devoir l'eût appelé, sans même se demander s'il répondait encore à l'appel d'un devoir. Il y a des êtres qui obéissent ainsi à tous les ordres chuchotés par leur coeur. Ils n'ont nul souci de l'injustice de la fortune ou de l'ingratitude de la vertu; ils ne s'occupent que de l'injustice des hommes et semblent se dire que les autres injustices ne les regardent pas encore.
Est-il vrai qu'il ne faille jamais hésiter et qu'on ne fasse tout son devoir qu'autant qu'on ne se doute même pas qu'on le fait? Est-il indispensable qu'on s'élève à un point d'où le devoir n'apparaisse plus comme un choix de nos sentiments les plus nobles, mais comme une silencieuse nécessité de toute notre nature?