LXIX

Ce n'est pas en se sacrifiant que l'âme devient plus grande; mais c'est en devenant plus grande qu'elle perd de vue le sacrifice, comme le voyageur qui s'élève perd de vue les fleurs du ravin. Le sacrifice est un beau signe d'inquiétude, mais il ne faut pas cultiver l'inquiétude pour elle-même. Tout est sacrifice aux âmes qui s'éveillent; bien peu de choses portent encore le nom de sacrifice pour une âme qui a su trouver une vie dont le dévouement, la pitié et l'abnégation ne sont plus les racines indispensables mais les fleurs invisibles. En vérité, trop d'êtres éprouvent le besoin de détruire, même inutilement, un bonheur, un amour, un espoir qui leur appartient, pour s'apercevoir à la clarté des flammes de l'holocauste. On dirait qu'ils portent une lampe dont ils ne savent pas l'usage; et lorsque la nuit tombe, et qu'ils sont avides de lumière, ils en répandent la substance sur un feu étranger.

Évitons d'agir comme ce gardien du phare de la légende, qui distribuait aux pauvres des cabanes voisines l'huile des grandes lanternes qui devaient éclairer l'océan. Toute âme, dans son milieu, est gardienne d'un phare plus ou moins nécessaire. La mère la plus humble qui se laisse attrister, absorber, anéantir tout entière par les plus étroits de ses devoirs de mère, donne son huile aux pauvres, et ses enfants souffriront toute leur vie que l'âme de leur mère n'ait pas été aussi claire qu'elle eût pu l'être. La force immatérielle qui luit dans notre coeur doit luire avant tout pour elle-même. Ce n'est qu'à ce prix-là qu'elle luira pour les autres. Si petite que soit votre lampe, ne donnez jamais l'huile qui l'alimente, mais la flamme qui la couronne.