LXXX
On ne choisit pas ces raisons, on les mérite comme des récompenses. Celles que nous choisissons ne sont que des esclaves achetées par hasard, elles semblent vivre à peine, ne s'attachent à rien, n'attendent qu'une occasion de fuir. Mais celles que nous avons méritées encouragent nos pas comme des Antigones pensives et fidèles. On ne fait point entrer ces raisons dans une âme; il faut qu'elles y aient vécu bien longtemps, il faut qu'elles y aient passé leur enfance, qu'elles s'y soient nourries de toutes nos pensées, de toutes nos actions, il faut qu'elles y retrouvent les mille souvenirs d'une vie de sincérité et d'amour. À mesure que grandissent ces raisons, à mesure que s'étend l'horizon de notre âme, s'étend pareillement l'horizon du bonheur; car l'espace qu'occupent nos sentiments et nos pensées est le seul dans lequel puisse se mouvoir notre bonheur. Notre bonheur n'a guère besoin d'espace matériel, mais l'étendue morale qui s'ouvre devant lui n'est jamais assez grande. Il faut toujours tâcher à l'agrandir, jusqu'à ce qu'arrive le moment où notre bonheur ne demande plus d'autre nourriture que l'espace même qu'il découvre en s'élevant. Alors l'homme commence à être heureux dans la partie vraiment humaine et inexpugnable de son être, et tous les autres bonheurs ne sont, au fond, que des fragments encore inconscients de ce bonheur qui médite, regarde et n'aperçoit plus de limite en soi-même, ni dans ce qui l'entoure.