LXXXIV
Elle admet même les Rogron. Elle s'intéresse à la vie plus encore qu'à la justice ou à la vertu, et s'il arrive qu'une grande vertu trop abstraite se trouve en présence d'une vie qui ne s'agite qu'entre d'étroites murailles, elle aimera mieux pencher son attention sur la petite vie que sur la grande vertu immobile, orgueilleuse et solitaire.
Surtout, elle ne méprise rien; il n'y a qu'une chose au monde qui est tout à fait méprisable et c'est le mépris même. Trop souvent ceux qui pensent sont enclins à mépriser ceux qui passent dans la vie sans penser. Certes, la pensée a une grande importance, et il faut tâcher avant tout de penser autant que possible et du mieux possible; mais il y a quelque exagération à croire qu'un peu plus ou un peu moins d'aptitude à manier un certain nombre d'idées générales mette une barrière définitive entre deux hommes. À tout prendre, entre le plus grand des penseurs et le petit bourgeois de province, il n'y a bien souvent que la différence d'une vérité qui trouve par moment sa formule, à une vérité qui ne se formule jamais d'une manière appréciable. C'est beaucoup; c'est un fossé profond, ce n'est pas un abîme. Plus la pensée s'élève, plus lui paraît arbitraire et fugitive la limite entre ce qui ne pense pas encore et ce qui pense toujours. Le petit bourgeois est plein de préjugés, de passions qui semblent ridicules, d'idées étroites, mesquines et souvent assez basses; cependant, mettez-le à côté du sage dans les circonstances essentielles de la vie; devant la douleur, devant la mort, devant l'amour, devant l'héroïsme réel, il arrivera plus d'une fois que le sage se tournera vers son humble compagnon, comme vers le dépositaire d'une vérité aussi humaine, aussi sûre que la sienne.
Il y a des moments où le sage reconnaît la vanité de ses trésors spirituels; où il s'aperçoit que quelques habitudes, quelques mots, à peine le séparent des autres hommes, et où il doute de la valeur de ces mots. Ce sont les moments les plus féconds de la sagesse. Penser, c'est souvent se tromper, et le penseur qui s'égare a fréquemment besoin, pour retrouver sa route, de revenir au lieu où sont restés fidèlement assis, autour d'une vérité silencieuse mais nécessaire, ceux qui ne pensent guère. Ils gardent le foyer de la tribu; les autres en promènent les torches, et quand la torche se met à vaciller dans un air raréfié, il est prudent de se rapprocher du foyer. On croirait qu'il ne change pas de place, ce foyer, c'est qu'il avance en même temps que les mondes, et sa petite flamme marque l'heure réelle de l'humanité. On sait exactement ce que la force inerte doit au penseur, mais on ne tient pas compte de ce que le penseur doit à la force d'inertie. Un monde où il n'y aurait que des penseurs perdrait peut-être la notion de plus d'une vérité indispensable. En réalité, le penseur ne continue de penser juste que s'il ne perd jamais contact avec ceux qui ne pensent pas.
Il est facile de dédaigner; il est moins aisé de comprendre; et pourtant, pour le sage véritable, il n'est pas un dédain qui ne finisse tôt ou tard par se changer en compréhension. Toute pensée qui passe avec dédain au-dessus du grand groupe muet, toute pensée qui ne reconnaît pas mille soeurs, mille frères endormis dans ce groupe, n'est trop souvent qu'un rêve néfaste ou stérile. Il est bon de se rappeler parfois que dans l'atmosphère spirituelle, comme dans l'atmosphère extérieure, il faut, sans doute, bien plus d'azote que d'oxygène pour qu'elle demeure respirable.