LXXXV
Je comprends que des penseurs comme Balzac se soient plus à décrire des petites vies de ce genre. Rien n'est plus éternellement semblable à elles-mêmes que ces petites vies; et, cependant, de siècle en siècle, rien ne change plus profondément que l'atmosphère où elles baignent. Gestes identiques sous des cieux différents, mais cieux qu'on ne verrait pas différents si les gestes n'étaient pas identiques. Un grand acte héroïque absorbe notre regard en l'acte même; mais des paroles et des mouvements insignifiants appellent notre attention sur l'horizon qui les entoure, et le point lumineux de la sagesse humaine ne se trouve-t-il pas toujours à l'horizon? À voir les choses selon le sentiment et la raison de la nature, la médiocrité générale de ces vies ne saurait être vraiment médiocre, par cela même qu'elle est si générale.
Au reste, il est bien inutile d'insister sur ceci: on ne connaît jamais une âme que jusqu'à la hauteur où l'on est arrivé à connaître la sienne; et il n'est pas un être, si petit qu'il paraisse d'abord, qui n'émerge de l'ombre, à mesure que l'ombre où nous sommes diminue. Ce n'est pas ce qu'on voit qu'il est nécessaire d'agrandir pour l'aimer; c est ce qu'on n'aime pas qu'il est nécessaire d'éclairer en élevant la flamme jusqu'à ce qu'elle parvienne au niveau de l'amour. Qu'un rayon sorte chaque jour de notre âme, c'est tout ce que nous devons souhaiter. Il ira se poser n'importe où. Il n'est pas un objet sur lequel viennent s'abattre un regard, une pensée, qui ne contienne plus de trésors qu'ils n'en pourront illuminer; il n'est si petite chose en ce monde qui ne soit bien plus vaste que toute la clarté qu'une âme peut lui prêter.