II
Et voici Éliphas Lévi avec ses livres aux titres inquiétants : Histoire de la Magie, La Clef des Grands Mystères, Dogme et rituel de la Haute Magie, Le Grand Arcane ou l’Occultisme dévoilé, etc., le dernier maître de l’occultisme proprement dit, de l’occultisme qui précède immédiatement celui de nos métapsychistes qui ont définitivement renoncé à la Kabbale, à la Gnose, aux Alexandrins et ne se réclament plus que de l’expérience scientifique.
Éliphas Lévi, de son vrai nom Alphonse-Louis-Constant, né en 1810 et mort en 1875, résume en quelque sorte tout l’occultisme du Moyen âge avec ses tâtonnements, ses demi-vérités, ses connaissances tronquées, ses intuitions, ses irritantes obscurités, ses agaçantes réticences, ses erreurs et ses préjugés. Écrivant avant d’avoir su ou voulu profiter des principales découvertes des indianistes et des égyptologues et des travaux de la critique contemporaine, dénué lui-même de tout esprit critique, il ne travaillait que sur les documents médiévaux dont nous avons parlé ; et le Séfer Yerizah, le Zohar (dont il ne connaissait du reste que les fragments fantaisistes de la Kabbala Denudata), le Talmud et l’Apocalypse mis à part, s’attachait de préférence aux plus indiscutablement apocryphes. A côté de ceux que je viens de citer, ses trois livres de chevet étaient le Livre d’Hénoch, les Écrits d’Hermès Trismégiste et le Tarot.
Le Livre d’Hénoch, attribué par la légende au patriarche Hénoch, fils de Jared et père de Mathusalem, doit se placer aux environs de l’ère chrétienne, attendu que le dernier événement connu par son auteur est la guerre d’Antiochus Sidetes contre Jean Hyrcan. C’est un livre apocalyptique, probablement écrit par un Essénien, comme le prouve son angéologie, et qui exerça une profonde influence sur le mysticisme juif d’avant le Zohar.
Les Écrits d’Hermès Trismégiste, que Louis Ménard a traduits et auxquels il a consacré une étude définitive[58], attribués à Thoth, l’Hermès égyptien, nous révèlent dans leur conception de Dieu de très curieuses analogies avec les livres sacrés de l’Inde, notamment le Baghavat-Gita, nous montrent une fois de plus l’universelle infiltration de la grande religion primitive. Mais chronologiquement, il n’y a pas le moindre doute : le Poimandrès, l’Asclépios et les fragments du Livre Sacré, sont nés à Alexandrie. La théologie hermétique est pleine de pensées et d’expressions néo-platoniciennes et d’autres empruntées à Philon ; et des passages entiers du Poimandrès peuvent être juxtaposés à l’Apocalypse de Saint-Jean et lui font écho, ce qui prouve que les deux ouvrages ont été écrits à des dates peu éloignées l’une de l’autre. Il n’est donc pas surprenant que, non plus que Jamblique, ils n’aient rien à nous apprendre sur la religion de l’antique Égypte, puisqu’à l’époque où les Grecs l’étudièrent, la symbolique de cette religion, comme le remarque Louis Ménard, était déjà une lettre morte pour ses prêtres eux-mêmes.
[58] Louis Ménard, Hermès Trismégiste.
Quant au Tarot, il serait, au dire des occultistes, le premier livre écrit de main humaine et antérieur à ceux de l’Inde, d’où il aurait passé en Égypte. Malheureusement, on n’en trouve pas trace dans l’archéologie de ces deux pays. Il est vrai qu’une chronique italienne nous apprend que le premier jeu de cartes, qui n’est que le Tarot vulgarisé, fut importé à Viterbe, en 1379, par les Sarrasins, ce qui révèle une origine orientale. En tout cas, sous sa forme actuelle, il ne remonte qu’à Jacquemin Gringonneur, enlumineur du temps de Charles VI.
Il est évident qu’ainsi documenté, Éliphas Lévi n’a rien de bien sérieux à nous révéler. Il est en outre embarrassé par l’ingrate et impossible tâche qu’il s’est imposée en voulant concilier l’occultisme avec le dogme catholique. Mais son érudition, dans sa sphère, est remarquable, et il a parfois d’étonnantes intuitions qui semblent avoir entrevu, notamment en ce qui touche aux médiums, aux fluides odiques, aux manifestations de l’astral, plus d’une découverte de nos métapsychistes. En outre, lorsqu’il aborde un sujet qui n’est pas purement chimérique, et qui tient à des réalités profondes, en morale par exemple, et même en politique, et quand, comme le font fréquemment les occultistes, il ne s’enveloppe pas d’énervants sous-entendus qui paraissent craindre d’en dire trop et ne trahissent au fond que la peur de n’avoir rien à dire, il lui arrive d’écrire d’excellentes pages qui, après la vogue exagérée dont elles jouirent, ne méritent pas l’injuste oubli auxquelles on semble les condamner.