V
Nous voyons ainsi que l’occultisme, ou plutôt la doctrine secrète, variable dans ses formes, souvent très obscurcie, surtout durant le Moyen âge, mais presque partout identique dans son fond, fut toujours une protestation de la raison humaine, fidèle à ses traditions anté-historiques, contre les affirmations arbitraires et les prétendues révélations des religions publiques et officielles. Elle opposait à leurs dogmes sans fondements, à leurs manifestations divines anthropomorphes, illogiques, trop petites et inacceptables, l’aveu d’une ignorance totale et invincible sur tous les points essentiels. De cet aveu, qui au premier abord paraît tout détruire mais qui conduit presque forcément à une conception spiritualiste de l’univers, elle sut tirer une métaphysique, une mystique et une morale beaucoup plus pures, plus élevées, plus désintéressées et surtout plus rationnelles que celles qui naquirent des religions qui l’étouffèrent. On pourrait même démontrer que tout ce que ces religions ont encore de commun sur des hauteurs où toutes se rejoignent, tout ce qui n’a pu être rabaissé au niveau des exigences matérielles d’une trop longue vie, tout ce qu’on trouve en elles de grandiose, d’infini, d’impérissable et d’universel, elles le doivent à cette métaphysique immémoriale où plongèrent leurs premières racines.
Il semble même qu’à mesure que le temps les en éloigne, l’esprit les y ramène ; c’est ainsi que dans les deux dernières, sans parler de tout ce qu’elles lui empruntèrent plus directement, le Dieu-le-Père du Christianisme et l’Allah de l’Islamisme, sont bien plus près de l’En-Sof de la Kabbale que du Jéhovah de la Bible ; et que le Verbe de Saint Jean, dont il n’est pas question dans l’Ancien Testament, ni dans les Synoptiques, n’est que le Logos des gnostiques et des néo-platoniciens qui le tenaient eux-mêmes de l’Inde et de l’Égypte.