V
Voilà donc une grande vérité, la première de toutes, la vérité radicale, à laquelle nous sommes revenus : le caractère inconnaissable de la cause sans cause de toutes les causes. Mais cette cause ou ce Dieu, nous l’aurions toujours ignoré, ensevelis en lui, s’il ne s’était manifesté. Il fallait bien le faire sortir de son inactivité qui pour nous équivalait au néant, attendu que l’univers paraît avoir une existence et que nous-mêmes croyons vivre en lui. Dégagée de l’enchevêtrement des lianes théogoniques et théologiques qui bientôt l’envahirent de toutes parts, la cause première, ou plutôt la cause éternelle, — car n’ayant pas de commencement, elle ne peut être première ni seconde, — n’a jamais rien créé. Il n’y a pas eu de création vu que, de toute éternité tout existe en cette cause, sous une forme invisible à nos yeux, mais plus réelle que s’ils la voyaient, puisque nos yeux ne sont faits que pour voir l’illusion. Au point de vue de cette illusion, ce tout, qui existe toujours, apparaît ou disparaît selon un rythme éternel que scandent le sommeil et le réveil de la cause éternelle. « C’est ainsi, disent les Lois de Manou, que par un réveil et par un repos alternatifs, l’Être immuable fait revivre et mourir éternellement tout cet assemblage de créatures mobiles et immobiles[6]. » Il s’exhale ou il expire et l’esprit descend dans la matière qui n’est qu’une forme visible de l’esprit, et les mondes innombrables naissent, se multiplient et évoluent dans l’univers. Il s’inhale ou il aspire ; la matière rentre dans l’esprit qui n’est qu’une forme invisible de la matière, les mondes disparaissent, sans périr, et réintègrent la cause éternelle, pour en ressortir au réveil de Brahma, c’est-à-dire des milliards d’années après, pour y rentrer encore, au retour du sommeil, des milliards d’années plus tard ; et il en fut et il en sera toujours ainsi, de toute éternité, dans toute éternité, sans commencement, sans arrêt et sans fin.
[6] Lois de Manou, I, 57.