VI

C’est encore un immense aveu d’ignorance ; et ce nouvel aveu, si haut qu’on remonte, le plus ancien de tous, est aussi le plus profond, le plus complet et le plus grandiose. Cette explication de l’incompréhensible univers, qui n’explique rien parce qu’on n’explique pas l’inexplicable, est plus admissible que toutes celles que nous pourrions donner et peut-être la seule que nous puissions accepter sans nous heurter à chaque pas aux objections insurmontables et aux questions sans réponse de notre raison.

Ce second aveu, nous le trouvons à l’origine des deux religions-mères. En Égypte, même dans l’Égypte superficielle et exotérique que nous connaissons seule, et sans tenir compte du sens secret qu’ont probablement les hiéroglyphes, il prend une forme analogue. Il n’y a pas non plus création proprement dite, mais extériorisation d’un principe spirituel éternel et latent. Tout être et toute chose existent de toute éternité dans le « Noun », et y retournent après la mort. Le « Noun » est « l’abîme » de la Genèse ; un esprit divin indéfini y flotte, portant en lui la somme des existences futures, d’où son nom de « Toum », qui signifie à la fois Néant et Totalité. Quand « Toum » voulut fonder dans son cœur tout ce qui existe, il se dressa parmi ce qui était dans le Noun, hors du Noun et des choses inertes, et le soleil « Râ » exista, la Lumière fut. Mais il n’y avait pas trois dieux, l’abîme, l’esprit dans l’abîme, la lumière hors de l’abîme. Toum, extériorisé par la force de son désir créateur, est devenu Râ-soleil, sans cesser d’être Toum, sans cesser d’être Noun. Il dit de lui-même : « Je suis Toum, celui qui existait seul dans le Noun. Je suis le Dieu grand qui se crée lui-même, c’est-à-dire le Noun, père des dieux. » Il est la somme des existences des êtres. Et pour exprimer cette idée que le démiurge a tout créé de son propre fonds, le célèbre papyrus de Leyde explique : « Il n’existait pas d’autre dieu avant lui, ni d’autre dieu avec lui, quand il a dit ses formes, il n’existait pas de mère pour lui qui lui ait fait son nom (en Égypte nommer équivalait à créer), point de père pour lui qui l’ait émis en disant : « C’est moi qui t’ai créé[7]. »

[7] Cf. A. Moret, Les Mystères égyptiens, p. 110 et suiv., et Pierret, Études égyptologiques, p. 414.

Pour créer, le dieu égyptien pense d’abord, puis parle le monde. (C’est déjà le Verbe, le fameux Logos des philosophes alexandrins que nous retrouverons plus tard.) Son intelligence suprême prend le nom de Phtah, son cœur, c’est-à-dire l’esprit qui l’anime, c’est Horus, et le Verbe, instrument de la création, c’est Thot. Nous avons ainsi : Phtah-Horus-Thot, démiurge-esprit-verbe, trinité dans l’unité Toum. Par la suite, comme dans les religions védique, perse et chaldéenne, le dieu suprême et inconnaissable est peu à peu relégué dans l’oubli, et l’on ne parle plus que de ses émanations innombrables dont les noms varient de siècle à siècle et parfois de ville à ville. C’est ainsi que dans le « Livre des Morts », Osiris qui devient le dieu le plus connu de l’Égypte dit qu’il est Toum.

Dans le Mazdéisme ou Zoroastrisme, qui n’est qu’une adaptation du Védisme au caractère Iranien, le dieu suprême n’est pas le créateur tout puissant qui pouvait faire le monde comme il le voulait ; il est soumis aux lois inflexibles de la cause première inconnue qu’il est peut-être lui-même. En Chaldée, carrefour où se rencontrent les religions de l’Inde, de l’Égypte et de la Perse, c’est encore la substance existant par elle-même, incréée, qui donne naissance à tout, ne créant pas parce que tout existe en elle, mais se manifestant périodiquement en reflétant son image dans le monde visible à nos yeux. Dans la Kabbale, dernier écho et contre-épreuve des enseignements ésotériques de la Chaldée et de l’Égypte, nous retrouvons le même aveu : l’esprit incréé, éternel, incognoscible, incompris dans sa pure essence, contient en soi le principe de tout ce qui existe et ne se manifeste et ne se rend visible à l’homme que par ses émanations.

Enfin, si nous ouvrons la Bible, non plus dans sa traduction restreinte, superficielle et empirique, mais dans une version qui aille au fond du sens intime, essentiel et radical des mots hébreux, telle que celle que tenta Fabre d’Olivet, nous trouvons, au premier verset de la Genèse : « Premièrement-en-principe, c’est-à-dire avant tout, Il, Elohim, Lui-les-dieux, l’Être étant, créa, c’est-à-dire ne fit pas quelque chose de rien, mais tira d’un élément inconnu, fit passer du principe à l’essence, l’ipséité-des-cieux et l’ipséité-de-la-terre ».

« Et la terre existait, puissance contingente d’être, dans une puissance d’être ; et l’obscurité (force compressive et durcissante) était sur la face de l’abîme (puissance universelle et contingente d’être) ; et le souffle de Lui-les-dieux (force expansive et dilatante) était générativement mouvant sur la face des eaux (passivité universelle)[8]. »

[8] Fabre d’Olivet, La Langue hébraïque restituée, t. II, p. 25-27.

N’est-il pas curieux de constater que cette traduction littérale nous ramène bien près de l’Inde, de l’idée du principe inconnu ; et plus près encore de la création hindoue : passage du principe à l’essence, expansion de l’être des êtres qui contient tout, et de l’extériorisation, à son réveil, de ce qu’il renfermait en puissance durant son sommeil ? Or, rappelons-nous qu’en 1875, Max Muller écrivait « Qu’il y a cinquante ans, il n’existait pas un seul lettré qui sût traduire une ligne du Véda ». Il faut donc croire, malgré l’affirmation du grand Orientaliste, ou que Fabre d’Olivet était capable de le traduire, ou qu’il en avait saisi l’esprit dans les traditions de la Kabbale, qu’il ne pouvait connaître que par la très incomplète et très infidèle Kabbala Denudata de Rosenroth, ou enfin que le texte hébreu, s’il dit réellement ce qu’il lui fait dire, comme tout semble le prouver, reproduit étrangement les principes hindous, car sa traduction, fruit de longs travaux antérieurs, parut en 1815, c’est-à-dire dix ou vingt ans avant qu’on eût appris à lire le sanscrit et les hiéroglyphes égyptiens.