V
Ce qui n’empêche point La Doctrine Secrète d’être une sorte de vaste encyclopédie des sciences ésotériques, surtout dans ses annexes, ses commentaires, ses « parerga », où l’on trouve une foule de rapprochements ingénieux et curieux entre les enseignements et les manifestations de l’occultisme, à travers les pays et les siècles. Il en jaillit parfois une lumière inattendue dont les rayons s’étendent au loin, sur des régions de la pensée qui ne sont plus guère fréquentées. En tout cas, l’œuvre prouverait une fois de plus, si c’était nécessaire, et avec un éclat insolite, l’origine commune de l’idée que se fit un jour l’humanité, bien avant l’histoire que nous connaissons, des grands mystères qui l’enveloppèrent. On y trouve aussi de larges et excellents tableaux où la science occulte est confrontée à la science moderne et semble souvent, il faut en convenir, précéder ou dominer celle-ci. On y découvre encore bien d’autres choses, jetées en vrac, mais qui ne méritent pas le dédain avec lequel, depuis quelque temps, on affecte de les traiter.
Au surplus, je n’ai pas à faire ici l’histoire ou le procès de la théosophie. Il fallait simplement la signaler à la rencontre, puisqu’elle est l’avant-dernière forme de l’occultisme. Il suffira d’ajouter que les vices de sa méthode initiale s’accusent et s’aggravent chez les continuateurs de Mme Blavatzky. Chez Mme Annie Besant, — femme d’ailleurs remarquable, — et chez Leadbeater, tout est en l’air, tout s’édifie dans les nues, et les affirmations gratuites et invérifiables pleuvent de plus en plus dru sur chaque page. Ils semblent du reste lancer la théosophie dans des voies où les fidèles de la première heure hésitent à les suivre.
Ces vices s’aggravent surtout et éclatent dans toute leur candeur chez certains auteurs de second plan, moins habiles que leurs maîtres à les dissimuler ; par exemple chez Scott-Elliot, l’historien de L’Atlantide et de La Lémurie perdue. Scott-Elliot commence son histoire de l’Atlantide de la manière la plus raisonnable et la plus scientifique. Il invoque les textes historiques qui ne permettent guère de douter qu’une île immense, dont l’une des extrémités s’avançait non loin des colonnes d’Hercule, s’effondra dans l’Océan, et disparut à jamais, en engloutissant la merveilleuse civilisation qu’elle portait. Il corrobore ces textes de preuves très judicieuses tirées de l’orographie sous-marine, de la persistance de la mer des Sargasses, de la géologie, de la chorographie, etc. Puis, tout à coup, presque sans nous prévenir, ayant recours à des documents occultes, à des mappemondes de terre cuite, miraculeusement retrouvées, à des révélations qui viennent on ne sait d’où, à des clichés astraux qu’il prétend récupérer dans l’espace et le temps, et qu’il traite sur le même pied que les arguments historiques et géologiques, il nous décrit par le menu, comme s’il vivait au milieu d’eux, les villes, les temples, les palais des Atlantes et toute leur civilisation politique, morale, religieuse et scientifique, en annexant à son œuvre une série de cartes détaillées de continents fabuleux, hyperboréens, lémuriens, etc., disparus depuis 800.000, 200.000 et 60.000 ans, et délimités avec autant de minutie et d’assurance que s’il s’agissait de la géographie contemporaine de la Bretagne ou de la Normandie.