VI

Le chef d’une branche indépendante ou dissidente de la Théosophie, un érudit, un philosophe et un visionnaire extrêmement curieux, dont j’ai déjà parlé, Rudolph Steiner, use à peu près des mêmes procédés, mais tente du moins de les expliquer et de les justifier.

A la différence des théosophes orthodoxes, il ne se contente point de révéler, de commenter et d’interpréter les livres secrets et sacrés de la tradition orientale, mais entend trouver en lui-même toutes les vérités qu’ils renferment. « C’est dans l’âme, proclame-t-il, que se révèle le sens de l’univers. » Le secret de tout est en nous, puisque tout est en nous, et il est en chacun de nous autant qu’il était dans le Christ. « Le Logos en évolution incessante en des millions de personnalités humaines a été détourné et concentré par la conception chrétienne sur l’unique personnalité de Jésus. La force divine éparse dans le monde entier fut ramassée en un seul. Aux yeux de cette conception, Jésus est le seul homme devenu Dieu. Il a pris sur lui la divinisation de toute l’humanité. On cherche en lui ce que précédemment on avait cherché dans sa propre âme[60]. »

[60] Rudolph Steiner, Le Mystère chrétien et les Mystères antiques. Trad. par Édouard Shuré, p. 228.

Il faut reprendre cette recherche que le symbole du Christ a trop longtemps interrompu. Cette idée très défendable quand on y voit la recherche de notre « Moi transcendental », dont le subconscient de nos métapsychistes n’est que la partie la plus accessible, devient beaucoup plus contestable dans les développements que lui donne notre auteur. Il prétend nous révéler le moyen de réveiller presque mécaniquement et infailliblement le Dieu qui dort en nous. Selon lui, « la différence entre l’initiation orientale et l’initiation occidentale consiste en ce que la première se faisait à l’état de sommeil et la seconde à l’état de veille. On évite par conséquent la séparation toujours dangereuse du corps éthérique d’avec le corps physique ». Pour obtenir l’état extatique qui permet de se mettre en communication avec les mondes supérieurs ou avec tous les mondes dispersés dans l’espace et le temps et même avec la divinité, il s’agit, par des exercices spirituels, de cultiver et développer méthodiquement certains organes de l’astral qui nous font voir et entendre, dans les êtres et les choses, des entités qui ne pénètrent jamais sur le plan physique. Les principes de ces exercices, du moins dans leurs parties spirituelles, sont évidemment empruntées aux pratiques immémoriales du Yoga hindou, et notamment au Sûtra de Patânjali. Steiner enseigne ainsi que l’organe astral qui se trouverait dans le voisinage du larynx servirait à voir les pensées des autres hommes et permettrait de jeter un regard profond dans les vraies lois des phénomènes naturels. C’est encore ainsi qu’un organe qui avoisinerait le cœur, serait l’instrument qui servirait à connaître les états d’âme des autres hommes. Quiconque l’aurait développé pourrait vérifier l’existence de certaines forces profondes chez les animaux ou chez les plantes. C’est ainsi, enfin, que le sens qui résiderait au creux de l’estomac percevrait les facultés et les talents des hommes et découvrirait en outre le rôle que les animaux, les végétaux, les pierres, les métaux, les phénomènes atmosphériques jouent dans l’économie de la nature. Il expose longuement et minutieusement tout ceci, comme tout ce qui concerne l’évolution, l’entraînement, l’organisation du corps éthérique, et la vision du « Soi » supérieur, dans un livre intitulé : L’Initiation ou la connaissance des mondes supérieurs[61].

[61] Rudolph Steiner, L’Initiation. Trad. par Jules Sauerwein, p. 188 et suiv.

Quand on lit ce traité de l’extase, du reste remarquable à plus d’un point de vue, on est tenté de se demander si l’auteur a réussi à éviter le danger contre lequel il prémunit ses disciples et s’il ne se trouve pas lui-même « dans un univers créé de toutes pièces par sa propre imagination » ; j’ignore du reste si l’expérience confirme ses allégations. On peut essayer. Les procédés sont assez simples et, au rebours de ceux du Yoga, parfaitement inoffensifs. Mais il faut que l’entraînement spirituel se fasse sous la direction d’un maître qu’il n’est pas toujours facile de se procurer. En tout cas, il est permis de concevoir une sorte d’« état second » supérieur à celui des hypnotisés, des somnambules ou des médiums, qui procurerait des visions ou des intuitions très différentes de celles que nous fournissent nos sens ou notre intelligence dans leur état normal. Quant à savoir si ces visions ou ces intuitions répondent à des réalités d’un autre plan ou d’autres mondes, c’est une question que pourraient seuls trancher ceux qui les ont éprouvées. La plupart des grands mystiques ont eu spontanément des visions et des intuitions de ce genre, mais elles ne seraient vraiment intéressantes que s’il était prouvé qu’elles proviennent de mystiques réellement et totalement illettrés. Tels étaient, soutient-on, Jakob Boëhme, le théosophe-cordonnier de Goerlitz et Ruysbroeck l’Admirable, le vieux moine brabançon qui vécut aux XIIIe et XIVe siècles. Si vraiment il n’y avait pas dans leurs révélations réminiscence inconsciente de lectures, on y rencontre de telles analogies avec les enseignements, devenus plus tard ésotériques, des grandes religions primitives, qu’il faudrait croire que tout au haut ou tout au fond de l’humanité, cet enseignement existe, identique, immuable et latent, et correspond à quelque vérité objective et universelle. On trouve notamment dans l’Ornement des Noces spirituelles, dans le Livre de la suprême Vérité, dans le Livre du Royaume des Amants de Ruysbroeck, des pages entières qui, abstraction faite de la phraséologie chrétienne, pourraient avoir été écrites par un anachrorète du temps des Brahmanes, ou par un néo-platonicien d’Alexandrie. D’autre part, l’idée fondamentale de l’œuvre de Boëhme est l’idée néo-platonicienne d’une divinité inconsciente ou d’un « néant » divin, qui prend graduellement conscience en s’objectivant et en réalisant ses virtualités latentes. Mais Boëhme, nous l’avons vu, n’était nullement illettré. Quant à Ruysbroeck, bien que son œuvre soit écrite dans le patois flamand que parlent encore les paysans du Brabant et des Flandres, n’oublions pas qu’avant de devenir l’ermite de la forêt de Soignes, il avait été vicaire à Bruxelles et avait vécu dans l’atmosphère mystique qu’avaient créée, aux XIIIe et XIVe siècles, Albert Le Grand et surtout ses contemporains Johann Eckhart dont le panthéisme mystique est analogue à celui des Alexandrins et Jean Tauler qui, au dire de Surius, le traducteur et le biographe de Ruysbroeck, visita celui-ci dans sa solitude de Groenendael. Or, Jean Tauler préconisait également l’union avec la divinité et la création de Dieu dans l’âme. On voit donc qu’il est assez hasardeux d’affirmer que ses visions furent absolument spontanées.