VI

Mais qu’arrive-t-il si la sentence n’est pas favorable, si l’âme n’est pas jugée digne de rentrer dans l’éternel, de redevenir le dieu qu’elle était ? On n’en sait rien. Tout ce qu’on a dit au sujet de châtiments, d’expiations, de transmigrations purificatrices, ne repose sur aucun texte authentique. « On ne trouve trace, dit Le Page Renouf, d’une conception de ce genre dans aucun des textes égyptiens découverts jusqu’ici. Les transformations après la mort, nous est-il dit expressément, dépendent uniquement de la volonté du défunt ou de son génie[34] », c’est-à-dire de son âme. N’est-ce pas dire expressément aussi qu’elles ne dépendent que du jugement de l’âme sur elle-même et qu’elle seule reconnaît et décide, comme l’âme hindoue chargée de son Karma, si elle est digne ou non de rentrer dans la divinité ; en d’autres termes qu’il n’y a de ciel et d’enfer qu’en nous-mêmes ?

[34] Le Page Renouf, op. cit., p. 183.

Mais que devient-elle si elle ne se juge pas digne d’être dieu ? Attend-elle ou se réincarne-t-elle ? Nul texte égyptien ne permet de trancher la question ; il n’y a pas trace non plus d’un état intermédiaire entre la mort et l’éternelle béatitude. Les rites funéraires ne donnent, sur ce point, aucune indication. Ils semblent prévoir, pour le mort, une vie d’outre-tombe exactement pareille, sur un autre plan, à celle qu’il menait sur la terre. Mais ces rites ne paraissent pas s’appliquer à l’âme proprement dite, au principe divin. La religion égyptienne, comme les autres religions primitives, distingue en l’homme trois parties : le corps physique, une entité spirituelle périssable, une sorte de reflet du corps, qui lui survivait, une ombre ou plutôt un double, qui pouvait à son gré se confondre avec la momie ou s’en détacher, et enfin un principe purement spirituel, l’âme véritable et immortelle qui, après le jugement, devenait dieu.

Le double désemparé, et non pas l’âme qui redevenait Osiris, errait misérablement entre le monde visible et l’invisible, comme semblent le faire les désincarnés de nos spirites, si les rites funéraires ne venaient à son aide pour le ramener et le retenir près du corps qu’il avait abandonné. Tout le rituel ne visait qu’à prolonger autant que possible l’existence de ce double, en pourvoyant à ses besoins, analogues à ceux de sa vie terrestre, en le fixant près de sa momie incorruptible, en l’enchaînant dans une demeure qui lui fût agréable.

L’existence de ce double était supposée très longue. Une tablette du Louvre nous montre, par exemple, que Psamtik, fils d’Ut’ahor, qui vivait au temps de la 26e dynastie, était prêtre de trois souverains de la grande Pyramide, morts depuis plus de 2.000 ans.

Cette idée du double, comme le fait remarquer Herbert Spencer, est d’ailleurs universelle. « Partout, nous dit-il, nous voyons exprimée ou impliquée la croyance que chaque personne est double et que, quand elle meurt, son autre moi, qu’il demeure proche ou qu’il s’en soit allé au loin, peut revenir et est capable de nuire à ses ennemis ou d’aider ses amis. »

Ce double égyptien n’est d’ailleurs que le Périsprit, le Corps Astral des occultistes, cette entité désincarnée, ce subconscient plus ou moins indépendant de notre corps, cet hôte inconnu, auquel sont ramenés, malgré eux, nos modernes métapsychistes, quand ils constatent certaines manifestations hypnotiques ou médiumniques, certains phénomènes de télépathie, d’action à distance, de matérialisation et d’apparitions posthumes qui autrement seraient à peu près inexplicables. Une fois de plus, les anciennes religions avaient ici précédé notre science, vu peut-être plus juste et plus loin qu’elle. Je dis peut-être, car si l’existence du double, de l’astral ou de l’entité subconsciente à peu près indépendante de notre cerveau, n’est plus guère contestable en ce qui concerne les vivants, elle peut encore être discutée quand il s’agit des morts. Il est certain qu’à l’appui de cette existence, des faits extrêmement troublants s’accumulent ; seule leur interprétation n’est pas encore décisive. Mais l’antique hypothèse égyptienne devient de plus en plus plausible et réfutait d’avance, il y a des milliers d’années, l’objection capitale que l’on fait aux spirites quand on leur dit que leurs esprits désincarnés ne sont que de pauvres ombres incohérentes et effarées, avant tout soucieuses d’établir leur identité et de se raccrocher à leur vie d’autrefois, de misérables mânes à qui la mort n’a rien révélé, et qui n’ont rien à nous apprendre sur leur existence d’outre-tombe, pâle reflet de leur existence antérieure. Il est en effet très explicable que cet esprit désincarné ne sache pas autre chose que ce qu’il savait durant sa vie. Le double égyptien dont il n’est que la réplique n’était pas l’âme véritable, l’âme immortelle qui, si le jugement de l’Amenti lui était favorable, rentrait en dieu ou plutôt redevenait dieu. Les rites sépulcraux n’entendaient pas s’occuper de cette âme dont le sort était fixé par la sentence de Maât ; ils voulaient seulement rendre moins précaire, moins misérable, l’existence posthume de ce principe attardé et plus lent à se dissoudre, de cette sorte de déchet spirituel, de ce fantôme nerveux, magnétique ou fluidique qui avait été un homme et ne formait plus qu’un faisceau de souvenirs tenaces et sans asile. Ils cherchaient à lui adoucir, en maintenant autour de lui les objets de ces souvenirs, le passage de la mort à l’éternel oubli. Les Égyptiens avaient sans doute constaté plus nettement que nous l’évidence de ce double dont nous commençons à peine à soupçonner l’existence ; car leur civilisation, héritière du reste de longues civilisations antérieures, était beaucoup plus ancienne que la nôtre et se portait davantage vers les côtés spirituels et invisibles de la vie. Mais ils ne préjugeaient rien, de même que l’hypothèse spirite, si elle était bien présentée, ne préjugerait rien au sujet de la destinée de l’âme proprement dite.

Le double n’était soumis à aucun jugement. Que l’homme eût été bon ou mauvais, juste ou injuste, il avait droit aux mêmes rites funéraires, à la même existence d’outre-tombe. Son châtiment ou sa récompense, c’était lui-même, c’était de continuer d’être ce qu’il avait été, c’était de poursuivre, sur un autre plan, la vie haute ou basse, étroite ou large, intelligente ou stupide, généreuse ou égoïste, qu’il avait menée sur la terre.

Remarquons que dans nos manifestations spirites il n’est pas question non plus de récompense ou de châtiment. Nos désincarnés, même lorsqu’ils furent croyants, ne font presque jamais allusion à un jugement posthume, à un enfer, à un ciel, à un purgatoire et, quand exceptionnellement ils en parlent, on peut presque à coup sûr soupçonner quelque interpolation télépathique. Ils sont, ou si l’on veut, paraissent être ce qu’ils étaient durant leur existence : plus ou moins consistants, plus ou moins cultivés, plus ou moins intelligents, plus ou moins volontaires, selon que leur pensée était consistante, cultivée, volontaire. Ils ne retrouvent que ce qu’ils ont semé dans les champs spirituels de ce monde. Mais ils n’ont pas, — et c’est la seule différence, — subi, comme le double égyptien, l’incantation magique qui, à tort ou à raison, pour leur bonheur ou leur malheur, violant les lois de la nature, rattachait celui-ci à ses restes physiques et l’empêchait de flotter comme une épave entre un monde matériel où il ne pouvait plus vivre et un univers spirituel où il semble qu’il lui fût interdit de pénétrer.