VIII
Étudions maintenant en nous-mêmes cette préexistence de l’esprit. Avions-nous déjà un cerveau quand au moment de notre conception nous étions encore cet infusoire que seuls les microscopes peuvent rendre visible à nos yeux ? Pourtant, nous étions déjà en puissance tout ce que nous sommes aujourd’hui. Nous n’étions pas seulement nous-mêmes, avec notre caractère, nos idées innées, nos vertus et nos vices, tout ce que notre cerveau qui n’existait pas encore allait développer beaucoup plus tard ; nous renfermions déjà tout ce que nos ancêtres avaient été ; nous portions en nous tout ce qu’ils avaient acquis dans une suite de siècles dont nul ne sait le nombre ; leurs expériences, leur sagesse, leurs habitudes, leurs tares et leurs qualités, les conséquences de leurs fautes et de leurs mérites ; tout cela s’entassait, s’agitait, fructifiait dans un point invisible. Nous y portions aussi, ce qui paraît bien plus extraordinaire, mais est aussi incontestable, toute notre descendance, toute la suite ininterrompue de nos enfants et des enfants de nos enfants en qui nous revivrons dans l’infini des temps, et dont nous contenions déjà toutes les aptitudes, tout le destin, tout l’avenir. Quand la matière accumule tant de choses en une sorte de bout de fil si ténu qu’il échappe presque au microscope, n’est-elle pas subtile au point de ressembler étrangement à un principe spirituel ?
Négligeons aujourd’hui l’action de nos descendants sur nous-mêmes, sur notre caractère, sur nos déterminations, action qui est assez probable puisqu’ils existent incontestablement en nous, mais qu’il serait trop long de rechercher, et insistons un moment sur ce fait que nos ancêtres qui nous paraissent morts continuent très réellement de vivre en nous. Je ne m’attarderai pas sur ce point, car j’ai hâte d’aborder des arguments plus récents ; je me contenterai donc de le signaler à votre attention, car les phénomènes de l’hérédité sont maintenant admis et classés. Il est indubitable que chacun d’entre nous n’est qu’une sorte de total de ses ascendants et reproduit plus ou moins exactement la personnalité de l’un ou de plusieurs d’entre eux qui manifestement continuent de penser et d’agir en lui. Il pense par notre cerveau, direz-vous. C’est peut-être vrai. Il use de l’organe qu’il a à sa disposition, mais il est évident qu’il existe toujours, qu’il vit et pense bien qu’il n’ait plus de cerveau personnel, et c’est tout ce qu’il importait pour l’instant d’établir.