XXII
Tout ceci du reste est suffisamment connu et il serait inutile d’insister. Mais quel peut être le sens secret d’un mythe aussi immémorial, aussi unanime, aussi déconcertant ? La cause inconnue de toutes les causes, se subdivisant, descendant des hauteurs de l’inconcevable, se sacrifiant, se limitant et devenant homme pour se faire connaître aux hommes ? Toutes les interprétations qu’on en pourrait donner ne seraient-elles pas déraisonnables si l’on ne veut pas voir sous cet incompréhensible mythe un nouvel aveu, cette fois plus détourné, mieux déguisé, plus profondément caché de l’agnosticisme fondamental, de l’ignorance sublime et invincible des grands instructeurs primitifs ? Ils savaient que de l’inconnaissable ne peut naître que l’inconnu. Ils savaient que l’homme ne pourrait jamais connaître Dieu, et c’est pourquoi, ne cherchant plus du côté où tout espoir était forclos, ils vont droit à l’homme qui est la seule chose qu’ils connaissent. Ils se disent : il nous est impossible de savoir ce qu’est Dieu, où il est, ce qu’il veut ; mais nous savons qu’étant partout et qu’étant tout, il est nécessairement dans l’homme et qu’il est l’homme ; ce n’est donc que dans l’homme et par l’homme que nous pouvons découvrir sa volonté. Sous le symbole de l’incarnation, ils cachent ainsi la grande vérité que toutes les lois divines sont humaines ; et cette vérité n’est que le revers d’une autre vérité aussi grande, à savoir que dans l’homme se trouve le seul dieu que nous puissions connaître.
Dieu se manifeste dans la nature ; mais il ne nous a jamais parlé que par la bouche des hommes. Ne cherchez pas ailleurs, dans les espaces infinis et inaccessibles, le Dieu dont vous êtes inquiets ; c’est en vous qu’il se cache, c’est en vous que vous devez le découvrir. Il est en vous autant qu’en ceux où il paraît s’être incarné d’une façon plus éclatante. Tout homme est Krichna, tout homme est le Bouddha ; il n’y a entre le dieu qu’ils incarnent en eux et celui qui s’incarne en vous-même, aucune différence, mais ils ont su l’y retrouver mieux que vous. Imitez-les, vous serez leur égal ; et si vous ne pouvez les suivre, écoutez du moins ce qu’ils vous disent, car ils ne peuvent vous dire que ce que vous dirait le dieu qui est en vous, si vous aviez appris à l’écouter comme ils l’ont écouté.