XXIII
Voilà le fond de toute la religion védique et de toutes les religions ésotériques qui en dérivent. Mais à sa source, la vérité est à peine enveloppée de symboles ou de mythes transparents. Elle n’a rien de secret, souvent même elle s’affirme hautement, sans réticences et sans voiles. « Quand tous les autres dieux ne sont plus que des noms qui s’évanouissent, dit Max Muller, il ne reste plus que l’Atman, le moi subjectif, et Brahma, le moi objectif, et la science suprême s’exprime dans ces mots : Tat twam, Hoc tu, « Tu es cela », toi, ton moi véritable, ce qu’on ne peut t’arracher quand disparaît tout ce qui avait semblé tien pour un temps. Quand tout ce qui avait été créé s’évanouit comme un rêve, ton moi réel appartient au moi éternel ; l’Atman, la personne qui est en toi est le vrai Brahma. Ce Brahma dont la naissance et la mort t’avaient un instant séparé, mais qui te reçoit de nouveau dans son sein, aussitôt que tu reviens à lui[11]. »
[11] Max Muller, Origine de la Religion, p. 321.
« Le Rig-Véda ou le Véda des hymnes, le vrai Véda ou le Véda par excellence, dit encore Max Muller, finit dans les Upanishads, ou, comme on les appela plus tard, dans le Védanda. Or, la note dominante des Upanishads, c’est le « Connais-toi toi-même », c’est-à-dire connais l’être qui est le support de ton Moi et apprends à le trouver et à le reconnaître dans l’Être éternel et suprême, l’Un sans second, qui est le support du monde entier. »
« Le culte à sa dernière hauteur, celui du Vanaprastha, c’est-à-dire du vieillard, de l’homme qui a payé ses trois dettes, qui a vu « le fils de son fils », et se retire dans la forêt, devient purement mental et, à la fin, l’examen de soi-même, au sens le plus profond du mot, c’est-à-dire la reconnaissance du moi individuel avec le moi éternel, devient la seule occupation qui lui soit encore permise[12]. »
[12] Ibid., p. 313.
« Cherche le Moi caché dans ton cœur », dit le Mahabharata, dernier écho des grands enseignements, « Brahma, le vrai Dieu, c’est toi-même ». Tel est, répétons-le, le fond de la pensée védique ; et c’est de cette pensée que découle tout le reste. Pour la retrouver, nous n’avons nullement besoin de la théosophie moderne qui n’a fait que l’étayer de textes moins connus et d’une authenticité moins certaine. Jamais elle ne fut secrète, mais par sa grandeur même, elle échappait aux yeux de ceux qui ne pouvaient la comprendre ; et peu à peu, à mesure que se multipliaient les dieux et qu’ils se mirent à la portée des hommes, elle fut perdue de vue. Sa hauteur seule la rendit ésotérique. Aux temps héroïques du védisme, où presque tous, après avoir accompli leurs devoirs envers leurs parents et leurs enfants se retiraient dans la forêt pour y attendre tranquillement la mort, rentrer en eux-mêmes et y chercher le dieu caché avec lequel ils allaient bientôt se confondre, elle était la pensée de tout un peuple. Mais les peuples ne restent pas longtemps fidèles aux sommets. Afin de ne pas perdre tout contact avec eux, elle dut descendre, masquer son visage, se mêler à la foule sous mille déguisements. Néanmoins, nous la retrouvons toujours sous les voiles de plus en plus épais dont elle se couvre. « L’homme est la clef de l’univers », proclamait encore l’axiome fondamental des hermétistes du Moyen âge, d’une voix étouffée sous le fatras de textes illisibles et de grimoires indéchiffrables, comme Novalis, sans peut-être se douter qu’il retrouvait une vérité vieille de plusieurs milliers d’années, presque aussi vieille que le monde, la répétait une dernière fois, sous une forme à peine altérée, en nous apprenant que « notre premier devoir est la recherche de notre moi transcendental ».
Abandonnés dans un univers infini où nous ne pouvons rien connaître que nous-mêmes, n’est-ce pas, en effet, la seule vérité qui surnage, la seule qui ne soit pas illusoire, la seule aussi que nous puissions, après tant d’interprétations erronées où nous ne l’avions pas reconnue, après tant de mésaventures, encore espérer de rejoindre ?