I

Derrière nous notre passé s’étend en longue perspective. Il dort au loin, comme une ville abandonnée dans la brume. Quelques sommets le délimitent et le dominent. Quelques actes importants s’y élèvent pareils à des tours, les unes encore éclairées, les autres à demi ruinées et s’inclinant peu à peu sous le poids de l’oubli. Des arbres s’effeuillent, des pans de mur s’effritent, de grands espaces d’ombre s’élargissent. Tout cela paraît mort et n’avoir d’autres mouvements que ceux dont l’anime illusoirement la lente décomposition de notre mémoire. Mais à part cette vie empruntée à la mort même de nos souvenirs, il semble que tout soit définitivement immobile, à jamais immuable, et séparé du présent et de l’avenir par un fleuve que rien ne peut plus traverser.

En réalité cela vit ; et pour beaucoup d’entre nous, plus ardemment et plus profondément que le présent ou l’avenir. En réalité, cette ville morte est souvent le foyer le plus actif de l’existence ; et selon l’esprit qui les y ramène, les uns en tirent toutes leurs richesses, les autres les y engloutissent.