II

Mais je n’ai pas l’intention de m’égarer, à la suite de tant d’autres, dans la plus insoluble des énigmes. N’en disons pas davantage, sinon que le Temps est un mystère que nous avons arbitrairement divisé en passé et en avenir, pour essayer d’y comprendre quelque chose. En soi, il est à peu près certain qu’il n’est qu’un immense Présent, éternel, immobile, où tout ce qui a eu lieu et tout ce qui aura lieu a immuablement lieu, sans que demain, excepté dans l’esprit éphémère des hommes, se distingue d’hier ou d’aujourd’hui.

On dirait que l’homme eut toujours le sentiment qu’une simple infirmité de son esprit le sépare de l’avenir. Il le sait là, vivant, actuel et parfait, derrière une espèce de mur autour duquel il n’a cessé de tourner depuis les premiers jours de sa venue sur cette terre. Ou plutôt, il le sent en lui, et connu d’une partie de lui-même, sans que cette connaissance, pressante et inquiétante, puisse parvenir, à travers les canaux trop étroits de ses sens, jusqu’à sa conscience, qui est le seul lieu où une connaissance acquière un nom, une force utilisable, et pour ainsi dire droit de cité humaine. C’est seulement par lueurs, par des infiltrations fortuites et passagères, que les années futures dont il est plein et dont les réalités impérieuses l’entourent de toutes parts pénètrent en son cerveau. Il s’étonne qu’un extraordinaire hasard ait clos presque hermétiquement à l’avenir ce cerveau qui y plonge tout entier, comme un vase scellé plonge sans s’y mêler au profond d’une mer monstrueuse qui l’accable, l’agace et le caresse de ses milliers de vagues.

De tout temps, il essaya de trouver des crevasses dans ce mur, de provoquer des infiltrations dans ce vase, de percer les parois qui séparent sa raison, qui ne sait presque rien, de son instinct qui sait tout, mais ne peut se servir de sa science. Il semble qu’il y ait plus d’une fois réussi. Il y eut des visionnaires, des prophètes, des sibylles, des pythonisses, en qui une maladie, un système nerveux spontanément ou artificiellement hypertrophié, permirent à des communications insolites de s’établir entre le conscient et l’inconscient, entre la vie de l’individu et celle de l’espèce, entre l’homme et son dieu caché. Ils laissèrent de cette possibilité des témoignages aussi irrécusables qu’aucun autre témoignage de l’histoire. D’autre part, comme ces interprètes étranges, ces grands hystériques mystérieux, le long des nerfs de qui circulaient et se mêlaient ainsi le présent et l’avenir, étaient rares, on découvrit ou l’on crut découvrir des procédés empiriques pour arriver à déchiffrer à peu près mécaniquement l’énigme toujours présente et irritante du futur. On se flattait d’interroger de cette manière la science inconsciente des choses et des animaux. De là vinrent l’interprétation du vol des oiseaux, des entrailles des victimes, du cours des astres, du feu, de l’eau, des songes, et tous les modes de divination que nous ont transmis les auteurs de l’antiquité.