III
Du reste, dans les rapports de l’homme avec la matière, on constate, non sans étonnement, que rien, pour ainsi dire, n’a été élucidé ni réglé jusqu’ici. Pourtant ils sont impérieux et élémentaires, mais depuis l’origine on voit l’humanité incertaine, passer tour à tour de la confiance la plus dangereuse à la méfiance la plus systématique, de l’adoration à l’horreur, de l’ascétisme, du renoncement absolu, à l’excès contraire. Il ne s’agit pas de prêcher et de pratiquer une fois de plus l’abstinence inconsidérée et vaine. Elle est souvent aussi pernicieuse que l’intempérance habituelle. Nous avons droit à tout ce qui peut favoriser et maintenir le développement complet de notre corps ; mais il serait nécessaire de fixer aussi exactement que possible les limites de ce droit, car tout ce qui les outrepasse nuit à l’épanouissement de l’autre partie de notre être qui est comme la fleur que les feuilles alimentent ou étouffent. Or, l’humanité, qui s’occupe depuis si longtemps des nuances et des parfums les plus subtils et les plus fugitifs de sa fleur, livre, le plus souvent, à la bonne ou mauvaise volonté du tempérament, de l’heure ou du hasard, les forces inconscientes qui représentent les feuilles nourricières, discrètes et laborieuses, ou profusément égoïstes, envahissantes et mortelles. Peut-être le fit-on assez impunément jusqu’à ce jour, car l’idéal de l’humanité, après s’être d’abord exclusivement attaché au corps, hésita longtemps entre la matière et l’esprit. Mais voici qu’il se fixe avec une certitude de plus en plus inébranlable autour de l’intelligence. Nous ne songeons plus à rivaliser de force ou d’agilité avec le lion, la panthère, ou le grand singe anthropoïde, ni de beauté avec la fleur ou l’éclat des étoiles sur l’océan. L’utilisation par l’intelligence de toute force inconsciente, la soumission graduelle de la matière et la recherche de son énigme, tel est pour le moment le but le plus probable, la mission la plus plausible de notre espèce. Autrefois, dans le doute, toute satisfaction, tout excès même était excusable et moral qui n’entraînait pas une perte de force irréparable ou quelque dommage organique. Aujourd’hui que la mission de l’espèce se précise, notre devoir est d’éliminer tout ce qui n’est pas directement favorable au développement de la partie spirituelle de notre être. Le péché contre l’esprit, qui est bien le péché contre la santé de l’intelligence que Jésus devait avoir en vue et couvrait d’anathèmes inouïs, devient irrémissible. Il faudra sacrifier peu à peu tout ce qui ne procure au corps qu’un plaisir stérile, c’est-à-dire qui ne se traduit pas par une énergie plus grande et plus durable de la pensée, toutes ces petites satisfactions soi-disant inoffensives, qui, si peu malfaisantes qu’elles soient par elles-mêmes, entretiennent néanmoins, par l’habitude et l’exemple, le préjugé des jouissances inférieures et usurpent la place que devraient occuper les satisfactions de l’intelligence. Or, ces dernières ne sont pas comme celles du corps, dont les unes peuvent être utiles, les autres nuisibles, à l’épanouissement de celui-ci. Dans les champs élyséens de la pensée, toute satisfaction correspond à un rajeunissement et à un développement, et rien n’est plus sain pour l’esprit que les ivresses et les débauches de la curiosité, de la compréhension et de l’admiration.