IV

Il faudra bien que notre morale se conforme quelque jour à la mission probable de l’espèce, et remplace la plupart des restrictions arbitraires, et souvent ridicules, dont elle est tissue, par ces restrictions logiques et indispensables. Car l’unique morale d’un être ou d’une espèce est la subordination de sa manière de vivre à l’accomplissement de la mission générale qui lui paraît confiée. Nous verrons ainsi se déplacer peu à peu l’axe d’un certain nombre de péchés et de grands attentats, jusqu’à ce qu’à tous les crimes conventionnels contre le corps soient substitués les crimes véritables contre les destinées de l’humanité, c’est-à-dire tout ce qui porte atteinte à la puissance, à l’intégrité, à la liberté, à la prépondérance, aux loisirs de l’intelligence.

Ce n’est pas à dire que le corps soit l’irréconciliable ennemi, comme dans la théorie chrétienne. Loin de là. Que tout d’abord il s’affirme aussi sain, aussi robuste, aussi beau que possible. Mais c’est un enfant capricieux, exigeant, imprévoyant, égoïste, et d’autant plus dangereux qu’il est plus fort. Il n’a qu’un culte, celui de la minute présente. La pensée puérile et la satisfaction élémentaire, béate et précaire du petit chien ou du nègre, voilà tout ce qu’il peut imaginer et désirer. Du reste, il jouit avec désinvolture, et comme s’ils lui étaient dus, du bien-être, de la sécurité, des loisirs, des agréments, des voluptés qu’une intelligence plus active sait lui procurer. Et livré à lui-même, il en jouirait si sottement et si sauvagement qu’il ne tarderait guère à étouffer l’intelligence à laquelle il doit son bonheur. Il y a donc des restrictions et des renoncements nécessaires. Ils ne sont pas seulement imposés à celui qui a le droit de croire ou d’espérer qu’il travaille effectivement à la solution de l’énigme, à l’accomplissement des destinées humaines, au triomphe de la pensée sur la substance aveugle, mais encore à tous ceux qui suivent passivement, dans l’épaisse arrière-garde inconsciente, les évolutions phosphorescentes de l’intelligence à travers les éléments et les ténèbres de nos mondes. L’humanité est un être unique et unanime. Il paraît étrange qu’une dépression de la pensée de la masse, de cette pensée qui est à peine de la pensée, puisse avoir quelque influence sur le caractère, la moralité, les habitudes laborieuses, l’idéal, le sentiment du devoir, l’indépendance et la force intellectuelle de l’astronome, du chimiste, du poète ou du philosophe. Pourtant il semble bien qu’elle en ait une, et décisive. Aucune idée ne s’allume sur les sommets si les innombrables et uniformes petites idées de la plaine n’atteignent un certain niveau. En bas, on ne pense pas avec force, mais on y pense en nombre, et le peu qu’on y pense acquiert une influence en quelque sorte atmosphérique. Cette atmosphère est hostile ou salutaire à ceux qui se hasardent sur les pics, au bord des précipices, à la pointe des glaciers, selon qu’elle est plus ou moins lourde ou plus ou moins légère, plus ou moins chargée d’idées généreuses ou d’habitudes et de désirs grossiers. L’action héroïque d’un peuple (la Réforme, par exemple, la Révolution française, toutes les guerres d’indépendance ou de libération, le meurtre des tyrans, etc.) l’assainit et la féconde pour plus d’un siècle. Mais il n’en faut pas tant pour soulager ceux qui travaillent à l’accomplissement des destinées. Qu’autour d’eux, les habitudes soient un peu moins basses, les espérances plus désintéressées ; que les inquiétudes, les passions, les plaisirs, les amours s’éclairent d’un rayon de grâce, d’insouciance, de ferveur immatérielle, voilà qu’ils respirent librement, ils se sentent soutenus, ils n’ont plus à lutter contre les parties instinctives d’eux-mêmes, leurs forces s’allègent et se concentrent. Le paysan qui, le dimanche, au lieu de s’enivrer au cabaret, reste paisiblement à lire sous les pommiers de son verger ; le petit bourgeois qui sacrifie à un noble spectacle, ou simplement à une après-midi silencieuse, les émotions et les vociférations du champ de courses ; l’ouvrier qui, plutôt que de remplir les rues de chants obscènes ou idiots, va se promener dans la campagne ou contempler le coucher du soleil du haut des remparts, on peut dire qu’ils apportent une aide anonyme et inconsciente, mais considérable, au triomphe de la grande flamme humaine.