V
Mais que de choses à faire et à apprendre, avant que la grande flamme s’élève claire et sûre ! Comme nous le disions tout à l’heure, dans ses rapports avec la matière, l’humanité en est encore aux tâtonnements et aux expériences des premiers jours. Elle ne sait même pas au juste comment il faut qu’elle se nourrisse, si elle est frugivore ou carnivore, ni la quantité de nourriture qu’il faut prendre. Son intelligence égare son instinct. C’est d’hier seulement qu’on lui a révélé qu’elle s’était probablement trompée jusqu’ici sur le choix de ses aliments, qu’il fallait réduire de plus de deux tiers la quantité d’azote et notablement augmenter celle des hydrocarbones qu’elle consomme ; que quelques légumes, quelques fruits, quelques farineux, un peu de lait, ce qui n’est que l’accessoire de ces repas qui font son principal souci, le but de ses efforts, et dont elle s’épuise à conquérir l’abondance malfaisante, suffisent à entretenir l’ardeur de la plus belle et de la plus puissante vie. Je n’ai pas l’intention d’approfondir ici la question du végétarisme ni de rencontrer les objections qu’on y peut faire, mais il convient de reconnaître que bien peu de ces objections résistent à un examen loyal et attentif, et l’on peut affirmer que tous ceux qui se sont soumis à ce régime ont senti leurs forces s’accroître, leur santé se rétablir ou s’affermir, leur esprit s’alléger et se purifier comme au sortir d’une prison séculaire, nauséabonde et misérable.
Mais n’allons pas terminer ces pages par un essai sur l’alimentation. Pourtant, cela serait fort naturel. Toute notre justice, toute notre morale, tous nos sentiments et toutes nos pensées dérivent en somme de trois ou quatre besoins primordiaux dont le principal est celui de la nourriture. La moindre modification de l’un de ces besoins amènerait des changements considérables dans notre vie morale. Si quelque jour se généralisait la certitude que l’homme peut se passer de la chair des animaux, il y aurait non seulement une grande révolution économique, — car un bœuf, pour produire une livre de viande, consomme plus de cent livres de fourrage, — il y aurait encore une amélioration morale probablement aussi importante et certainement plus sincère et plus durable que si l’Envoyé du Père revenait une seconde fois visiter notre terre pour réparer les erreurs et les oublis de son premier pèlerinage. On constate en effet que l’homme qui abandonne le régime carné renonce presque nécessairement à l’alcool, et celui qui renonce à l’alcool renonce par le fait même à la plupart des plaisirs violents et grossiers. Or le prestige, le préjugé et la recherche passionnée de ces plaisirs forment le grand obstacle au développement harmonieux de l’humanité. S’en détacher, c’est se créer de nobles loisirs, d’autres désirs, un espoir de divertissement qui sera nécessairement plus élevé, car il ne saurait être aussi bas que celui qui naît de l’alcool. Mais verrons-nous ces heures plus légères et plus pures ? Le crime de l’alcool, ce n’est pas seulement qu’il tue ses fidèles et empoisonne la moitié de la race, c’est aussi qu’il exerce une influence indirecte mais profonde sur les idées de ceux-là mêmes qui s’en écartent avec effroi. Il entretient dans la foule, et, par l’action irrésistible de la foule, jusque dans la vie ordinaire de l’élite, une notion du plaisir qui altère et rabaisse tout ce qui touche au repos, à la paix, à l’épanouissement, à l’allégresse de l’homme, et l’on peut dire que pour l’instant il rend presque impossible la naissance d’un idéal de bonheur plus réel, plus profond, plus simple, plus paisible, plus grave, plus spirituel, plus humain. Il est évident que cet idéal de bonheur semble encore bien imaginaire et bien insignifiant ; et cette certitude de ceux qui sont convaincus que notre race s’est trompée jusqu’ici sur le choix de ses aliments, à supposer que toutes les expériences la confirment, mettra, comme n’importe quelle certitude, un temps infini à descendre dans la masse confuse qu’elle doit éclairer et soulager. Mais qui sait si ce n’est pas là l’expédient que tient en réserve la nature, quand la lutte pour la vie, qui est en ce moment la lutte pour la viande et pour l’alcool, double source de dilapidation et d’injustice qui alimente toutes les autres, double symbole d’une nécessité et d’un bonheur qui ne sont pas humains, deviendra décidément insupportable ?