VI

Où va l’humanité ? Cette préoccupation du but et de la fin est purement humaine, une sorte de provincialisme ou d’infirmité de notre esprit, et n’a, apparemment, rien de commun avec la réalité universelle. Les choses ont-elles un but ? Pourquoi en auraient-elles un et que serait un but ou une fin dans un organisme infini ?

Mais s’il est probable que nous n’avons d’autre mission que d’occuper un instant une petite place qui serait tenue par des cigales ou des violettes sans que l’éclat ou l’économie de l’univers fussent altérés, sans que les destinées de la terre fussent prolongées ou abrégées d’une heure, si nous ne marchons que pour marcher, sans nous rendre nulle part, nous ne pouvons néanmoins nous intéresser à autre chose qu’à cette marche inutile, et cela est, en outre, parfaitement raisonnable et le parti le plus haut que nous ayons à prendre. Ne donnerions-nous point tort à la fourmi qui, étant à même d’étudier les lois des astres, sans avoir du reste le moindre espoir d’en modifier jamais les moindres conséquences, déciderait qu’il n’y a plus lieu de s’occuper des affaires ni de l’avenir de la fourmilière ? Pour nous qui la jugeons et la dominons avec une assurance et une aisance qui répondent à celles que nous prêtons à nos grands dieux, serait-ce une bonne fourmi, une fourmi morale que cette fourmi trop universelle ?

La raison à son apogée est stérile et ne nous enseigne que l’immobilité, si après avoir reconnu les petitesses et le néant de nos passions, de nos espoirs, de tout notre être et d’elle-même, elle ne revient sur ses pas pour s’intéresser à ces petitesses et à tout ce néant, comme aux seules choses auxquelles elle puisse être utile en ce monde.

Si nous ignorons où nous allons, n’en prenons pas moins plaisir à notre marche, et pour l’alléger et l’encourager tâchons de deviner l’étape prochaine. Que sera-t-elle ? Nous aurons évidemment à passer par un défilé terrible. Mais, malgré la menace de ce défilé, les chemins qui s’élargissent et s’aplanissent, les arbres qui arrondissent et commencent à fleurir leurs couronnes, le silence des eaux qui se reposent et s’étalent, tout annonce que nous approchons de la plus vaste plaine que l’humanité ait eu à saluer jusqu’ici du haut des sentiers tortueux qu’elle gravit depuis sa naissance. La nommera-t-on « la première plaine des loisirs » ? Bien que nous défiant des surprises de l’avenir, et quels que soient les peines et les soucis qui l’attendent par delà, il paraît à peu près certain que la masse des hommes va connaître des jours où, grâce à une égalité moins illusoire, grâce aux machines, à la chimie agricole, grâce peut-être à la médecine ou à je ne sais quelle science qui naît, le travail sera moins âpre, moins incessant, moins matériel, moins tyrannique, moins impitoyable. Que fera-t-elle de ses loisirs ? Qui sait si sa destinée ne dépend pas de leur emploi ? L’un des premiers devoirs de ses conseillers serait peut-être de l’accoutumer dès cette heure à en jouir d’une manière moins basse et moins funeste. Autant que le travail ou la guerre, c’est en somme la façon plus ou moins digne, honnête, réfléchie, gracieuse et élevée dont il jouit de ses heures délivrées, qui fixe la valeur morale d’un individu et d’un peuple. C’est elle aussi qui l’épuise et le réconforte, le dégrade ou l’ennoblit. Actuellement, dans les grandes villes, trois jours d’oisiveté peuplent les hôpitaux de victimes plus dangereusement atteintes que ne le font trois mois de travail.