IV

Il ne faudrait jamais avoir regret à ces heures ou une croyance grandiose nous abandonne. Une foi qui s’éteint, un ressort qui se brise, une idée dominante qui ne nous domine plus parce que nous croyons la dominer à notre tour, cela prouve que nous vivons, que nous marchons, que nous usons beaucoup de choses parce que nous ne demeurons pas immobiles. Rien ne devrait nous être plus doux que la vue d’une pensée qui nous a longtemps soutenu et qui ne peut plus se soutenir elle-même. Et si nous n’avons rien à mettre à la place du ressort brisé, ne nous tourmentons point. Mieux vaut que la place reste vide que d’y laisser un ressort qui se rouille ou d’y introduire une vérité nouvelle à laquelle nous ne croyons qu’à demi. D’ailleurs, la place n’est vide qu’en apparence, et, à défaut d’une vérité déterminée, il y reste tout au fond une vérité sans nom qui attend et qui appelle. Et s’il arrive que cette vérité attende et appelle trop longtemps dans le vide, que rien ne se forme qui vienne remplacer le ressort enlevé, vous verrez que dans la vie morale, comme dans la vie physique, le besoin créera l’organe, et que la vérité négative finira par trouver en elle la force nécessaire pour remettre en mouvement les rouages reposés. Et nous constatons souvent que les vies qui n’ont plus qu’une force de ce genre ne sont pas les moins puissantes, les moins utiles.

Au reste, alors même que la croyance s’en irait tout entière, elle n’emporterait rien de ce que nous lui avons donné, et pas un des efforts sincères et désintéressés que nous avons faits pour l’étendre et l’embellir n’est perdu. Chacune des pensées que nous y avons ajoutées, chacun des bons sacrifices que nous avons eu le courage de réaliser en son nom, laisse une empreinte dans notre être moral. Le corps disparaît, mais le palais qu’il a bâti reste intact, et l’espace qu’il a conquis ne se referme pas. Or, préparer des demeures pour les vérités qui viendront, maintenir en bon état les forces qui devront les servir, faire en soi de l’espace, c’est un travail qui n’est pas stérile et une œuvre à laquelle il ne faut jamais renoncer.