V

Je pensais à ces choses, ayant été forcé, l’autre jour, de jeter un coup d’œil sur divers petits drames que j’ai faits, et où l’on voit les inquiétudes, d’ailleurs excusables, — mais qui ne sont plus suffisamment inévitables pour qu’on ait le droit de s’y complaire, — d’un esprit qui se laisse aller au mystère. Le ressort de ces petits drames, c’était l’effroi de l’inconnu qui nous entoure. On y avait foi, ou plutôt, je ne sais quel obscur sentiment poétique avait foi (car dans les poètes les plus sincères, il faut souvent séparer quelque peu le sentiment instinctif de leur art des pensées de leur vie réelle), on y avait foi à des puissances énormes, invisibles et fatales, dont nul ne devinait les intentions, mais que l’âme du drame supposait malveillantes, attentives à toutes nos actions, ennemies du sourire, de la vie, de la paix, de l’amour. Peut-être étaient-elles justes, au fond, mais seulement dans la colère, et elles exerçaient la justice d’une manière si souterraine et, si tortueuse, si lente, et si lointaine, que leurs châtiments, — car elles ne récompensaient jamais, — prenaient l’apparence d’actes arbitraires et inexplicables du destin. En un mot, c’était un peu l’idée du Dieu des chrétiens mêlée à celle de la fatalité antique, refoulée dans la nuit impénétrable de la nature, et, de là, se plaisant à guetter, à déjouer, à déconcerter, à assombrir les projets, et le bonheur des hommes.