IV
Tous nous avons plus ou moins suivi par la vie la destinée de certains êtres auxquels advenaient des bonheurs ou des malheurs que leurs actes n’avaient point préparés, et qui soudain, au tournant d’une rue, semblaient jaillir du sol ou tomber des étoiles, parfaits, gratuits, inévitables. L’un qui ne songeait même pas à un emploi dont un rival mieux armé lui barrait l’accès, voit disparaître ce rival à la minute décisive ; l’autre qui comptait sur la protection d’un ami très puissant, voit mourir cet ami au moment même que ce dernier tendait la main pour lui venir en aide. Celui-ci, qui n’a ni talent ni beauté, et ne sait rien prévoir, arrive chaque matin au palais de la Fortune, de la Gloire ou de l’Amour, à la brève seconde où toutes les portes sont ouvertes ; celui-là, qui est plein de mérites et a longuement médité sa démarche légitime, s’y présente à l’heure même où la malchance le ferme pour un demi-siècle. Tel risque vingt fois sa santé dans des prouesses imbéciles et l’en retire intacte, tel autre la hasarde prudemment dans une aventure honorable et la perd sans retour. Des milliers d’inconnus travaillent obscurément à aider le premier sans l’avoir jamais vu ; des milliers d’inconnus entravent l’œuvre du second sans savoir qu’il existe. Et les uns et les autres ignorent ce qu’ils font ; séparés par des mers, ils obéissent au même ordre diffus et minutieux ; puis, à l’heure prescrite, les pièces détachées de l’énorme machine se rejoignent et s’emboîtent ; et voilà deux destinées complètes et dissemblables que le Temps met en branle.