V

Le Dr Foissac, en un curieux livre sur La Chance et la Destinée, énumère d’innombrables et étranges exemples de l’iniquité fondamentale, préétablie, obstinée, irréductible, où baignent la plupart des existences. On croirait, à le suivre, pénétrer avec lui dans les déconcertants laboratoires d’un autre monde, où l’on ne trouve, pour peser et répartir le bonheur et le malheur, rien qui rappelle les instruments indispensables à la justice, à la raison humaines. C’est, entre autres, la vie de l’admirable Vauvenargues, le plus infortuné des grands sages, qui, malgré son génie, sa beauté morale, sa bravoure, ses efforts, brisé et défiguré par de cruelles maladies aux moments où sa fortune se trouvait en suspens, va chaque jour d’une déception imméritée à une injustice gratuite, et meurt à trente-deux ans, à l’heure même où l’on allait reconnaître son œuvre. C’est l’effroyable histoire de Lesurques[1], dans laquelle mille coïncidences, qu’on dirait guidées par l’enfer, accourent et s’accumulent pour perdre un innocent, sans que la vérité, enchaînée par le sort et qui hurle en silence sous la foule des erreurs qui la cherchent, — comme on hurle en silence au fond d’un mauvais rêve, — puisse faire un seul geste pour déchirer la nuit. C’est encore l’aventure d’Aimar de Ranconnet, président du parlement de Paris, le plus probe des hommes, qui, injustement dépouillé de sa charge, voit sa fille mourir sur un fumier, son fils périr de la main du bourreau et sa femme écrasée par la foudre, tandis qu’il est lui-même accusé d’hérésie, et qu’enfermé à la Bastille il y meurt de douleur avant son jugement.

[1] Voici cette histoire, telle que la résume fort bien le Dr Foissac : « Le 8 Floréal an IV, le courrier et le postillon qui conduisaient la malle de Paris à Lyon furent attaqués et assassinés, à 9 heures du soir, dans la forêt de Sénart. Les assassins étaient Couriol, qui avait pris place dans le cabriolet à côté du courrier, Durochal, Rossi, Vidal et Dubosq, qui étaient venus à sa rencontre sur des chevaux de louage, Bernard, enfin, qui avait procuré les chevaux, et prit part au partage du butin. Pour ce crime, auquel prirent part cinq assassins et un complice, sept individus, dans l’espace de quatre ans, portèrent leur tête sur l’échafaud. La justice tua donc un homme de trop, elle frappa donc un innocent ; ce ne pouvait être aucun des six individus, qui tous avouèrent leur crime. Cet innocent était Lesurques, qui n’avait cessé de protester qu’il n’était point coupable, et que chacun de ses prétendus complices déclarait ne pas connaître. Comment cet infortuné fut-il donc impliqué dans cette affaire qui devait donner à son nom une si triste immortalité ? La fatalité voulut que, quatre jours avant le crime, Lesurques, qui avait quitté Douai avec 18.000 livres de rentes, et était venu se fixer à Paris pour y donner une meilleure éducation à ses enfants, se trouvât à déjeuner chez un de ses compatriotes, Guesno, au moment où Couriol, survenant, fut invité à prendre part au repas. Les soupçons s’étant immédiatement portés sur Couriol, le fait de ce déjeuner suffit pour que Guesno fût un moment arrêté ; mais comme il avait prouvé son alibi, le juge Daubenton l’avait mis immédiatement en liberté. Seulement, comme il était tard, celui-ci lui avait dit de se présenter le lendemain pour retirer ses papiers.

« Le 11 Floréal au matin, Guesno, se rendant à cet effet à la préfecture de police, rencontra Lesurques, auquel il proposa de l’accompagner, ce que celui-ci accepta par désœuvrement. Pendant qu’ils attendaient dans l’antichambre l’arrivée du magistrat, on y introduisit deux femmes appelées dans l’affaire, et qui, trompées par la ressemblance de Lesurques avec Dubosq, qui était en fuite, n’hésitèrent pas à le signaler comme l’un des assassins, et malheureusement persistèrent à l’affirmer jusqu’à la fin. Les antécédents de Lesurques plaidaient en sa faveur, et, entre autres faits qu’il cita pour prouver qu’il n’avait pas quitté Paris dans la journée du 8 Floréal, il dit avoir assisté, chez un bijoutier, à certains échanges entre Legrand et son confrère Aldenoff. Ces transactions avaient, en effet, eu lieu le 8 ; mais Legrand, ayant été requis de présenter son livre, s’aperçut qu’il les avait, par erreur, inscrites à la date du 9. Il crut bien faire de gratter le 9 pour en faire un 8 ; il voulait sauver son compatriote Lesurques, qu’il savait innocent, il acheva de le perdre. La surcharge, le faux furent facilement constatés ; dès lors, le ministère public et les jurés n’accordèrent plus la moindre confiance aux quatre-vingts témoins à décharge cités par l’accusé : il fut condamné, et ses biens furent confisqués. Il s’écoula quatre-vingt sept jours entre sa condamnation et son exécution, délai tout à fait insolite à cette époque : c’est que de grands doutes s’étaient élevés sur sa culpabilité.

« Le Directoire ne possédait pas le droit de grâce ; il crut devoir en référer au Conseil des Cinq-Cents, lui demandant « si Lesurques devait périr parce qu’il ressemblait à un coupable ». Le Conseil passa à l’ordre du jour sur le rapport de Siméon, et Lesurques fut exécuté, en pardonnant à ses juges. Et non seulement il avait constamment protesté de son innocence, mais encore, au moment où l’arrêt fut prononcé, Couriol s’était écrié d’une voix ferme : Lesurques est innocent ! Il fit entendre la même protestation sur la fatale charrette, et jusque sur l’échafaud. Tous les autres condamnés, en s’avouant coupables, déclarèrent également que Lesurques était innocent ; ce fut en l’an IX seulement que Dubosq, son sosie, fut arrêté et condamné.

« La fatalité qui avait frappé le chef de famille n’en épargna aucun membre. La mère de Lesurques mourut de douleur ; sa femme devint folle, ses trois enfants languirent dans le délaissement et la misère. Ému, cependant, d’une aussi cruelle infortune, le gouvernement restitua en deux fois, à la famille de Lesurques, les cinq ou six cent mille francs dont une confiscation inique l’avait dépouillée ; mais la plus grande partie de cette fortune fut soustraite par un escroc. Soixante ans s’étaient écoulés ; des trois enfants de Lesurques, deux étaient morts ; une seule avait survécu, c’était Virginie Lesurques. Depuis longtemps déjà, l’opinion publique avait proclamé l’innocence et la réhabilitation de son malheureux père. Elle voulait davantage, et, aussitôt que fut édictée la loi du 29 juin 1867, qui autorisait la révision des jugements criminels, elle espéra que le jour était enfin venu où elle pourrait proclamer cette réhabilitation dans le sanctuaire de la justice ; mais, par une dernière fatalité, la cour de cassation, arguant de subtilités légales, déclara, par arrêt du 17 décembre 1868, qu’il n’y avait pas lieu de s’occuper du fond, et que Virginie Lesurques n’était pas recevable dans sa demande en révision. »

Il semble que l’on voie, comme dans le plus affreux des rêves, un misérable en proie aux Euménides. Depuis ce repas chez Guesno, presque aussi tragique que celui de Thyeste, il tourne sans relâche autour de l’abîme qui l’aspire, tandis que son destin, qui plane sur sa tête comme un vautour énorme, obscurcit la lumière de tous ceux qui l’approchent. Et les cercles d’en haut et les cercles d’en bas, magiquement, se précipitent, se rétrécissent et se rejoignent, jusqu’à ce que leurs tourbillons se confondent et s’abattent sur le même cadavre.

En vérité, le concours des fatalités meurtrières doit paraître surnaturel dans cette cause ; et le cas est typique, formidable et symbolique comme un mythe. Mais il est certain que des séries analogues se reproduisent en petit, chaque jour, dans les mille déboires médiocres ou ridicules de bien des vies soumises à l’influence d’une étoile néfaste ou malicieuse.

Nous estimons fabuleuses et invraisemblables les calamités des Atrides et d’Œdipe, et cependant nous voyons dans l’histoire contemporaine la fatalité s’acharner avec la même opiniâtreté sur certaines familles, comme celle des Coligny, des Stuarts[2], etc., ou poursuivre jusque dans la mort, d’une haine personnelle, quelques victimes innocentes et hagardes telles qu’Henriette d’Angleterre, fille de Henri IV, Louise de Bourbon, Joseph II et Marie-Antoinette.

[2] Les malheurs des Stuarts sont suffisamment connus ; ceux des Coligny sont moins populaires. Les voici tels que les met en bonne lumière l’auteur déjà cité : « Maréchal de France sous François Ier, Gaspard de Coligny avait épousé la sœur du connétable Anne de Montmorency. On lui reprocha d’avoir différé d’une demi-journée d’attaquer Charles-Quint, comme il pouvait le faire avec avantage, et manqué ainsi une occasion presque certaine de le vaincre. L’un de ses fils, archevêque et cardinal, embrassa le protestantisme, et se maria en soutane rouge. Il combattit à la bataille de Saint-Denis contre le roi, se sauva en Angleterre, où il fut empoisonné par un de ses domestiques en 1571. Échappé cependant à cette tentative, il voulut rentrer en France ; mais, pris à la Rochelle, il fut condamné à mort et exécuté. L’amiral de Coligny, frère du cardinal, passait pour un des premiers capitaines de son siècle ; il fit des prodiges à la défense de Saint-Quentin. Toutefois, la place ayant été forcée, il resta prisonnier de guerre. Devenu, sous le prince de Condé, le véritable chef des calvinistes, il déploya un courage à toute épreuve, montra un esprit fertile en ressources, et personne ne mit en doute ni son mérite, ni son habileté militaire ; et cependant, il fut constamment malheureux dans ses entreprises. En 1562, il perdit la bataille de Dreux contre le duc de Guise, celle de Saint-Denis contre le connétable de Montmorency, et, enfin, celle de Jarnac, qui fut également fatale à son parti. Vaincu encore à Moncontour, dans le Poitou, son courage, néanmoins, ne fut jamais ébranlé ; il sut réparer par son habileté les trahisons de la fortune, et parut plus redoutable après ses défaites, que ses ennemis au milieu de leurs victoires. Souvent blessé, mais toujours inaccessible à la crainte, il dit un jour tranquillement à ses amis qui pleuraient en voyant son sang couler à flots : Le métier que nous faisons ne doit-il pas nous accoutumer à la mort comme à la vie ? Peu de jours avant la Saint-Barthélemy, Maurevert lui tira un coup de carabine d’une maison du cloître Saint-Germain-l’Auxerrois, et le blessa dangereusement à la main droite et au bras gauche. On sait que, la veille de cette sanglante journée, Besme, à la tête d’une troupe de sicaires, pénétra chez l’amiral, le perça de plusieurs coups, et le jeta par la fenêtre dans la cour de sa maison, où, dit-on, il rendit le dernier soupir aux pieds du duc de Guise. Exposé pendant trois jours aux insultes de la populace, son corps fut enfin pendu par les pieds au gibet de Montfaucon.

Ainsi, quoique l’amiral de Coligny passât pour le plus grand capitaine de son temps, il fut toujours malheureux, toujours vaincu ; tandis que le duc de Guise, son rival, moins prudent mais plus hardi, plus confiant surtout dans sa destinée, sut étonner ses ennemis et se rendre maître des événements. « Coligny était honnête homme, dit l’abbé de Mably ; Guise avait le masque d’un plus grand nombre de vertus. Coligny était détesté de la foule, le duc de Guise en était l’idole. » On rapporte que l’amiral de Coligny laissa un journal que Charles IX lut avec intérêt, mais que le maréchal de Retz fit jeter au feu. Enfin, une fatale destinée s’attachant à tout ce qui portait le nom de Coligny, le dernier descendant de cette famille fut tué en duel par le chevalier de Guise.

Et, dans un ordre un peu différent, que dire de l’injustice inintelligente, mais qui paraît presque consciente, systématique, des jeux de hasard, des duels, des batailles, des tempêtes, des naufrages, de la flamme, de la foudre ? Que dire de l’incroyable chance d’un Chastenet de Puységur, qui, après avoir servi quarante ans, pris part à trente combats et à cent vingt sièges, toujours au premier rang et d’une intrépidité légendaire, n’avait jamais été atteint par le fer ou le plomb, alors que le maréchal Oudinot fut blessé trente-cinq fois et que le général Trézel à chaque rencontre recevait une balle ? Que dire encore de l’extraordinaire fortune d’un Lauzun, d’un Chamillart, d’un Casanova, d’un Chesterfield, etc., de l’inconcevable et persistant bonheur dans le crime de Sylla ; de Marius, de Denys l’Ancien, lequel, arrivé à la plus extrême vieillesse, après une vie odieuse mais bénie par le sort, mourut de joie en apprenant que les Athéniens venaient de couronner une de ses tragédies ? Que dire, enfin, de la destinée d’Hérode surnommé le Grand ou l’Ascalonite, qui nagea dans le sang, fit périr une de ses femmes, cinq de ses enfants, tous les hommes vertueux qui lui portaient ombrage, et fut heureux dans toutes ses entreprises ?