V

Il serait fastidieux de dire ce qui m’advint chez ces prophètes et ces voyantes. Je me contenterai de rapporter brièvement l’une des expériences les plus curieuses. Du reste, elle résume la plupart des autres ; et la psychologie de toutes est, à peu de chose près, identique.

La voyante en question est l’une des plus célèbres de Paris. Elle prétend incarner, dans son état hypnotique, l’esprit d’une petite fille inconnue nommée Julia. Après m’avoir fait asseoir devant une table qui nous séparait, elle me recommanda de tutoyer Julia et de lui parler doucement, comme on parle à une enfant de sept ou huit ans. Ensuite, ses traits, ses yeux, ses mains, tout son corps se convulsa désagréablement durant quelques secondes, ses cheveux se dénouèrent ; et l’expression de sa face, complètement changée, devint naïve et puérile. Une petite voix d’enfant, aiguë et claire, sortit alors de ce grand corps de femme mûre, et me demanda, en zézayant un peu : « Qu’est-ce que tu veux ? Tu as des ennuis ? Est-ce pour toi, ou pour une autre personne, que tu viens me voir ? — C’est pour moi. — Bien ; veux-tu m’aider un peu ? Conduis-moi par la pensée à l’endroit où sont tes ennuis ». Je concentrai mon attention sur le projet qui me tenait à cœur, et sur les divers acteurs du petit drame encore latent. Alors, peu à peu, après quelques tâtonnements préliminaires, et sans que je l’aidasse ni d’un mot ni d’un geste, elle pénétra réellement dans ma pensée, y lut, pour ainsi dire, comme dans un livre légèrement voilé, situa très exactement le lieu de la scène, reconnut les personnages principaux, et les décrivit sommairement, par petites touches sautillantes et enfantines, mais bizarrement justes et précises. — « C’est très bien, Julia, lui dis-je à ce moment, mais je sais tout cela ; ce qu’il faudrait m’apprendre, c’est ce qui arrivera par la suite ». — Ce qui arrivera, ce qui arrivera… Vous voulez tous savoir ce qui arrivera ; mais c’est très difficile… » — Mais encore ?… Comment l’affaire finira-t-elle ? Est-ce moi qui l’emporterai ? » — « Oui, oui, je vois ; n’aie pas peur, je t’aiderai ; tu seras satisfait… » — « Mais l’ennemi dont tu m’as parlé ; celui qui me résiste et me veut du mal… » — « Non, non, il n’en veut pas à toi : — c’est à cause d’une autre personne… Je ne vois pas pourquoi… Il la déteste… Oh ! il la hait, il la hait !… Et c’est parce que tu l’aimes bien, qu’il ne veut pas que tu fasses pour elle ce que tu voudrais faire… » (Elle disait vrai.) — « Mais enfin, insistai-je, ira-t-il jusqu’au bout, ne cédera-t-il point ? » — « Oh ! ne le crains pas… Je vois, il est malade ; il ne vivra pas longtemps. » — « Tu te trompes, Julia, je l’ai vu avant-hier, il se porte fort bien. » — « Non, non, ça n’y fait rien ; il est malade… Cela ne se voit pas, mais il est très malade… Il doit mourir bientôt… » — « Mais quand donc ? et comment ? » — « Il y a du sang sur lui, autour de lui, partout… » — Du sang ? — Est-ce un duel ? (J’avais pensé, un instant, trouver occasion de me battre avec l’adversaire) un accident, un meurtre, une vengeance ? (C’était un homme injuste et sans scrupules, qui avait fait beaucoup de mal à bien des gens) — « Non, non, ne m’interroge plus, je suis très fatiguée… Laisse-moi m’en aller… » — « Pas avant de savoir… » — « Non, je ne puis rien dire… Je suis trop fatiguée… Laisse-moi m’en aller… Sois bon, je t’aiderai… »

La même crise qu’au début convulsa le corps où la petite voix s’était tue ; et le masque de la quarantaine recouvrit le visage de la femme, qui parut sortir d’un long sommeil. Est-il nécessaire d’ajouter que nous ne nous étions jamais vus avant cette rencontre, et que nous nous ignorions aussi profondément que si nous fussions nés sur deux planètes différentes ?