VIII
A l’heure présente, rien n’est plus singulier que le désarroi qui trouble nos instincts et nos sentiments, et parfois même nos idées — à moins d’excepter nos moments les plus lucides et les plus réfléchis — dès qu’il s’agit de l’intervention de l’inconnu ou du mystère dans les événements réellement graves de notre vie. On y trouve, dans ce désarroi, des sentiments qui ne répondent plus à aucune idée vivante, précise et acceptée, par exemple ceux qui ont rapport à l’existence d’un Dieu bien déterminé, plus ou moins anthropomorphe, attentif, personnel et providentiel. On y trouve des sentiments qui sont encore à demi des idées, par exemple ceux qui ont rapport à la fatalité, au destin, à la justice des choses. On y trouve aussi des idées qui sont en voie de devenir des sentiments, par exemple celles qui ont rapport au génie de l’espèce, aux lois de l’évolution et de la sélection, à la volonté de la race, etc. On y trouve enfin des idées qui sont purement des idées, et trop incertaines, trop éparses pour qu’on puisse prévoir le moment où elles se transformeront en sentiments, et où elles auront, par conséquent, une influence sérieuse sur notre manière d’agir, d’accepter la vie, et d’être heureux ou malheureux.