IX

On ne se rend pas compte de ce désarroi dans la vie, parce que d’ordinaire elle ne s’exprime pas, ne prend pas la peine de préciser à l’aide d’une formule ou d’une image la conscience de ce qu’elle éprouve. Mais il est très visible chez tous ceux qui assument la mission de représenter la vie réelle, de l’expliquer, de l’interpréter et de mettre en lumière les causes secrètes des bonnes ou des mauvaises destinées ; je veux dire chez les poètes, et surtout les poètes qui s’occupent le plus directement de la vie extérieure et active, les poètes dramatiques ; peu importe d’ailleurs qu’il s’agisse de romans, de tragédies, de drames proprement dits ou d’études historiques, car je prends les mots poètes et poètes dramatiques dans le sens le plus large.

Il faut l’avouer, c’est une grande force pour le poète ou pour l’interprète de la vie, surtout pour le poète dramatique, qu’une idée dominante et pour ainsi dire exclusive, et cette force est d’autant plus inépuisable, tient dans le poème une place d’autant plus considérable, que l’idée dominante est plus mystérieuse, qu’il est plus difficile de la contrôler ou de la définir. Cela, d’ailleurs, est très légitime, tant que le poète n’a pas le moindre doute sur la valeur de son idée dominante, et de très bons poètes ne se sont jamais interrogés sur ce point, n’ont pas douté, n’ont pas hésité. Voyez par exemple la place énorme qu’occupe l’idée du devoir héroïque dans les tragédies de Corneille, la foi absolue dans les drames de Calderon, la tyrannie du destin dans les poèmes de Sophocle.