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L’idée du devoir héroïque est plus humaine et moins mystérieuse, que les deux autres, et bien qu’elle soit beaucoup moins féconde qu’elle n’était au temps de Corneille (car il est aujourd’hui fort peu de devoirs héroïques qu’il ne soit raisonnable et même héroïque de remettre en question, et il devient de plus en plus difficile d’en trouver un qui s’affirme réellement impératif), on peut encore, dans certaines circonstances imaginables, y avoir recours.
Mais quel poète moderne trouvera dans une foi qui, chez les plus croyants, n’est plus qu’un souvenir vacillant, la puissance et l’inspiration qu’y trouvait Calderon pour faire du Dieu des chrétiens l’acteur auguste et invisible, mais partout présent, et partout souverain de ses drames ? Et la tyrannie du Destin, de la force inflexible, qui pousse tel homme, telle famille, par tels chemins, vers tel malheur, vers telle mort, qui de nous peut raisonnablement l’accepter dans une vie que nous voyons soumise, il est vrai, à bien des forces inconnues, mais dont les plus sages parviennent à éviter, dans une certaine mesure, les chocs les plus malfaisants, et qui semblent, en tout cas, aveugles, indifférentes, inconscientes ? Nous est-il encore permis de supposer qu’il existe, dans l’univers, une puissance assez misérable, assez oisive, pour s’occuper uniquement à chagriner, à étonner les projets et les entreprises de l’homme ?
On a également usé d’une troisième force mystérieuse et souveraine, qui est la Justice immanente. Mais il faut remarquer que ce postulat de la justice immanente proprement dite, on n’a jamais osé s’en servir que dans les pires œuvres dénuées de tout souci de vraisemblance et de réalité. Affirmer que le mal est nécessairement et visiblement puni, que le bien est nécessairement et visiblement récompensé dans cette vie, cela est trop manifestement contredit par l’expérience quotidienne la plus élémentaire, pour qu’un poète véritable ait jamais pu trouver dans ce rêve arbitraire et inconsistant le point d’appui qu’il fallait à son travail. D’autre part, si on remet à une vie ultérieure le soin des récompenses et des châtiments, on rentre par un sentier détourné dans le domaine de la justice divine. Si enfin, la justice immanente n’est pas invariable, permanente, inévitable, infaillible, ce n’est plus qu’un caprice bienveillant et extraordinaire du destin ; et dès lors, ce n’est pas la justice, ce n’est plus même le destin, ce n’est plus qu’un hasard, c’est-à-dire presque rien.
Il y a, il est vrai, une justice immanente très réelle, celle qui fait que l’homme vicieux, cruel, malveillant, injuste, déloyal, est moralement moins heureux que l’homme bon, juste, dévoué, aimant, bienveillant, innocent, pacifique. Celle qui fait, comme on l’a dit, que le mal gravite vers la douleur avec la même certitude que la terre vers le soleil. Mais il s’agit alors d’une justice intérieure, très humaine, très naturelle, très explicable, et, si nous en étudions les causes et les effets, nous arrivons nécessairement au drame psychologique, qui se déroule sur une scène où l’on n’a plus l’arrière-plan profond et défendu par le mystère qui donnait aux événements du drame ou de l’histoire une perspective grandiose et sacrée. Mais la question est de savoir s’il est légitime de créer cet arrière-plan, en ayant recours à une conception de l’inconnu très différente de celle qui domine réellement notre vie ?