XI

Puisque nous parlons d’idées dominantes et de mystères, arrêtons-nous surtout aux diverses formes qu’a prises et que prend tous les jours l’idée de la fatalité, car aujourd’hui encore c’est la fatalité qui est l’explication suprême de ce qu’on ne peut expliquer, et c’est encore à elle que les interprètes de la vie ne cessent de penser.

Il se sont efforcés de la transfigurer, et de la rajeunir. Ils ont essayé d’introduire dans leurs œuvres, par cent canaux nouveaux et compliqués, les eaux glacées du grand fleuve désolé dont les demeures des hommes se sont peu à peu écartées. Il en est bien peu, parmi ceux qui ont su nous faire partager l’illusion qu’ils donnaient à la vie un sens définitif et grave, qui n’aient reconnu d’instinct l’importance souveraine que confère aux actions des hommes la puissance irresponsable du Destin, toujours auguste, et toujours excusable. Il semble que la fatalité soit la force tragique par excellence, et dès qu’elle pénètre dans une œuvre, elle y fait les trois quarts de la besogne. On peut affirmer que le poète qui trouverait aujourd’hui, dans les sciences matérielles, dans l’inconnu qui nous environne, ou dans notre propre cœur, l’équivalent de la fatalité antique, c’est-à-dire une force de prédestination aussi irrésistible, aussi universellement admise, écrirait à coup sûr un chef-d’œuvre. Il est vrai qu’il aurait probablement trouvé en même temps le mot de la grande énigme qui nous dévore, et que, par conséquent, cette supposition ne se réalisera pas de sitôt.