XII
Voilà donc la source où les poètes vont puiser l’eau lustrale qui doit purifier les plus cruelles tragédies. Il y a dans l’homme un instinct qui adore la fatalité ; et tout ce qui est fatal lui semble solennel, indiscutable et beau. Il voudrait être libre, mais il est plus satisfaisant de pouvoir se dire, dans certaines circonstances, qu’on ne l’est pas. Une divinité malveillante et inébranlable est souvent moins inacceptable qu’une divinité qui exige un effort pour écarter le mal. On aime malgré tout à dépendre d’une puissance qu’on ne peut pas fléchir, et ce qu’y perd la vanité de notre esprit, une sorte de vanité sentimentale le regagne, en se représentant cette vaste puissance attentive à nos desseins et donnant à nos actes les plus compréhensibles une signification auguste et éternelle. Enfin, la fatalité explique, excuse tout, en éloignant à une distance suffisante dans l’invisible ou l’inintelligible ce qu’il serait pénible d’expliquer et plus difficile encore d’excuser.