VIII
Dès que notre activité morale s’alentit, les événements accomplis accourent et nous assaillent ; et malheur à celui qui leur ouvre la porte et les laisse s’installer à son foyer ! A l’envi, ils l’accablent des dons les plus propres à briser les courages. Et le passé le plus heureux et le plus noble, quand nous lui permettons de s’introduire en nous, non comme un hôte que nous y invitons, mais comme un parasite qui s’impose, est aussi dangereux que le passé le plus lugubre et le plus criminel. Si celui-ci n’apporte que des remords impuissants, celui-là n’amène que des regrets stériles ; et remords et regrets qui pénètrent ainsi nous sont également funestes. Pour tirer du passé ce qu’il contient de précieux — et il contient presque toutes nos richesses — il faut aller à lui aux heures où notre force est dans sa plénitude, entrer en maître dans son domaine, y choisir ce qui nous convient, et lui laisser le reste, en lui défendant de franchir notre seuil sans notre ordre. Comme tout ce qui ne vit en somme qu’aux dépens de notre force spirituelle, il prendra tôt l’habitude d’obéir. Peut-être essayera-t-il d’abord de résister. Il aura recours aux ruses, aux prières. Il voudra nous tenter et nous attendrir. Il nous fera voir des espoirs déçus, des joies qui ne reviendront plus, des reproches mérités, des affections brisées, de l’amour qui est mort, de la haine qui expire, de la foi gaspillée, de la beauté perdue, tout ce qui fut un jour le merveilleux ressort de notre ardeur à vivre, et tout ce que ses ruines recèlent maintenant de tristesses qui nous rappellent, et de bonheurs défunts. Mais nous passerons outre, sans retourner la tête, écartant de la main la foule des souvenirs, comme le sage Ulysse, dans la nuit Cimmérienne, à l’aide de son épée, écartait du sang noir qui devait les faire revivre et leur rendre un instant la parole, toutes les ombres des morts — même celle de sa mère — qu’il n’avait pas mission d’interroger. Nous irons droit à telle joie, à tel regret, à tel remords dont le conseil est nécessaire ; nous irons poser des questions très précises à telle injustice, soit que nous voulions réparer celle-ci s’il est encore possible de le faire ; soit que nous venions demander au spectacle de telle autre que nous avons commise et dont les victimes ne sont plus, la force indispensable pour nous élever au-dessus des injustices que nous nous sentons encore capables de commettre aujourd’hui.