IX

Oui, alors même qu’il y aurait dans notre passé des crimes que notre meilleure volonté ne puisse plus atteindre, et dont il ne soit plus possible qu’elle arrête les effets, si l’on considère, par-dessus les circonstances de temps et de lieu, le vaste plan de chaque existence humaine, ces crimes sortent réellement de notre vie dès l’instant que nous sentons qu’aucune tentation, qu’aucune force de ce monde ne pourrait nous induire à en commettre de semblables. Ils ne sont pas pardonnés au dehors, car peu de choses s’oublient et se pardonnent dans la sphère extérieure ; ils continuent de produire leurs effets matériels, car les lois des effets et des causes sont étrangères à celles de notre conscience. Mais au tribunal de notre justice personnelle, le seul qui ait une action décisive sur notre vie inaccessible, le seul qui nous juge efficacement jusqu’aux moelles et dont nous ne puissions éluder les arrêts, une action malfaisante que nous regardons de plus haut que le lieu où elle fut hasardée, est une action qui n’existe plus que pour nous rendre la descente plus difficile, et qui n’a désormais le droit de se redresser devant nous qu’au moment où nous penchons de nouveau vers l’abîme qu’elle garde.

Certes, c’est une des plus profondes tristesses humaines, que d’avoir dans son passé des injustices dont toutes les routes sont, pour ainsi dire, barrées derrière nous, dont il n’est plus possible de retrouver, de rejoindre, de relever ou de consoler les victimes. C’est une des douleurs qui s’oublient le moins vite que d’avoir abusé de sa force pour dépouiller le faible qui a définitivement succombé ; d’avoir iniquement et mortellement fait souffrir un cœur qui nous aimait, ou simplement méconnu une affection touchante qui s’offrait. Il est nécessaire que cela pèse d’un grand poids sur notre existence. Mais selon le point où nous avons fixé notre conscience actuelle, il dépend de nous que ce poids fasse descendre ou remonter toute notre destinée morale. Il est inévitable, — car presque rien ne meurt de ce que nous faisons, — il est inévitable que beaucoup d’injustices commises ressuscitent quelque jour, pour réclamer les parts qui leur demeurent dues, et commencer de légitimes représailles. Elles atteindront alors notre vie extérieure ; mais avant de pouvoir toucher à l’être intime qui est au centre de cette vie, elles seront forcées de passer par le jugement que nous avons déjà porté sur nous-mêmes ; et la qualité de ce jugement déterminera l’attitude de ces mystérieuses envoyées qui viennent des profondeurs où s’élabore l’éternel équilibre des effets et des causes. Si nous nous sommes sincèrement interrogés et condamnés du haut de notre conscience nouvelle, ce ne seront point de soudaines et menaçantes revendicatrices que nous verrons surgir de toutes parts, mais de bienveillantes visiteuses, presque des amies attendues, qui s’approcheront en silence. Elles savent d’avance qu’elles trouveront un homme qui n’est plus le coupable qu’elles cherchent ; et, au lieu des idées de révolte, de désespoir, de haine, au lieu des châtiments qui dégradent ou qui tuent, elles verseront dans notre cœur les pensées et les peines qui ennoblissent, purifient et consolent.