X

Entre beaucoup de choses, qui dérivent presque toutes d’un même principe de confiance et d’ardeur, ce qui différencie les heureux et les forts de ceux qui pleurent et sont découragés, c’est bien moins ce qu’ils ont fait ou subi que la manière dont ils savent se rappeler ce qu’ils firent ou subirent. A le prendre en soi, il n’y a de passé heureux pour personne ; et les privilégiés du destin, s’ils considèrent ce qui demeure des années écoulées dans le plus grand bonheur, ont peut-être plus de raison de s’attrister que les infortunés qui parcourent les restes d’une vie de misère. Tout ce qui fut un jour et n’est plus aujourd’hui incline à la tristesse, surtout ce qui fut très beau et très heureux. L’objet des regrets — que ceux-ci se tournent vers ce qui a été ou ce qui aurait pu être — est donc à peu près le même pour tous les hommes ; et leur tristesse devrait être identique. Pourtant, elle ne l’est point ; ici elle règne sans interruption, et là-bas ne se montre qu’à de longs intervalles. Il faut donc qu’elle dépende d’autre chose que des faits accomplis. Elle dépend de la façon dont l’homme agit sur eux. Les vainqueurs de ce monde, ceux qui ne perdent pas leur temps à fermer l’horizon avec de l’immuable et de l’irréparable imaginaires, ceux qui semblent naître chaque matin dans un monde qui naît sans cesse à l’avenir, ceux-là savent d’instinct que ce qui paraît ne plus exister, existe toujours vierge, que ce qu’on croit fini est en train de s’achever. Ils savent que les années que le temps leur a prises sont encore en travail, et sous leur nouveau maître n’obéissent qu’à l’ancien. Ils savent que leur passé est toujours en mouvement ; qu’hier qui fut lugubre, infirme ou très coupable, reviendra tout joyeux, innocent, rajeuni, sur la route de demain. Ils savent que leur image n’est pas encore fixée dans les jours écoulés, qu’il suffit d’une pensée ou d’un acte décisifs pour bouleverser toute l’œuvre. Ils savent que, si vieille, si compacte que soit l’ombre étendue derrière eux, ils n’ont qu’à faire un geste d’allégresse ou d’espoir pour que l’ombre aussitôt l’imite et le prolonge jusqu’aux petites ruines de leur première enfance, et tire de ces débris des trésors imprévus. Ils savent que tout peut s’embellir et devenir meilleur rétroactivement, et que les morts eux-mêmes casseront leurs sentences au fond de leurs tombeaux pour juger à nouveau un passé qu’aujourd’hui vient de faire revivre et de transfigurer.

Ils sont heureux ceux qui trouvent cet instinct aux plis de leur berceau. Mais ceux qui ne l’ont point ne peuvent-ils l’imiter, et l’une des missions de la sagesse humaine n’est-elle pas de nous faire acquérir les instincts salutaires que la nature nous avait refusés ?